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Body Worlds... Attends que les morts reviennent Gunther !

Du 21 septembre au 7 janvier, Palexpo vous propose d’avaler une gigantesque tartine de merde : La grande exposition Body Worlds de Gunther von Hagens et Angelina Whalley.

L’entrée coûte la modique somme de 25CHF par personne... [1] et permet de penêtrer dans l’univers étrange d’une arrière boutique de boucherie croisée avec un laboratoire médical clandestin dans une mauvaise série B. Y sont visibles des morceaux de corps, des cerveaux, des assemblages étranges d’organes et d’os, et des corps entiers mis en scène, tous embaumés grâce à la technique de la plastination, invention de l’anatomiste et professeur autoproclamé, Gunther von Hagens.

Retranchée dans l’expression viellie et polémiste de thème aussi bateaux et usés que la mort, l’amour et la vie, l’exposition se cache derrière des prétentions scientifiques et artistiques tout en distillant une morale hygieniste et totalitaire.

En effet, les éventuelles qualités scientifiques sont bien vites effacées par l’aspect sensationnel et théatral de la mise en scène, véritable barrière à l’observation crue du fonctionnement des corps. Ce qui frappe avant tout c’est l’observation de la mort. Par ailleurs, les propriétés soit disant revolutionnaires du procédé de plastination (injecte plein de plastique dans les corps pour en conserver les organes et les tissus) mis au point par Gunther von Hagens semblent à vrai dire bien archaïques face au monde de l’imagerie medicale, IRM et autres scanners, permettant de modeliser les corps de façon non invasive.

Body Worlds n’en est pas à sa première controverse...

Petite chronologie judiciaire :

En 2002, Gunther von Hagens s’est fait coincer par les flics qui ont intercépté un convoi de 56 corps et une centaine de bouts de cerveaux obtenus illégalement en Russie et à destination de son laboratoire de Heidelberg. Gunther s’en est sorti, mais il a du arrêter d’acheter des corps au fournisseur incriminé, un medecin legiste condamné pour la vente sans autorisation ni consentement des corps de SDF et de prisonnier.e.s.
En 2003 c’est le parlement Kirghize qui l’attaque pour avoir plastiné des corps provenant de prisons et d’instituts psychiatriques dans le pays, sans autorisation encore et sans avoir prévenu les familles. Pas de problèmes, selon le charcutier, aucun de ces corps n’a été utilisé pour l’exposition Body-Worlds. Et puis même, lui ne savait pas que les familles ne savaient pas. Et toc.
Encore en 2003, c’est pour l’exposition d’un gorille obtenu illégalement qu’il est accusé.
Puis en 2004, c’est sa propre université qui l’attaque en justice, pour avoir usurpé un titre de professeur qu’il n’a jamais eu, et dont il aurait tout de même fait usage en Chine pour récupérer des cadavres.
Encore en 2004, c’est le Der Spiegel qui le balance pour avoir utilisé des corps de prisonnier.e.s chinois.e exécuté.e.s. Pas de problèmes, cette fois-ci non plus il n’était pas au courant, ce n’est pas lui qui s’occupe des papiers, et puis même, en fait c’est le gouvernement chinois qui a falsifié les papiers. Rien que pour l’embêter.

Marié à Angelina Whalley, Creative Director des expositions Body Worlds, Gunther von Hagens est le fondateur de l’institut de plastination Heidelberg en Allemagne, il dirige un centre de plastination à l’université de médecine de Bishek au Kirgizistan, une usine en Chine ainsi qu’un plastinarium gigantesque à Guben en Pologne où viennent étudier et travailler des futurs plastinateu.se.r.s et autres anatomistes. La taille de l’empire de sillicone créé par Gunther suffit à en montrer la puissance économique, justifiant l’adage selon lequel la mort rapporte, et ce malgré l’inutilité scientifique de l’industrie de la plastination.

Le multimillionaire qui sous son chapeau rappelle étrangement le méchant nazi dans Indiana Jones Les aventuriers de l’arche perdue [2] et qui tout comme celui-ci était à la recherche de l’immortalité, à sa mort souhaite non seulement être plastiné, mais reproduit afin de pouvoir continuer à enseigner partout dans le monde.

Tant qu’il tient encore debout sans avoir besoin de se botoxer plus loin que le visage, il souhaite nous inviter à observer l’impact à long terme des maladies et addictions, que sont l’alcool ou le tabac, sur les organes. Il souhaite aussi que le genou d’un.e prisonnier.e chinois.e exécuté puisse servir à en comprendre le fonctionnement. Non pas le fonctionnement des exécutions dans l’empire carcéral chinois, juste celui du genou.

Semi business man sulfureux, et imposteur de bas étage, scientifique encore plus dépassé que les frères Bogdanov, surfant sur une image d’une science Steampunk complètement défraichie, Gunther von Hagens doit probablement bien plus son succès aux critiques réactionnaires le comparant à un médecin psychopate du IIIe Reich et à l’industrialisation de ses moyens qu’aux prospectives artistico-scientifiques que permettraient ses "recherches"... Pourtant ces critiques, pour peu que l’on s’y penche un peu ne sont pas totalement infondées.

Né dans l’Allemagne nazie sous le nom de Gunther Gerhard Liebchen, il a gardé le nom von Hagens de son premier mariage. Son nom à lui, celui de son père, étant un peu plus encombrant. Der Spiegel révèle en effet en 2005 que celui-ci était un ancien SS responsable d’une grande partie de la repression en Pologne occupée. Malin, Gunther licencie son père à 88ans et déclare que "compte tenu de la responsabilité historique de l’Allemagne ... il est essentiel pour [lui] que [son] entreprise soit exempte de tout soupçon".

Ainsi sa comparaison récurente avec Josef Mengele [3] gagne du terrain, outre la provocation, révèle pourtant l’actualité troublante de l’existence des Body Snatchers revendant les cadavres aux anatomistes pour quelques pièces, tels que dépeints dans Frankenstein, ainsi que leur rôle dans l’accumulation de savoirs scientifiques, intimement liée à l’accumulation du capital. Les morts sont sacrifiés pour que croisse le savoir des vivants, dont ils se serviront pour doper leur industrie.

Les médecins légistes, anatomistes, chercheu.r.se.s en tout genre ont toujours eu besoin de corps à disséquer, il se trouve que le nombre de personnes offrant le leur à la science n’a jamais été suffisant pour couvrir les besoins des découpeu.r.se.s. Puisqu’il n’est pas possible de disséquer tout le monde sans enfreindre les tabous et les rites liés à la mort, la base de travail des scientifiques se trouve être les corps de celles et ceux dont une partie de l’humanité a déjà été ôtée, de celles et ceux dont personne ne réclamera la dépouille, de celles et ceux qui sont dépossédé.e.s au point de ne pas pouvoir même lutter contre l’exploitation de leurs chairs jusque dans la mort.

Un cadre légal s’est ainsi instauré pour officialiser ces pratiques, tout du moins pour les criminel.le.s afin qu’ils et elles puissent payer leur dette à la société dans leur mort, grâce aux savoirs révélés par l’ouverture de leurs corps.

En effet, en Angleterre, la loi sur le meurtre de 1752 permettait que les corps des meurtrier.e.s soient disséqués après la mort pour contribuer aux connaissances médicales. Ainsi, une fois un.e criminel.le pendu.e, les étudiant.e.s en médecine attendaient que le corps soit retiré de la potence pour discuter de qui disséquerait le corps, rendant l’anatomiste aussi redouté.e que le bourreau lui-même. [4]

Bien sûr, l’image de Gunther violant des sépultures la nuit pour y récupérer des morceaux de cadavres, n’est pas tout à fait juste. Si une certaine fascination pour la beauté des corps et pour une certaine recherche de l’immortalité le renvoie automatiquement à la figure de Victor Frankenstein, son business, lui, est tout à fait moderne.

Gunther se voit comme un pionnier de la science, dans la droite ligne du progrès. En parlant de la conservation des corps par les egyptiens, il dit "L’anatomie rituelle n’a pas atteint de grandes idées anatomiques cependant, parce que les efforts de préservation concernaient la coquille mortelle de la personne, la peau en particulier. Les organes eux-mêmes, dont l’échec était responsable de la mort de l’individu, étaient en proie à la pourriture." [5].

Et de fait, l’univers de Gunther rappelle bien plus les expériences des médecins nazis dans les camps de concentration que les sépultures des pharaons et les pyramides. A l’époque, les médecins allemands, dont 45% étaient membres du parti nazi en 1942 [6], se voient comme des hommes d’action forgeant un monde nouveau. Et ce monde nouveau a besoin de chair qui ne soit pas sacrée sur laquelle expérimenter pour ensuite améliorer les corps des vivants, de vaincre les maladies etc. Gunther parle ainsi des corps qu’il traite comme des "spécimens" simples supports de la connaissance, comme le reprend aussi le torchon de Genève. Gunther et Angelina portent un monde plus sain, plus sportif, plus diet comme le suggèrent fortement les statistiques sur le site de l’exposition. Ainsi les personnes sortant de l’exposition voudraient arrêter de fumer, manger bio et courrir deux fois par semaine.

Afin de nous prodiguer ces merveilleux conseils, le boucher allemand jure n’utiliser que des corps de donneu.r.se.s européen.ne.s et consentant.e.s pour les expositions. "Ce que je n’utilise certainement jamais pour les expositions publiques, ce sont les corps non réclamés, les prisonniers, les corps des hopitaux psychiatriques et les prisonniers exécutés"

Il est pourtant impossible de prouver que seul des personnes consententes sont exposées dans Body worlds, car si les corps sont sensés être munis de papiers prouvant la volonté de la personne de se faire plastiner, une fois la chose faite, et ce afin de conserver l’anonymat des donneu.r.se.s, papiers et corps sont séparés.

Le processus de plastination, résonnant avec le commerce des cadavres d’un côté pour la "recherche", de l’autre pour "l’art", aboutit dans l’univers de Gunther et Angelina à une prolétarisation des corps qui se prolonge jusque dans la mort. En effet, coincé par les legislation et les failles criantes de l’éthique dans le business qu’il a créé, et dont il ne se cache qu’à peine, il est obligé de n’exposer les corps que de personnes consentantes, ou tout du moins de le dire. Ceux dont on a les papiers seront exposés dans Body Worlds afin de soutenir une esthétique du corps totalitaire. Tandis que ceux dont on a pas les papiers seront vendus à des des universités pour la science, ou à des necro pervers, sous forme de tranches humaines, voire des bijoux, des colliers en tranche de cheval ou des bracelets en queue de girafe.

Ainsi il serait faux de dire que l’exposition de cadavres constitue une grave infraction à l’éthique, tant l’exposition des momies d’Egypte ne choque personne, de même que l’usage de squelettes dans les salles de classe. Le probleme posé par Body Worlds ne réside pas non plus dans la frontalité de la qualité de conservation mais dans le romantisme avec lequel les corps sont montrés et mis en scène dans un but non plus pedagogique mais directif. La neutralité n’est pas de mise, et l exposition dirige le regard afin de faire en sorte que les canons de beauté soient sauvés. A propos de la scène de sexe qui a fait couler beaucoup d’encre, Gunther dit qu’il a fait les yeux de la femme bien fermés et ceux de l’homme bien ouverts et exorbités afin de signifier l’orgasme des deux. A côté, footballers, batteur de baseball, saut en hauteur, sont joués par des corps sans peau, et pourtant évidemment blancs, dynamiques, musclés, athlétiques, exaltant la beauté culturelle occidentale qui rappelle Olympia de Leni Riefenstahl [7] dans une version un peu plus necro-pornographique, propre à la crudité médicale.

Afin de prolonger l’expérience de déshumanisation Palexpo, propose en parrallèle de l’exposition profiter du Salon RH Suisse. Et puis le salon felin, suivi du salon canin, eux même précédés des salons nautique et de la montagne...

Avant qu’il n’y ait plus de place en enfer et que les cadavres des exploité.e.s ne reviennent occuper Palexpo, comme dans le prophétique Zombie de Georges Romero [8], ne vaudrait il pas mieux remplir Palexpo de logements pour les vivants ?

Notes

[1Soit, pour deux personnes, à peu près le prix de deux bons bouquins comme Images malgré tout de Georges Didi Hubermann et Eichmann à Jerusalem de Hannah Arendt).

[2Les aventuriers de l’arche perdue est trouvable en .torrent aisément sur le net, gratuit et consommable à la maison

[3Officier SS ayant organisé les expériences sur les jui.f.ve.s et les tziganes dans le camp de concentration de Auschwitz

[4Bates, Alan (2010). The anatomy of Robert Knox : murder, mad science and medical regulation in nineteenth-century Edinburgh. Brighton, England : Sussex Academic Press.

[5Anatomy and Plastination dans Gunther von Hagens and Angelina Whalley, Gunther von Hagen’s Body Worlds - The Anatomical Exhibition of Real Human Bodies.)

[6V.W Sidel, « The Social Responsabilities of Health Professionnals. Lessons from their role in nazi Germany. », Journal of the American Medical Association, no 20,‎ 27 novembre 1996, p.1679-1681

[7Film de propagande nazi exaltant les canons de beauté aryens inspiré de la statuaire gréco-romaine

[8Zombie, ou Dawn of the dead, 1978, de Georges A Romero, classique du genre

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