Suisse romande Analyses Écologie - Antiindustriel

Écologies dans l’impasse...

Lucien Willemin s’inscrit assez clairement dans une écologie des petits gestes et des grands prêcheurs [1], dont les discours éco-centrés permettent aux classes sociales aisées de s’autoproclamer conscientes pour légitimer leur position dominante, dont la morale culpabilise les pauvres tout en valorisant leur humilité, dont la recherche de proximité renforce les identités régionales et nationales, dont les gourous à peine déguisés instrumentalisent les consciences pour servir leur soif de reconnaissance. Non que Lucien Willemin promeuve en soi toutes les dérives de l’écologie énumérées ci-dessus (et ci-dessous), mais une approche critique de son discours permet de poser une base de réflexion pour tenter de cerner cette écologie séductrice et simpliste afin de la dépasser.

Mise en bouche : le « vote par le porte-monnaie »

Comme il commence quand même d’être évident que glisser une voie dans une urne ne changera pas la face du monde, l’écologie tendance s’empare de solutions supposées alternatives ou non-institutionnelles. Yeah ! Alors Lucien nous apprend qu’on peut voter avec son porte-monnaie. Ouah trop bien, en attendant de pouvoir le faire avec le smartphone, comme ça on aura un bulletin de vote par poche, même si le smartphone devient à son tour un porte-monnaie de bitcoins. Bref, donc le vote par le porte-monnaie consiste à jouir du pouvoir de financer telle ou telle méthode de production à travers le choix qu’on peut faire entre un légume bio ou non-bio, acheté au marché ou dans la grande distribution… Ouais et du coup, j’en conclus que les gens qui votent contre le bio sont des opposants politiques qu’il faut raisonner, parce que par leur vote ils soutiennent les grands méchants Bayer, Chemchina [2], ah les salauds ! Hem… ça sous-entend quand même que pour disposer de ce pouvoir, il faut avoir les ressources financières, ainsi qu’une préoccupation particulière pour la problématique écologique, à laquelle même les classes moyennes-hautes bienveillantes commencent à peine à s’ouvrir maintenant que leur santé est menacée. Pourtant, depuis la naissance du capitalisme (et avant), des personnes issues principalement des classes précarisées ou moyennes se mobilisent contre les méga-concentrations de pouvoir qui créent des monstres comme Bayer ou Chemchina. Mais effectivement, quand on peut choisir, autant financer ce qui est en adéquation avec nos valeurs. Par contre, de là à faire le parallèle avec le vote, ça suppose une démocratie économique et c’est carrément exagéré.

Ah… Quoique, en réalité le mécanisme est pas tellement différent de celui de la prétendue démocratie politique. Ça illustre assez bien la logique actuelle du vote, tout compte fait : plus tu es important économiquement, plus tu es influent politiquement, plus tu as la possibilité d’imposer tes valeurs à l’ensemble de la société.

Merci Lulu !

Quand la production industrielle pollue l’organisation sociale

Une petite analyse pour tenter d’identifier les limites de l’écologie citoyenne à la Willemin.

Il existe des humains et humaines qui se passionnent et s’impliquent avec détermination dans une discipline, qu’il s’agisse de construire des bâtiments, de peindre des tableaux, d’analyser des faits scientifiques etc. Ces êtres passionnés et spécialisés développent un savoir-faire particulier dans leur domaine qui nourrit l’entier de la société selon une relation d’interdépendance et – quand l’organisation sociale le permet – de solidarité. Actuellement, la spécialisation est rendue économiquement obligatoire puisqu’elle est indispensable au système industriel productiviste qui fragmente le travail pour maximiser les profits des chefs, imposant l’ordre par l’obéissance. On obéit économiquement à l’industrie par peur de manquer de ceci ou de cela, d’être isolé socialement, de perdre son logement, d’être « marginalisé ».

L’obéissance politique, si elle se fonde en partie sur des raisons économiques, suit également la peur de voir la société prendre un tournant peu souhaitable, voir intolérable, tel que, par exemple, un cataclysme climatique. La politique représentative impose de faire confiance à des représentant·e·s, élu·e·s pour être efficaces dans l’organisation de la société, dans la gestion des territoires et des ressources. Ces représentant·e·s sont des spécialistes de l’organisation politique, auxquels l’État nous somme d’obéir parce qu’illes sont censé·e·s nous représenter, puisqu’on a le droit de les choisir.

Mais, encore plus que dans le monde du travail, où l’obéissance industrielle est intolérable, la spécialisation politique induit obligatoirement, immédiatement, une perte de liberté d’un côté, et une concentration de pouvoir de l’autre. Si je ne développe pas de compétences en maraîchage ou en électronique, cela n’amenuise pas ma liberté puisque je peux bénéficier du savoir d’autres personnes compétentes qui sont heureuses de partager les fruits de leur travail, et j’en fais de même lorsque l’occasion se présente. Mais quand la hiérarchisation sociale m’empêche de participer à l’organisation des groupes humains auxquels j’appartiens, cela me condamne à subir l’influence d’autres personnes qui décident à ma place et influencent mon quotidien selon leurs intérêts propres, suivant leur notion de l’ordre. La politique représentative semble être une adaptation du modèle industriel à l’organisation sociale. La concurrence économique est intimement liée à la représentativité politique. Toutes deux amènent à centraliser le pouvoir et à déresponsabiliser l’humain pour mieux l’exploiter. Elles sont parfaitement indissociables l’une de l’autre, il est impossible de faire confiance à l’une pour questionner l’autre. Toutes deux doivent être dépassées simultanément pour envisager sérieusement l’avenir.

En régime démocratique semi-direct, les protocoles de la politique spécialisée exigent de cibler précisément une problématique à laquelle s’attaquer (ici l’écologie), pour réussir à formuler les objectifs (p.ex. : la consigne énergie-grise [3]) et le programme (p.ex. : la réduction de la pollution) à faire accepter à l’État qui sera le garant du respect des objectifs. L’énergie et la foi qui sont mises dans ces protocoles renforcent le pillage des ressources organisationnelles par des élites politiques et, d’un même geste, augmentent la légitimité des élites économiques.

Maintenant, revenons à nos bergers...

Après avoir exposé un propos scientifique pertinent, un peu déprimant, Lucien Willemin, tout comme d’autres orateurs et oratrices impliqué·e·s, se sent investi de cette mission positiviste qui consiste à piocher dans le chapeau magique des solutions. Suit alors la pauvre rengaine de l’engagement individuel ou institutionnel. En gros : manger bio, signer des pétitions, aller voter et faire pression sur les élu·e·s. Cet engagement-là permettra peut-être de contenir un peu le désastre écologique, mais il est beaucoup trop bien inscrit dans les logiques de l’État et du Marché pour proposer de vraies réponses aux indécences de notre temps. Car l’urgence d’agir ne s’impose pas face à la seule menace écologique, mais face à l’horreur des logiques de domination imposées, précisément, par le Marché et l’État, ainsi que par toutes les tyrannies complémentaires et/ou antérieures à celles-là.

Aujourd’hui, avec les problématiques écologiques, le confort des classes sociales qui jusqu’ici s’accommodaient très bien du système en place, est menacé. Leur futur est en danger. L’idéal citoyen semble être une réponse adaptée et suffisante pour qui trouve, au fond, satisfaction dans un ordre social inégalitaire et destructeur. Lorsque la volonté de le dépasser émerge, bien souvent liée à une conscience écologique, il est très difficile, voir inintéressant, d’avoir foi dans le chapeau magique citoyen. C’est peut-être par peur de l’inconnu que les « chantres de l’écologie » aiment à se faire passer pour des indociles, alors que leurs modes d’actions sont tout à fait inscrits dans une logique de domination, poursuivant le procédé industriel de segmentation du monde qui légitime leurs privilèges socio-économiques

Pour une politique généraliste

L’institution politique, qui prétend agir dans l’intérêt commun, a pour mission de réguler, de contrôler la société. Elles est utile pour les « citoyen·ne·s conscientisé·e·s » qui voient un grand potentiel dans sa capacité à faire autorité, en cohésion avec l’institution judiciaire. Ceux/celles-ci choisissent avec confiance les voies que la politique institutionnelle leur réserve pour exprimer leurs requêtes (élection, référendum, initiative citoyenne).

Lorsqu’on fait le lien entre les problématiques écologiques, sociales, économiques, on peut déceler l’existence d’une mécanique de domination qui soumet les employé·e·s et détruit l’écosystème, qui pousse les économies fortes à piller les pays riches en matières premières, qui place les gens humbles dans une situation de stress permanent vis-à-vis du cadre quotidien que leur impose le paiement d’un loyer à un·e propriétaire, l’achat de nourriture à une industrie et le travail opprimant qu’il faut fournir pour mériter un minimum de sécurité sociale, pour ne citer que quelques exemples. Mais ces problématiques de société sont interdépendantes par nature, et c’est une création de l’esprit que d’essayer de les isoler les unes des autres. L’économie fonctionne tant qu’elle parvient à fabriquer des inégalités de classe et de genre, tant que les idéologies nationalistes lui fournissent des esclaves, tant qu’elle est en mesure de s’approprier et de détruire ce qui vit, et tant que toutes les dominations sont réunies pour organiser la soumission générale.
Face aux problématiques actuelles, il est utile d’observer la réalité telle qu’elle nous est imposée, dans sa multitude, et d’imposer en retour des solutions concrètes pour fragmenter la misère générale, en vue de l’abolir. Pourtant, les idéologues de la pacification, du changement « pas à pas », aiment isoler les problématiques pour les faire accepter par les institutions. Cette spécialisation permet, par exemple, d’encaisser un joli pactole grâce au marketing immobilier, puis d’en profiter pour faire de jolies conférences sur l’écologie et la prise de conscience, manière de se refaire une morale et une popularité dans un simulacre de rébellion qui renforce l’ordre établi.

À trop spécialiser les problématiques sur une base théorique, on obéit à des institutions qui défendent une domination bien réelle, complices indispensables à la bonne marche du monde injuste qui est le nôtre. En réponse à cet état de fait, il est urgent de construire des solutions concrètes, qui savent être durables quand la solidarité prend réellement forme, quand la révolte s’impose comme une évidence, quand on ose imaginer se libérer de la servitude générale.

L’idéologie du « Futur », « nos enfants » et le faux altruisme

La prévision du futur, l’anticipation dont est capable l’être humain, font probablement partie des capacités qui nous permettent d’évoluer. Mais cette faculté sait également être au service du statu quo, dont se rend complice l’écologie institutionnaliste. Pourquoi s’inquiéter du futur, s’encombrer de prédictions hypothétiques pour nos enfants hypothétiques, alors que le présent est strictement intolérable ?
Nous sommes les enfants des parents d’il y a 100 ans, qui auraient été dociles d’accepter les conditions d’existence de l’époque, qui auraient été pervers de nous souhaiter le monde dans lequel nous vivons. Mais celui-ci est advenu ; nous nous y adaptons parce que nous sommes des êtres vivants. Nous faisons de notre mieux pour vivre, les inégalités sociales sont immenses car nous sommes soumis·e·s aux volontés de politicien·ne·s, patron·ne·s et autres gourous mais nous vivons, tant bien que mal. L’écologie, dans sa morale populiste, nous appelle à « penser à nos enfants », tout comme les religions font miroiter le paradis futur pour générer l’obéissance présente. Mesquine illusion. L’énergie créatrice se base sur le présent et son expérience directe. Le présent est la seule matière sur laquelle on ait prise, qui donne inéluctablement lieu au futur. Ainsi, si un meilleur futur est évidemment souhaitable, il adviendra si l’on commence par s’emparer du présent, par fabriquer des conditions de vie favorables et généreuses pour nous-mêmes et pour tout le monde, par créer des outils qui nous libèrent de l’oppression invivable de l’argent, de l’État et des doctrines totalitaires.

Il est intéressant, parfois indispensable, de se pencher sur les conséquences futures d’actes présents, d’intégrer ce réflexe dans les idées et les actions. J’estime que le discours écologique dominant a fondé l’idéologie du futur parce qu’il parvient à intégrer la conscience écologique aux logiques du marché. Ainsi, pour penser à nos enfants, on privilégiera le bio, on achètera un vélo électrique plutôt qu’une voiture, on votera pour l’énergie verte. Globalement, on ne changera rien aux mécaniques qui détruisent le présent et le futur, qui asservissent l’humain au point de le rendre nuisible à lui-même. C’est peut-être cela une idéologie, quand une idée fantasmée, en l’occurrence le « futur », prend une telle place dans les esprits qu’elle permet de balayer d’autres idées et actions qui a priori lui seraient nuisibles. C’est ainsi que le capitalisme devient « vert » dans les grandes surfaces et les startup, que la politique représentative devient « participative », que les structures sociales présentes restent intolérables, que la société actuelle continue de foutre en l’air son futur.

Il est facile pour une personne bien placée socialement et à l’aise dans la démocratie représentative ultra-centralisée de se soucier sincèrement de son futur et de celui de nos enfants. Mais pour les autres, qui subissent les lois mesquines du marché et de l’État briseur de vies et de rêves, qui subissent dans les faits ou dans les tripes les massacres humains et naturels, l’avenir de nos enfants est tout bonnement impensable tant que nous ne détruisons pas les structures qui nous rendent actuellement l’air irrespirable, au propre comme au figuré et, surtout, au présent.

L’idéalisation du « passé »

La quête du futur meilleur occasionne parfois une idéalisation du passé et des « c’était mieux avant » pleurnichards [4], qui font appel au passé comme seule perspective souhaitable. Comble de l’échec critique, ersatz d’une révolte qui ne mène à rien d’autre qu’à la fuite dans un fantasme inassouvissable. Avant est mort. Il ne s’agit pas de renier le passé, d’ignorer l’histoire, mais de ne pas se bercer de l’illusion d’un « retour », illusion qui ne changera rien puisqu’elle ne donne aucune énergie pour évoluer.
L’évolution technique sait être réellement émancipatrice, mais elle sait également devenir oppressante lorsque son mode de gestion est totalitaire. Une simplification de pensée bien répandue consiste à valoriser la simplicité matérielle de jadis en tant que telle, occultant volontiers que celle-ci était souvent induite par des régimes fondamentalement inégalitaires, et que le contexte de l’époque a fait que les choses évoluèrent. La simplicité d’avant sait pourtant être inspirante, tant qu’on apprend à la considérer en tant que telle et non comme résultat implicite d’une époque meilleure et fantasmée. L’admiration du passé revient à occulter tout ou partie de la réalité prétendument observée, mais toujours interprétée. Actuellement, la surconsommation pose problème et le problème des inégalités n’a toujours pas été réglé. Les deux problématiques sont à empoigner de concert pour dépasser d’un bloc le système qui les nécessite. Adviendra alors une société qui n’a jamais existé nulle part ailleurs, parce que le temps avance et nous avec.

Des solutions ?

Ici et là, souvent loin des caméras et des lancements d’alerte grandiloquents, quantité d’humain·e·s s’organisent pour prendre en main leurs existences, constituant des rapports de force qui mettent à mal la destruction présente. Ces humain·e·s se définissent parfois en projets, en réseaux, parfois pas du tout. Ces humain·e·s sont difficilement perceptibles lorsqu’on cherche à les ranger dans les cases de l’État et du fric, et pourtant c’est là tout un monde qui vit et qui avance obstinément.

Il n’y a pas de programme commun puisque ces humain·e·s ont conscience que la liberté n’est pas programmable. Seulement quelques techniques, diversement interprétées et appliquées pour s’organiser. Ainsi, difficile de satisfaire les personnes qui attendent qu’on les effraie puis qu’on leur énumère des solutions précuites, rassurantes, démagogiques à la mode « On est prêts » [5]. Les solutions sont plutôt à trouver selon les contextes, les idées et besoins individuels et collectifs, elles ne sont pas compatibles avec les tristes listes électorales, ni avec les rigides théories constitutives, nombrilistes et étatistes, pas plus qu’avec les prétentieuses prophéties facebookiennes ou youtubesques et leurs mots d’ordre qui paraissent rassembleurs.

Références :

  • Lucien Willemin, « Manger local, c’est loin d’être l’idéal », conférence à la Cantine le 13.10.2018, ainsi qu’une autre de Lucien Willemin sur la consigne énergie grise vue il y a quelques années.
  • https://www.migrosmagazine.ch/archives/lucien-willemin-chantre-de-l-ecologie
  • Sur l’écologie des petits gestes, ses limites et déviances : « Égologie », Aude Vidal, 2017 éd. Le Monde à l’Envers
  • « Le système Pierre Rabhi », Jean-Baptiste Malet, Le monde diplomatique, août 2018, trouvable sur : https://www.monde-diplomatique.fr

Notes

[1Il y a aussi Aurélien Barraud et Pierre Rabhi dans une certaine mesure, et certainement Mélanie Laurent et Cyril Dion et leur « Demain » tout mignon, et bien d’autres. Je ne dénigre pas totalement les productions de ces personnes, qui ont au moins le mérite d’ouvrir des discussions. Seulement je relève un profond manque de critique sociale, peut-être dû à la position privilégiée depuis laquelle illes appellent à la « prise de conscience ».

[2Bayer a racheté il y a quelques temps le célèbre Monsanto, Chemchina a racheté Syngenta.

[4Ça, par contre, je ne crois pas qu’on le retrouve chez Lucien Willemin, qui est apparemment plutôt progressiste. Mais ça paraissait nécessaire de le préciser car cette réaction est bien répandue.

P.-S.

Article paru dans La Feuille Officieuse n°2, février 2019. Version imprimée commandable à lafeuille@inventati.org, version PDF disponible en ligne ici : lafeuille.noblogs.org

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