Analyses Écologie - Antiindustriel

Décoloniser nos imaginaires saturés de travail (et il y a encore du boulot…)

Le dernier numéro du journal Moins ! d’août-septembre avait pour thème "La Travail". Ci dessous, l’article conclusif

La fin du travail ?

La crise du travail à laquelle les sociétés occidentales sont confrontées depuis des années désormais crée une brèche qui pourrait laisser entrevoir d’autres possibles. Le travail comme instrument d’émancipation et d’intégration sociale disparaît progressivement de l’imaginaire collectif. Les taux de chômage élevés et la dégradation des conditions de travail d’une large frange de la population fissurent le credo travailliste qui a longtemps été hégémonique à droite comme à gauche de l’échiquier politique, et les personnes qui ont l’impression de perdre leur vie à la gagner sont de plus en plus nombreuses. Toutefois, il serait illusoire de croire que la décolonisation de l’imaginaire productiviste ait déjà commencée.

Qu’est-ce que le travail ?

Pour décoloniser nos imaginaires encombrés par le travail, il faut d’abord comprendre ce qu’on entend par travail aujourd’hui. Ce terme désigne en effet des activités fort différentes, à la fois par leurs contenus que par leurs modalités d’organisation. En feuilletant les dictionnaires au fil du temps (voir p. 11), on s’aperçoit que le terme a connu historiquement de multiples définitions, qu’il ait été emprunté par un architecte ou un médecin, un économiste marxiste ou un poète du XVIIe siècle. Aujourd’hui, le « travail » renvoie essentiellement au travail rémunéré, au travail-emploi, au salariat, à ce qu’on appelle communément le boulot, le gagne-pain, le taf… Apparemment seul ce travail « compte » : c’est lui qui figure dans les statistiques officielles, qui fait croître le PIB. En dehors de ce travail dit « productif », toutes les autres activités – en premier lieu le travail domestique et de care, mais aussi le bénévolat, l’engagement militant, le jeu, les relations, l’art, le repos, etc. – doivent se plier à ses exigences : elles ne peuvent exister que dans les espaces, toujours plus rares, non encore envahis par son emprise et sa logique.

Le refus du Travail

Refuser le travail signifie avant tout refuser le Travail avec un T majuscule : refuser le dieu Travail, son culte et son idéologie.

Se déclarer contre le travail ne veut pas dire sous-estimer l’importance des activités nécessaires à notre subsistance, ni espérer que l’innovation technologique puisse nous ouvrir les portes d’un paradis sur terre où les machines travailleraient pour nous. Refuser le travail signifie avant tout refuser le Travail avec un T majuscule : refuser le dieu Travail, son culte et son idéologie. Cela signifie refuser la norme du salariat, l’obligation de vendre son temps et son énergie pour accomplir des activités que l’on n’a pas choisies, selon des modalités que d’autres ont définies pour nous, en se consolant in fine par la consommation de biens inutiles. Refuser le Travail, c’est refuser la place qu’il occupe au sein de nos esprits : refuser de faire de notre profession le pilier central de notre identité personnelle. C’est refuser son pouvoir de structurer et de déterminer notre temps, notre rythme de vie. C’est refuser de lui soumettre toutes les autres sphères de nos vies.

Pour qui et pour quoi travaillons-nous ?

Il n’y a toutefois rien de pire qu’une société du travail sans travail – tout comme une société de croissance sans croissance. Le système entier ne peut plus être simplement réformé, il est urgent de changer radicalement de paradigme et d’horizon existentiel. Abandonner le culte du toujours plus, de la recherche du profit, de l’innovation sans frein, pour repartir des besoins de base. Qu’est-ce qui est le plus nécessaire à la production et à la reproduction de la vie ? Quelles sont les activités qui nous tiennent en vie et qui nous tiennent ensemble ? Pour qui et pour quoi travaillons-nous ?

En remettant au centre la subsistance et la question du sens, nous verrons de nouvelles pistes se dessiner devant nous. Nous redécouvrirons les métiers, le plaisir de la tâche bien accomplie et de la maîtrise sur les moyens et les fins de nos activités. Nous redonnerons de la valeur aux activités autonomes, à l’autoproduction. Nous nous engagerons dans des rapports de travail non plus fondés sur la compétition et l’exploitation, mais sur la coopération mutuelle et les échanges non-marchands. Nous ne serons plus de vulgaires producteur·rices-consommateur·rices, mais des êtres humains à part entière.
Mais restons lucides : nous ne serons pas pour autant dispensé·es de l’effort, de la fatigue, des tâches pénibles ! Les conséquences en termes de charge de travail dans la transition écologique et la relocalisation de l’économie ne sont pas à sous-estimer : l’agriculture aura besoin de nombreux bras supplémentaires, des secteurs productifs délocalisés depuis des décennies referont surface chez nous. Nous devrons réapprendre des savoirs oubliés et peut-être travaillerons-nous davantage. Mais nous le ferons comme des adultes, pleinement conscient·tes du sens et de l’utilité de nos actions, libéré·es enfin de tout rapport de domination, en cessant d’être exploité·es et d’exploiter les autres ou la nature.

« A propos du journal Moins !

Confronté­∙e∙s à la banalisation des questions écologiques et à une cruelle absence de voix critiques vis-à-vis du productivisme et du progrès, Moins ! aspire à promouvoir et diffuser les idées de la décroissance. Ce mot-obus, qui s’attaque à la religion de la croissance économique, ne trouve guère de visibilité dans les médias dominants. Quand il y figure, il l’est souvent à mauvais escient (en synonyme de récession) ou de façon caricaturale (cavernes, bougies et calèches !). Il s’agit pourtant d’un courant de pensée qui connait un succès grandissant, en Europe aussi bien qu’en Amérique Latine, au moment même où convergent des crises diverses et profondes – écologique, sociale, économique et morale.

Pour pallier ce manque, Moins ! se propose d’être un cri de contestation et de résistance, mais aussi un espace ouvert à des voix dissidentes, à des sujets et des questions tabous, afin de révéler l’existence de pistes alternatives et devenir un lieu de réflexion (et d’action !) pour construire une façon de vivre ensemble plus égalitaire et solidaire. 5 ans d’existence, mais aucune sur internet, la rédaction du journal a décidé de remédier à cela en publiant, presque chaque semaine, un article d’un numéro récent ou ancien, pour vous permettre de (re)découvrir le contenu de cette publication.

Alliant articles d’actualité, témoignages locaux et textes de fond, chaque numéro peut compter sur la collaboration d’une équipe de rédacteur∙trice∙s et de dessinateur∙trice∙s, entièrement bénévoles et réuni∙e∙s par un vif esprit « éconoclaste ». Sans publicité, libre de toute attache politicienne, notre journal de 32 pages est vendu selon le principe du prix libre, tant au numéro qu’à l’abonnement. Il est également disponible en kiosque, au prix de 5 francs. »


P.-S.

Plus d’infos sur le journal : http://www.achetezmoins.ch/. Il est tout à fait possible de commander d’anciens numéros, en fonction du stock disponible.

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