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Cultures en lutte : spécificités, perspectives et limites des luttes dans les milieux culturels

Conférence-débat avec Lidia Cirillo et une militante du collectif Macao (Milan). Mardi 31 octobre, 18h, TU-Théâtre de L’Usine (salle de répétition au 1er étage du 11 rue de la Coulouvrenière).

L’art possède-t-il un pouvoir critique et subversif au sein du système capitaliste ? En quelle mesure la production artistique intègre-t-elle les modes de production dominants ? Quelle est sa marge d’autonomie vis-à-vis de celles-ci ? Peut-elle offrir des perspectives d’émancipation et contribuer à un changement de société ? Où se situent-ils ses limites ? Les luttes des milieux culturels peuvent-elles nous aider à mieux comprendre la société et à remettre en question les formes d’exploitation qu’elle génère ?

Nous vous proposons de discuter de ces questions avec Lidia CIRILLO, militante féministe de longue date et auteure du livre "Lotta di classe sul palcoscenico. I teatri occupati si raccontano" (Alegre 2014) et une militante du collectif culturel alternatif Macao (Milan).

Aujourd’hui, plusieurs secteurs de la culture sont mobilisés. Leurs revendications portent tant sur l’amélioration de leurs conditions collectives de travail que sur la nécessité de repenser et créer des nouveaux rapports sociaux. Les pratiques d’occupation des lieux culturels institutionnels ou des grandes surfaces inoccupées dénoncent à la fois le manque d’espaces d’agrégation et de production culturelle et la spéculation immobilière des grands propriétaires. Le fonctionnement en autogestion se base sur la mise en commun et la coordination des compétences plutôt que sur leur mise en concurrence sur un marché spécifique. La récente occupation du théâtre de la Volksbühne à Berlin – important centre de la scène artistique berlinoise depuis son inauguration en 1915 – n’est qu’un exemple de mobilisation qui combine des revendications proprement culturelles et sociales.

En Italie, plusieurs occupations ont vu le jour, dont les plus connues sont celles de Naples (L’Asilo), Rome (Teatro Valle) et Venise (Sale Docks). À Milan, en mai 2012, le collectif Macao a occupé pendant 10 jours la Torre Gualfa, un gratte-ciel vide de propriété d’un des majeurs spéculateurs immobiliers et financiers d’Italie. Cette occupation a attiré des centaines d’acteurs et actrices culturelles ainsi que des milliers de sympathisants et sympathisantes.

Aujourd’hui, le collectif occupe et anime avec des activités culturelles pluridisciplinaires un autre espace abandonné au centre de Milan. Dès sa création, en partant des conditions subjectives des acteurs et actrices qui participaient à la formation du collectif (précarité de l’emploi, multiplication des sources de revenus, manque d’espaces, etc.), ce dernier s’est vite confronté à des questions plus larges telles que la spéculation immobilière et financière, la corruption politique, ou encore la création de profits lors des grands évènements culturels et les stratégies pour bloquer ce processus marchand.

Dans la société capitaliste, la production artistique elle-même est effectivement soumise à des logiques marchandes. La création d’une véritable industrie de la culture déborde les cadres de l’art proprement dit et transforme la production artistique en production de divertissement de masse (également appelé divertissement public). La reproduction sans limites des oeuvres produites et leur diffusion à l’échelle mondiale permettent à des grandes entreprises détenant le monopole du marché culturel d’obtenir des profits énormes. Certaines productions cinématographiques, concentrées dans les mains desdites majors, constituent un excellent exemple de cette production industrialisée.

Dans ce cadre, d’autres domaines comme les beaux-arts (arts plastiques, arts vivants, arts visuels, etc.) ainsi que la production cinématographique indépendante ont longtemps été considérés comme appartenant à une sphère artistique privilégiée, autonome et imperméable à la « colonisation » capitaliste. Toutefois, la réalité est toute autre. Il suffit de penser aux financements publics toujours plus orientés vers des productions déjà affirmées garantissant des profits sûrs au détriment d’un réel soutien à la création artistique émergente ; aux choix des profils managériaux à la tête des grandes institutions culturelles censés gérer des budgets plutôt que réfléchir à des lignes artistiques claires et cohérentes ; sans parler des prix inaccessibles à la majorité de la population de certaine offre culturelle… Tout cela au nom de la dite « économie culturelle » ou « créative » qui met l’accent uniquement sur le poids économique de ces secteurs et sa contribution à la croissance économique, en refusant toute autre réflexion sur la valeur et le rôle de l’art au sein de la société.

Ce processus de marchandisation des activités artistiques et culturelles nous indique que celles-ci, loin de constituer des domaines de production autonomes par rapport au mode de production capitaliste dominant, en sont en grande partie déterminées. Mais pourraient-elles participer à un changement sociétal si elles étaient complètement isolées de celle-ci ? Poser la question c’est y répondre.

Il existe en effet une tension entre l’asservissement aux logiques du profit et l’aspiration à la liberté de création qui est intrinsèque à l’activité artistique. Un art complètement asservi cesserait d’être de l’art ! Cette tension confère à la création artistique des marges de critique importantes dans le but d’une transformation sociale.

Si l’art n’a pas le pouvoir de changer le capitalisme – et on peut affirmer que ce n’est pas son rôle de le faire – elle peut produire une réflexion, une critique et un désir de changement qui nous pousse à agir. Dans ce sens, elle ne constitue pas l’instrument du changement, mais elle peut indiquer des voies possibles pour le réaliser, tout en sachant que cette réalisation passe par d’autres moyens : sociaux et politiques.

Les luttes actuellement à l’œuvre dans les milieux culturels confirment-elles cette vision de l’art et de la société ?

P.-S.

Organisé par le Cercle La brèche et le mouvement La Culture Lutte

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