Analyses Antifascisme - Antiracisme

Du racisme dans le mouvement social et étudiant - A nos ami.e.s blanc.he.s

Les textes suivants sont parus mi-avril sur Mediapart et paris-luttes.info. Ils sont republiés ici pour nourrir et soutenir les réflexions et actions antiracistes en cours en suisse romande.

Du racisme dans le mouvement social et étudiant

Publié le 18 avril sur mediapart

La mobilisation maintenant lancée, les mouvements d’occupation sont installés dans les universités. Des structures et comportements discriminatoires apparaissent dans l’organisation du mouvement. Nous appelons à une Riposte Antiraciste Populaire.

"Si vous ne faites pas partie de la solution, alors vous faites partie du problème." Eldrige Cleaver

La mobilisation maintenant lancée, les mouvements d’occupation sont installés dans les universités. Des structures et comportements discriminatoires apparaissent dans l’organisation du mouvement. Les tribunes sont blanches, les interruptions et agressions verbales en pleine AG lorsqu’une personne non-blanche dénonce le racisme sont quotidiennes. Dans ces mouvements, tout le monde a l’expression de "convergence des luttes" à la bouche, ce qui pourrait laisser croire que l’antiracisme fait partie de cette dynamique. Mais en réalité, nous assistons en pratique à un déni de la parole antiraciste et à une récupération des combats de l’immigration et des quartiers populaires par des organisations bureaucrates.

La loi ORE sur la sélection à l’université n’est qu’une énième attaque contre la fameuse "égalité des chances", cette effroyable imposture républicaine. Cette loi ne cible pas "les étudiant.e.s", catégorie abstraite et vide de sens, elle constitue une attaque contre les immigré.e.s et les classes populaires. Comme nous l’a déjà appris le CPE, projet de loi lancé en réponse aux révoltes de novembre 2005, les lois de réforme de l’enseignement sont en réalité de véritables campagnes de pacification et de perpétuation d’un ordre établi de sélection sociale. Dans le cas des habitant.e.s des quartiers populaires et des personnes issues de l’immigration, cette sélection sociale est mise en place bien avant le bac. On a toutes et tous entendu, dès le collège, les « fais un BPE c’est mieux pour toi » et autres « une formation professionnelle te permettra de mieux exploiter tes capacités. » Le collège est pour beaucoup l’antichambre du marché du travail précaire.

Ici se joue une lutte des classes. Elle se doit d’être antiraciste.

Paris I-Tolbiac, université parisiano-centrée qui pense rejouer le film de Mai 68 avec tout son folklore passé de mode, croit jouir d’une réputation antiraciste alors qu’elle est le lieu d’une surreprésentation de la blanchité dans un déni total du racisme sous couvert d’universalisme (aujourd’hui il semble que l’on préfère le terme plus à la mode de "massification"). Le 17 avril, un atelier en non-mixité racisée était prévu par des étudiant.e.s de Tolbiac. Ces étudiant.e.s ont été menacé.e.s de « lynchage », accusé.e.s de rétablir la ségrégation, accusé.e.s de « racisme anti-blanc » par la LICRA et n’ont reçu aucun soutien des occupant.e.s devant ces attaques racistes. Vieille et basse manoeuvre : les victimes deviennent les bourreaux. Le soutien de Tolbiac est conditionné par une hiérarchie des luttes qui place les revendications antiracistes au plus bas niveau. Les questions de racisme sont limitées à une minute dans la catégorie fourre-tout de "convergence des luttes." Tolbiac n’est que le reflet d’une problématique récurrente qui touche les mouvements étudiants en général.

Qu’on se le dise une bonne fois pour toute : la « convergence » n’est qu’un outil de marketing politique, une punchline vide de réalité qui sert à cacher les différentes discriminations que l’on retrouve dans les mouvements de gauche, aussi radicaux qu’ils prétendent être.

TOLBIAC LA ROUGE N’EST PLUS, BIENVENUE A TOLBIAC LA BLANCHE.

Comment s’aveugler au point de ne pas réaliser que le mouvement actuel d’occupation des universités a été lancé par la lutte des exilé.e.s, migrant.e.s et sans-papiers qui ont successivement occupé au courant de l’année les universités de Nantes, Grenoble, Lyon, Paris 8 ? Les occupations étudiantes se sont inscrites dans la dynamique lancée par les exilé.e.s, mais pour ensuite mieux invisibiliser leurs luttes et leurs revendications.

On nous accusera de diviser, de saboter, de "faire le jeu de...." Nous répondons que nous ne ferons pas union avec des racistes, quel que soit leur bord politique. Les seul.e.s à se sentir exclu.e.s par nos propos sont nos ennemi.e.s politiques. C’était déjà les mêmes qui faisaient alliance avec les patrons pour casser les grèves des ouvriers arabes de Talbot-Citroën, les mêmes qui ont laissé les Chibanis en galère dans leur lutte contre la SNCF pendant des décennies, qui ont ignoré les grévistes d’ONET, d’Holliday Inn et les familles de victimes de violence policière, les mêmes qui invisibilisaient les luttes dans les foyers SONACOTRA et celles des femmes et queer non-blanc.he.s avant de les appeler à "converger". Les mêmes qui encore prêchaient l’insurrection dans leurs articles mondains mais qui sont resté.e.s au chaud en novembre 2005. Si les diverses composantes du mouvement actuel ne sont pas prêtes à entendre tout cela, c’est qu’elles ne sont pas prêtes à une révolte de grande ampleur, c’est qu’elles ont peur, qu’elles sont lâches.

Face aux problématiques rencontrées au sein de la mobilisation qui gagne les universités, nous, étudiant.e.s antiracistes, annonçons la constitution du collectif autonome Riposte Antiraciste Populaire (RAP.) Nous nous emparons de la non-mixité choisie comme outil d’organisation politique. Cet outil ne vise pas à créer un entre-soi, mais à produire les conditions d’émergence d’une force politique autonome plus à-même de mettre en pratique une convergence des luttes, réelle et effective.

Nous appelons le comité de mobilisation de Tolbiac et les étudiant.e.s mobilisé.e.s à une rencontre autour des problématiques racistes dans les mouvements sociaux à Tolbiac, le lundi 23 avril à 19h.

Nous appelons nos "allié.e.s" à se montrer, à dénoncer, à s’organiser et à briser le silence complice qui règne dans les mouvements sociaux et étudiants.

NOUS NE VOULONS PLUS D’ALLIĖ.E.S, NOUS VOULONS DES COMPLICES.

(EDIT : Suite à l’intervention policière à la Commune libre de Tolbiac, la rencontre aura lieu à Paris 8 (amphithéâtre B2), le jour et l’heure sont maintenus.)

Contact :
FB : https://www.facebook.com/RiposteAP
Mail : riposteantiracistepopulaire@riseup.net

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A nos ami.e.s blanc.he.s

Publié le 25 avril sur Paris-Luttes.

Contribution antiraciste au mouvement social actuel du point de vue de blanc·hes.

Ce texte s’inscrit en soutien à la création du collectif Riposte Antiraciste Populaire et à la suite de leur texte « Du racisme dans le mouvement social et étudiant ».
Nous ne faisons que répéter ce que ces organisations antiracistes ont déjà dit, théorisé et expliqué longuement et depuis des années au sein des mouvements. Nous écrivons ce texte car nous voulons affirmer que, pour les blanc·he·s également, l’antiracisme doit être une des priorités de la lutte. Nous espérons que ce texte puisse être entendu, écouté et débattu au sein de toutes les organisations et milieux blancs.

Sur le racisme de la gauche institutionnelle :

La gauche française se caractérise par son absence de prise en compte de la question raciale [1]. Les exemples sont nombreux et depuis la lettre de démission écrite par Aimé Césaire en 1957 dénonçant le « fraternalisme » du PCF, rien n’a changé. Au sein de la France Insoumise, par exemple, la majorité des député·es ne semblent pas voir les couleurs : quand François Ruffin l’enquêteur fait un hommage, lors de la Journée Internationale du Droit des Femmes, aux femmes membres du personnel d’entretien de l’Assemblée, il omet de dire que ces femmes ne sont pour la plupart pas blanches.

De même, quand Frédéric Lordon et François Ruffin lancent un appel à faire la « fête à Macron » le 5 mai sans même mentionner les luttes antiracistes, les luttes des exilé·es ou la loi Asile et Immigration actuellement portée par LREM et soutenue par le FN, à quoi jouent-ils ? Ont-ils peur du grand remplacement, eux aussi ? Ou font-ils preuve de paternalisme, s’imaginant que les exilé·es et les non-blanc·hes sont incapables de s’organiser politiquement ? Car l’argument de l’ignorance ne fonctionne plus : les organisations antiracistes n’ont jamais cessé de tenter d’éduquer les blanc·hes à l’antiracisme politique. La hiérarchisation des luttes opérée par Lordon et Ruffin n’est pas qu’un enjeu théorique : elle est aussi une question de qui est mis en lumière, et qui est mieux rétribué symboliquement dans sa lutte.

« Nous sommes de celles et ceux qui s’organisent », et pourtant :

Dans nos milieux militants, autonomes ou libertaires, nous sommes les premier·es à critiquer la centralité absolue de la lutte des classes affichée par les centrales syndicales ou les partis : pourtant, nous nous devons de faire notre autocritique face à un antiracisme qui n’est bien souvent que de façade. Lorsque les antiracistes parlent de race, nous répétons trop souvent qu’iels mettent de côté la lutte des classes : en réalité, l’antiracisme politique radical a toujours été acteur de la lutte des classes, et en est même l’un des protagonistes principaux, depuis les luttes de décolonisation jusqu’aux combats actuels de l’immigration et des quartiers populaires.

Face à la multiplication des luttes, nous devons tou·tes faire des choix et, même si personne ne peut être présent·e partout, nos choix reflètent au quotidien l’importance secondaire que nous accordons aux luttes antiracistes.
Le milieu autonome est marqué par une glorification de l’émeute et de la spontanéité, et le cortège de tête semble être une fin plutôt qu’un moyen pour beaucoup : dès lors, nos choix sont dictés par nos affects et par un égoïsme certain car nous favorisons toujours les luttes dans lesquelles nous pouvons avoir le beau rôle, être protagoniste, avoir et prendre la parole considérée comme légitime, obtenir notre dose d’adrénaline.

Or nous nous faisons les allié·es du racisme d’État et d’une hiérarchisation des luttes lorsque nous favorisons systématiquement les mobilisations blanches ou parisiano-centrées, quand nous préférons les manifs des cheminot·es ou les 11h Nation aux rendez-vous antiracistes. Le 13 avril, les militant·es et collectifs autonomes ont préféré appeler à la manifestation cheminote en désertant le rassemblement devant la préfecture de Bobigny qui devait permettre à 150 exilé·es de construire un rapport de force pour l’obtention de papiers, favorisant une fois de plus le grand frisson du cortège de tête au rôle de personnes solidaires de second plan.

Nous nous faisons les allié·es de l’exotisation des luttes antiracistes lorsque nous nous déplaçons en banlieue uniquement pour des mobilisations contre les violences policières : là encore, il s’agit de rassemblement dans lesquels nous attendons l’étincelle et l’émeute et fantasmons un sujet révolutionnaire qui serait le jeune racisé de banlieue. Nous exotisons les luttes antiracistes quand nous nous rendons aux manifestations pour Théo et pas à celle des exilé·es et des collectifs de sans papiers, car ce qui nous intéresse au final c’est le fantasme d’une haine partagée de la police, et que nous ne nous investissons pas dans la charge politique difficile et longue des luttes antiracistes autres.

Nous nous faisons les allié·es du racisme d’État quand nous parlons d’expulsion de la ZAD et des universités, et jamais des expulsions des exilé·es ; quand nous parlons des militant·es incarcéré·es, et pas des Centres de Rétention Administrative ou des milliers de personnes non-blanches de nationalité française qui représentent la majorité de la population carcérale ; quand nos tracts actuels parlent de convergence des luttes avec les cheminot·es ou les postier·es sans évoquer la lutte contre la loi Asile et Immigration. Quand quelqu’un s’exclame, à Tolbiac, que la mort d’Adama Traoré « n’est pas une question raciale mais une question sociale », il ne fait pas que révéler son ignorance de l’existence du racisme d’État : il étouffe (même inconsciemment) toute revendication antiraciste pour lui imposer son analyse de classe qu’il considère comme absolue.

L’invisibilisation des luttes antiracistes dans nos combats ne correspond pas à un manque de temps ou à un défaut d’organisation. Nous sommes capables de nous organiser collectivement : en à peine 48h, de toute la France, des renforts se sont organisés pour aller secourir la ZAD et la défendre. Nous sommes puissant·es et capables de créer des rapports de force qui entrainent des victoires. Le problème n’est donc effectivement pas un manque d’organisation.

Pourtant, combien des universités parisiennes ayant voté un communiqué de soutien à la ZAD ont voté un communiqué de soutien aux exilé·es de Paris 8 ? Combien d’universités en lutte se sont-elles organisées pour faire ne serait-ce qu’une seule récupération de nourriture, une seule caisse de solidarité, sans que ce soit des exilé·es de Paris 8 et des personnes solidaires qui soient venues intervenir en AG ? Combien de pages de collectifs ont publié un agenda des luttes reprenant la moindre petite manifestation syndicale sans relayer le rassemblement de Bobigny ou les deux dernières manifestations contre la loi Asile et Immigration ?

Il faut se rendre à l’évidence : la convergence des luttes est une convergence blanche, un concept vide de sens qui permet aux blanc·hes de demander aux racisé·es de réduire au silence leurs propres luttes et de les accuser de diviser le mouvement lorsqu’ils critiquent le racisme au sein de la gauche blanche.

La gauche blanche n’est même pas digne d’être une alliée, alors qu’on lui demande d’être une complice.

Sortir de la moralité, passer au politique :

« Assez de l’antiracisme folklorique et bon-enfant dans l’euphorie des jours de fête. »

Le constat est fait : nous sommes absent·es des luttes antiracistes. Nous en revenons à l’éternelle question de la gauche : « que faire ? ».

Pierre Tevanian nous offre une solution pratique, qui « consiste à être autant que possible aux côtés des sans-papiers, des filles voilées exclues de l’école, des émeutiers emprisonnés, de tous ceux qui luttent contre l’impunité policière… – à être en somme partout où des non-blancs se réunissent pour détruire la domination blanche. (...) Elle consiste à être non pas un blanc honteux ou un blanc complexé, comme des adversaires m’accusent de l’être, mais un traître blanc. Il ne s’agit pas de détester sa couleur ou de détester les siens, mais de détester son privilège, et le système social qui le fonde.  »

Nous ne devons pas considérer que si des groupes antiracistes se montent, que des collectifs en non-mixité racisée s’organisent, la lutte antiraciste doit être rayée de l’agenda politique blanc.

Il nous faut d’abord investir les luttes antiracistes et être présent·e à leurs appels à rassemblement, manifestation, mobilisation, à offrir notre soutien matériel et politique. Au sein de ces luttes, il nous faut accepter de nous voir renvoyer à notre statut de blanc·he, peiner à trouver notre place, se questionner sans cesse.

Il nous faut aussi et surtout rendre nos luttes réellement antiracistes : inviter systématiquement des collectifs antiracistes à nos conférences, se tenir à disposition pour effectuer le travail de pédagogie antiraciste souvent très coûteux pour les racisé·es, soutenir l’auto-organisation des racisé·es au sein de nos AG, collectifs ou associations, accepter et faire accepter que certaines décisions ne nous appartiennent pas. Il nous faut être le relais permanent de leur parole - sans nous approprier ces luttes et nous projeter au devant de la scène -. Il nous faut parler de Mai 67, qui en 3 jours de révoltes en Guadeloupe a vu plus de revolté·es noir·es tomber sous les balles de la police que mai et juin 68 n’ont vu d’étudiant·es blanc·hes tué·es.

Il nous faut faire un travail constant en interne, dans nos groupes affinitaires, orgas, communautés blanches : pousser la problématique antiraciste, lutter pour l’hégémonie culturelle. En bref : cesser de faire de l’antiracisme un débat pour en faire un préalable obligatoire de toutes nos luttes.

A la suite de la rencontre autour des problématiques racistes dans les mouvements sociaux organisée par Riposte Antiraciste Populaire le 23 avril, nous souhaitons que ce texte contribue à une réflexion collective au sein de la gauche blanche.

Cette discussion n’est pas une simple discussion : c’est une convocation pour les blanc.he.s qui se prétendent antiracistes.

Tâchons d’être acteur·trices de la destruction de la domination blanche.

Tâchons d’être des traitres·ses à notre race.

Signé : quelques blanc·hes.

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