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Aux combattants d’Afrin. Point de situation militaire

L’évolution du front de ces derniers jours ne présage rien de bon pour le sort d’Afrin. En effet, la chute de la ville de Sheran dans le secteur Nord-Est le 6 mars et la chute dans les dernières heures du 8 mars de la ville de Jandaris au Sud-Ouest signifie que l’étau a été placé autour d’Afrin, il ne manque plus qu’à le serrer !

L’ordre de bataille
Un petit bilan des forces en présence est également nécessaire pour se rendre compte de la situation sur le terrain. Côté turc, ils jouent la carte de la prudence avec leurs troupes nationales. L’armée régulière est peu présente mais fait place à plusieurs unités d’élite comme la première brigade de commandos. Des hommes issus du système de « garde de village [1] » font aussi partie de l’offensive. L’Observatoire syrien des droits de l’Homme ont également relevé la présence de miliciens des « Loups gris [2] ». Mais l’offensive turque s’appuie principalement sur plusieurs groupes rebelles qui combattaient traditionnellement Bachar. Ces rebelles forment le gros des forces de l’opération avec près de 25’000 soldats selon plusieurs sources [3]. Ils sont armés, entraînés et encadrés par la Turquie qui est allée jusqu’à les laisser entrer sur son territoire national pour prendre part à l’offensive. Certaines sources pointent du doigt le fait que de nombreux rebelles seraient d’anciens combattants de l’État Islamique (EI) [4].

Face à cela, Afrin est défendue par les forces du « Système fédéral démocratique de Syrie du Nord », plus connue sous le nom de Rojava en français. C’est près de 10’000 soldats [5] qui tiennent le terrain en janvier. Ce nombre va croître avec l’arrivée de renforts provenant du presque défunt front contre l’EI. L’on estime début mars près de 20’000 combattant.e.s au Rojava. La majorité des combattant.e.s sont d’origine kurde. Ils combattent dans les YPG (unité des protections du peuple) ou lesYPJ (unité de protection des femmes) mais l’on dénombre également des formations rebelles arabes qui se sont ralliées au Rojava telles que la Brigade Démocratique du Nord. Afrin peut également compter sur plusieurs centaines de volontaires internationaux venus des quatre coins du monde.

Début des combats
Les premières semaines de la bataille ne sont pas marquées par des gains territoriaux spectaculaires de la part des assaillants. Ils tâtent le terrain, grignotent par ci par là un village. Parfois une contre-attaque vient reconquérir le territoire perdu la veille. On pourrait presque croire que les turcs piétinent. Pendant un temps on se laisse croire que les valeureux défenseurs d’Afrin peuvent tenir. Mais si le front n’avance guère, dans les cieux, la partie est toute autre. L’armée turque, à la suprématie aérienne totale, fait pleuvoir avec une certaine précision (le genre de précision qui tuent les civils de manières involontaire seulement) un flot de bombes et de missiles de tous genres sur chaque position kurde identifiée. Malgré tout, les forces arabo-turques prennent pied dans le territoire d’Afrin dans plusieurs enclaves distinctes.

Situation au 19 janvier 2018 :

Situation au 31 janvier :

  • En jaune, territoire tenu par les forces Kurdes
  • En vert clair, territoire capturé par les force arabo-turques
  • En vert foncé, territoire déjà tenu par des rebelles pro-turc (opération bouclier d’Euphrate)
  • En rouge, territoire tenu par les forces loyaliste (pro-Bachar)

Il faudra attendre le 1er février pour voir les premiers gains territoriaux importants avec la capture par les turcs de la ville de Bulbul au Nord de la poche d’Afrin.

Le 8 février, c’est au Sud-Ouest, en direction de Jandaris que l’offensive est lancée : le village de Qushlah tombe dans la foulée. Le 9 février c’est au tour du village de Hajji Iskandar, Jandaris est à moins de 10 km mais les forces kurdes se battent avec acharnement. Il faut attendre le 13 février pour que le prochain et ultime village avant Jandaris ne cède.

Le 14 et 15 février l’effort turc se porte au centre, ils gagnent du terrain. Le 19 février c’est au front Nord de subir les coups de boutoir fascistes, du territoire doit encore être lâché.

Le 20 février des renforts arrivent pour venir épauler les forces kurdes, ce sont des miliciens pro-Bashar qui entrent dans le territoire d’Afrin suite à un accord passé entre le gouvernement syrien et les kurdes. Mais l’aviation turc les attendent au tournant, les convois sont bombardés systématiquement.
24 février, nouvel effort porté sur Jandaris, les rebelles pro-turcs tentent d’encercler la ville par l’Ouest et de couper le ravitaillement qui peut arriver d’Afrin.

Au soir du 26 l’ensemble de la frontière turque est « sécurisée », ils contrôlent une bande de 2 à 10 km de large sur l’ensemble de la poche. Cet événement va marquer une brève accalmie des combats.

Situation au 2 mars 2018 :

Mais, le 3 mars, l’offensive reprend ! Les forces fascistes attaquent simultanément sur trois secteurs distincts :

  • Au Nord-Est, c’est la ville de Sharanli qui est visée. Les camarades kurdes résistent héroïquement, l’attaque progresse à un rythme de 3km par jour et il en faudra trois aux forces arabo-turcs pour capturer la ville qui tombe le 6 mars.
  • Au Nord-Ouest c’est la ville de Raju qui est visé, elle tombe le soir même après de violents combats. Les forces fascistes profitent des prochains jours et de la déstabilisation du front kurde dans ce secteur pour agrandir leur zone de contrôle.
  • Et, au Sud-Ouest c’est Jandaris qui est encore et toujours visé… la ville tombe le 8 au soir, gloire à ses défenseurs tombés pour leur liberté !

Situation au 08.03.2018 :

Etat des lieux
En rétrospection nous pouvons donc déjà distinguer quatre phases à l’opération fasciste qu’ils ont osé nommer « rameau d’olivier ». La première du 19 janvier au 31er janvier a eu pour but de « prendre connaissance » avec les forces kurdes, elle se solde avec la capture de Bulbul. La 2ème phases, du 1er au 26 février s’est concentrée sur la « sécurisation » de la frontière turque et la prise de position « tremplin » pour la prochaine phase offensive. La brève accalmie du 27 février au 2 mars a permis aux troupes fascistes de se réorganiser. On peut facilement imaginer des basculements d’unités entières d’un côté de la poche à l’autre sans n’être aucunement gênées par une quelconque aviation ou artillerie ennemie. De l’autre côté les forces kurdes doivent redoubler de vigilance à chaque déplacement : le ciel d’Afrin appartient aux fascistes au même titre que celui d’Ukraine ou de Biélorussie en 1941 ! La 3ème phase, celle débutée le 3 mars, n’est pas forcément terminée. A l’heure où j’écris ces lignes une nouvelle attaque à l’Est d’Afrin est en cours.

Je ne peux qu’espérer que ce qui aurait pu être le Koursk turc ne se transforme pas en chaudron de Tcherkassy kurde ! Un front en « U » comme celui que nos camarades kurdes défendent avec acharnement depuis des semaines avantage toujours le camp disposant du plus grand nombre. Le front doit être réduit, les forces défensives doivent se resserrer, l’autre option étant l’encerclement, la capture et la mort ! Le territoire à l’Ouest et au nord d’Afrin doit donc être évacué au plus vite. Les fronts turcs ne sont séparés que d’une quarantaine de kilomètres… l’étau peut se resserrer très vite. Ce choix purement militaire est évidemment facile à prôner sur papier, mais il implique l’abandon des populations civiles, livré si elles ne parviennent pas à être évacuer, aux affres fascistes.

S’il y a bien une chose que l’Histoire nous a appris, c’est que les pertes de territoire, ou les défaites tactiques, ne signifient pas forcément une défaite stratégique… pensez à l’offensive du Tê’t lancé en 1968 par les forces du Viêt-Cong, avant la fin de l’année tout le territoire libéré avait été repris par les forces américaines. Mais ces conséquence politiques, et l’enseignement qu’on fit de la défaite, conduisit au « cruel » avril de 1975. Pensez à la bataille d’Alger ! Les paras du général Massu défilaient fièrement dans ces rues en 1957, quelques années plus tard les accords d’Évian étaient signés…

J’espère que ce petit texte, écrit par tristesse et désarroi face à l’évolution de la situation, aurait au moins le mérite d’honorer les braves combattantes et combattants d’Afrin !

Notes

[1Créées dans les années 80, les « gardes de villages » sont une force auxiliaire armée composée de combattants d’origine kurde mais combattant avec l’État turc contre la guérilla du PKK. Plusieurs ONG telles qu’Amnesty International ont reporté que le recrutement de ces soldats se fait souvent par la contrainte. Les actions des gardes de villages sont souvent faites hors d’un cadre légal (assassinats, extorsions).

[2Les « Loups gris » sont une organisation armée fasciste et ultra religieuse turque crée en 1968. Leur action la plus connue est la tentative d’assassinat du pape Jean-Paul II à Rome en 1981. Mais ils sont également crédités de plusieurs actions à l’encontre de la « gauche » en Turquie.

[3Article de Suleiman Al-Khalidi sur Reuters du 21 janvier 2018.

[4Article de Suleiman Al-Khalidi sur Reuters du 21 janvier 2018.

[5Article d’Al Jazeera « Erdogan : Operation in Syria’s Afrin has begun » du 21 janvier 2018.

P.-S.

Des comabattants internationalistes sont engagés au côtés des kurdes dans les combats à Afrin, comme Olivier François Le Clainche tombé durant l’offensive turque en cours

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