Chypre Analyses Histoire - Mémoire Anticapitalisme

Mais comment l’avenir de Chypre peut-il prendre forme ?

Ce texte est une réponse à l’article paru dans le Courrier du 11.01.2017, "L’avenir de Chypre prend enfin forme", qui présente de manière partielle la situation actuelle sur l’île. Il semble alors urgent de mettre au clair au moins les moments clé de l’histoire et quelques enjeux que ce territoire représente afin de saisir l’objet des négociations qui ont lieu en ce moment à Genève.

Depuis le 9 janvier, Genève accueille, sous la médiation de l’ONU, le nouveau tour de négociations pour la réunification de Chypre. Actuellement, trois « garants » de la sécurité sont présents sur l’île : la Grèce, la Turquie et la Grande-Bretagne. Autant dire, ce qui se joue sur ce territoire dépasse largément les limites d’un conflit entre la République turque de Chypre du Nord (un état non reconnu par l’UE) et la République de Chypre (partie sud, seul état reconnu et membre de l’UE).

Pour éclairer un minimum ces enjeux, nous allons focaliser sur trois points : le processus de création d’identités nationales de la population, le coup d’état grec dont l’invasion turque a été une réponse, et enfin un (très) bref aperçu des rapports de force contemporains.

Géographie et démographie

Chypre est la 3ème plus grande île de la méditerranée, après la Sicile et la Sardaigne. Elle est située dans la Méditerranée de l’est, et d’un point de vue géopolitique elle appartient au Proche Orient. Pour se faire une idée, elle est à 64 km de la côte turque et à 804 km de la côte grecque la plus proche. Sa population est estimée à environ 1 million d’habitants, chiffre qui aurait presque doublé depuis les années 90. Nous avons tendance à estimer que 80% de la population est grecochypriote et 20% turcochypriote.

Nationalisation

Jusqu’à 1878, l’île faisait partie de l’Empire Ottoman. Cette année-là, elle a été partiellement cédée à la Grande Bretagne, pour le moins administrativement, (pour rappel, l’île se situe tout droit devant la sortie du canal de Suez qui fait le lien maritime avec l’Inde). En 1914, avec l’entrée de l’Empire Ottoman dans la Première Guerre Mondiale aux côtés de l’Allemagne, l’île est cédée entièrement à la Grande Bretagne (Traité de Lausanne en 1923). Dès 1925, on parle alors de colonie britannique.

Andreas P. (membre de la revue « traino » à chypre), qui se définit comme indépendantiste et anarchiste, explique en 1994 [présentation et discussion sur la radio Outopia, dont la transcription est parue dans la revue Sabotage et ensuite sur le site de la revue Sarajevo] :

À chypre nous n’avons pas eu essentiellement un seul colonisateur, les anglais. Nous en avons eu trois. Un colonisateur politique (anglais) et deux culturels : grec et turcs. Par exemple, pendant l’occupation britannique, le programme scolaire était déterminé par le ministère de l’éducation d’Athènes et le ministère de l’éducation d’Ankara.

Les chypriotes ont été « nationalisés ». Parce que traditionnellement, les chypriotes du 19ème siècle ne faisaient pas partie des nations, mais de communautés religieuses. Ils étaient romios orthodoxes - comme on les appelaient (ndr romios est le terme utilisé pour désigner la personne qui parlait le grec) – c’est à dire des chrétiens, ils étaient musulmans, et il y avait une grande communauté intermédiaire, les linovamvaki, qui était chrétiens-musulmans. Cette communauté a été divisée verticalement et de force. La plupart sont devenus musulmans et le reste chrétiens.

Ici, le processus de « nationalisation » par le transfert de la religion sur des identités nationales (chrétiens = grecs et musulmans = turcs) favorisait le colonialisme anglais. Parce que, vu que chypre est un terrain de grande valeur dans le système capitaliste mondial, la dernière chose dont avaient besoin les colonisateurs était que les indigènes revendiquent ce terrain. Il est beaucoup plus utile de convaincre les indigènes qu’ils se trouvent par hasard sur ce terrain, qu’ils sont des colons d’Athènes ou d’Ankara, qu’ils sont quelque chose d’autre en fin de compte, et qu’ils appartiennent alors à cette autre chose.

À partir des années 1920, la montée de mouvements communistes et les processus révolutionnaires qui se dessinent en Europe ont un impact politique et social à chypre. Cette « nationalisation » sert maintenant aussi contre les communistes chypriotes. Les organisations qui luttent pour la libération contre les britanniques, combattent surtout les communistes et le mouvement ouvrier. L’EOKA (Organisation Nationale des Combattants Chypriote) sur le côté grecochypriote et le TMT (Organisation turque de résistance) sur le côté turcochypriote.

1974 : avant l’invasion turcque, le coup d’état grec

La première unification de l’île, conclue par les Accords de Zurich et de Londres en 1959, semble avoir réglé l’affaire. Mais cette solution prend une tournure qui ne plaît pas beaucoup à la Grèce.

Andreas P. raconte :
En 1960, une indépendance étrange a été cédée à chypre : c’est-à-dire que l’angleterre, la grèce et la turquie se sont assis autour d’une table et ont créé une constitution de la « chypre indépendante » et l’ont donné aux chypriotes en leur disant "ceci est votre constitution, si vous ne l’acceptez pas, nous allons vous laisser vous entretuer"- nous l’avons donc « accepté ». Quoi qu’il en soit [..] ils admettaient que les deux communautés à chypre, telles qu’ elles avaient été séparées de la colonisation anglaise, partageaient une forte interdépendance. [..] Ainsi, la constitution de 1960 obligeait les deux élites (grecochypriote et turcochypriote) d’être interdépendantes au niveau de l’administration de chypre.

L’élite grecochypriote, peut-être basée sur le sentiment d’une supériorité numérique, a tenté en 1963 d’échapper à ses obligations dictées par cette constitution, de changer la constitution, et a surtout lancé une attaque massive contre les turcochypriotes. Ainsi, les turcochypriotes, de 1964 jusqu’à 1974 ont été été principalement en état de siège. En étant 18% de la population, ils vivaient dans 4% du territoire.

Cette politique a été menée sous la présidence de l’archevêque Makarios III. À partir de ce moment-là, et précisément depuis le 21 décembre 1963, l’élite grecochypriote est en rupture avec l’État grec. On parle de tensions Athènes-Lefkosia. Pendant les années ’60, en Grèce s’installe la dictature des colonels alors qu’à chypre Makarios III, réelu en 1968, œuvre pour les intérêts de son propre pays, voire de sa propre élite. Plusieurs tentatives de déstabilisation de l’État chypriote ont lieu : des tentatives d’assassinat du président jusqu’à des tentatives de coups d’états. En juillet 1974, un coup d’état issu de la dictature des colonels en Grèce a réussi à renverser le gouvernement chypriote et placer l’île sous son contrôle. Ce coup d’état n’a pas réussi à effacer Makarios III du paysage politique chypriote. La Grèce était vue par les chypriotes comme une intervention étrangère.

Afin de répondre à ce coup d’état, l’État turc demande l’appui de la Grande Bretagne pour procéder à une intervention militaire sur l’île. La Grande Bretagne refuse (de s’opposer au coup d’état grec). Et s’en est suivie la fameuse invasion turque en 1974. Cette défaite du gouvernement grec à chypre a précédé d’environs 10 jours la chute de la dictature des colonels en Grèce. Une des raisons en serait la mobilisation de l’armée grecque à chypre, et donc la déstabilisation des rapports de force à l’intérieur du pays grecque.

Andreas P. présente les débats dans le milieu militant et mentionne quelques soulèvements peu connus :

Donc, nous avons commencé à discuter de la possibilité de créer des identités culturelles qui sont anti-nationalistes. Une chose que nous avons trouvée dans la plupart du groupe est que nous nous sentions ni turcs ni grecs. Nous nous sentions chypriotes, chypriotes dans le sens de ’74 : en ce moment-là, après le coup d’état, il y a eu un soulèvement armé indépendantiste, un soulèvement populaire, qui avait occupé Paphos, et avait créé un esprit fortement indépendantiste.

Les rapports de forces aujourd’hui (un aperçu très bref)

Et voici comment Athènes et Ankara se sont partagés l’île en 1974 : Athènes, avec le coup d’état renverse le gouvernement unifié de Makarios III et Ankara occupe la partie nord de l’île. L’affaire est de nouveau réglée. Cependant, il reste quelques questions en suspens, principalement du côté grec (et de celui de nombreux alliés grecochypriotes) qui n’a pas abandonné la possibilité de l’annexation de la partie nord de Chypre.

Depuis 2002, le « Plan Annan » (du nom de Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU 1997-2006) tente de régler ces problèmes, mais en vain. Et cela pour de nombreuses raisons, dont pour son incapacité de satisfaire les conflits nationalistes présents sur et autour de l’île. En 2004 le nouveau plan Annan est rejeté. Le président de la République de Chypre, T. Papadopoulos, qui avait pourtant participé à son élaboration, a appelé le peuple à le rejeter aux votations. Et c’est bien ce qui s’est passé. Le nord turcochypriote a voté pour le « Plan Annan », et a jeté ainsi la faute sur la partie grecochypriote. Malgré tout cela, Chypre réussit son entrée dans l’Union Européenne en tant qu’état dont le gouvernement n’a temporairement pas le contrôle sur la partie nord. En raison du « oui » turcochypriote, l’UE sans pour autant reconnaître l’existence d’un tel état, lance une série de mesures bipartites dont le libre-échange.

Mais il y a eu une puissance européenne qui ne voulait absolument pas l’adoption du « Plan Annan », et son espoir reposait clairement sur la position des grecochypriotes : il s’agit de la Grande Bretagne. Depuis les Accords de Zurich et de Londres en 1959 les bases militaires à Chypre sont britanniques et le « Plan Annan » avait l’intention de les remplacer par des bases états-uniennes. Mais grâce à T. Papadopoulos tout s’est bien passé.

De gauche à droite : Abdel Fattah el-Sisi - président de l’Egypte, N. Anastasiadis - 1er ministre grecochypriote, A.Tsipras, 1er ministre grec

Le président actuel de la République de Chypre, N. Anastasiadis, poursuit cette même ligne politique. En janvier 2014, il a signé un accord avec la Grande Bretagne qui est censé remettre à l’heure les relations entre les deux pays et se détacher des Accords de Zurich et de Londres en 1959 (Indépendance de Chypre). Et ainsi les bases britanniques sont dissociées de ce vieil accord et ne sont donc plus mis en péril par une nouvelle législation. Depuis 2014 et jusqu’à aujourd’hui, N. Anastasiadis se réunit régulièrement lors de Sommets Tripartites (et bien d’autres rencontres officielles et officieuses) avec les présidents grec et égyptien afin de négocier sur les Zones économiques exclusives (ZEE), à savoir les espaces maritimes dans lesquels un État peut exploiter les ressources. Il n’a pas non plus manqué de signer un accord avec les premiers ministres grec et israélien sur le projet de gazoduc censé exporter le gaz de Méditerranée orientale vers l’Europe.

Ça sent le gaz ?

De gauche à droite : B.Netanyahou - 1er ministre Israélien, N. Anastasiadis - 1er ministre grecochypriote - A.Tsipras, 1er ministre grec

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