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Féministes contre la loi sur la laïcité de l’Etat

Le 26 avril 2018, le Grand-Conseil adoptait la Loi sur la laïcité de l’état (LLE). Cette loi interdit le port de signes religieux par les éluEs (art. 3 alinéa 3 et 4) et les employéEs de l’Etat (art. 3 alinéa 5), notamment lorsque la fonction requiert "contact avec le public". Dans la pratique concrète, c’est prioritairement les femmes musulmanes voilées qui paieraient le prix lourd de ces dispositions, se trouvant ainsi privées d’emploi dans le secteur public ainsi que d’une partie de leurs droits politiques (tant au niveau communal que cantonal) .

La LLE prévoit également le droit pour l’exécutif, en cas de "trouble grave à l’ordre public", d’interdire le port de signes religieux dans l’espace public, "y compris les bâtiments scolaires et universitaires" (art. 7). La notion même de "trouble à l’ordre public" est vague, laissant ainsi une marge de manœuvre bien trop importante dans le climat politique actuel aux autorités et aux dites forces de l’ordre, d’instaurer et de consolider des pratiques sexistes et racistes. L’inclusion dans la LLE d’une telle disposition est révélatrice d’une vieille obsession de nos politicienNEs, à savoir l’amalgame entre danger et Islam. En somme, cette loi est la continuité et le renforcement de discours islamophobes. En inventant de nouveaux moyens pour exclure de l’emploi, de l’éducation, de la représentation politique les femmes musulmanes portant le voile, la LLE est un dispositif institutionnel sexiste, qui ne pourra et ne manquera certainement pas d’inspirer d’autres sphères, notamment le secteur privé et associatif.

Cette modification ne peut être détachée du contexte plus général, suisse et genevois. En 2009 l’UDC remportait une victoire sur son initiative contre la construction de minarets. En 2013, le Tessin votait une loi interdisant le port de la burqa dans l’espace public. En 2014, le peuple acceptait l’initiative lancée par l’UDC "contre l’immigration massive". En 2017, alors que la question se posait dans les urnes, d’une naturalisation moins compliquée pour les 3ème générations, l’UDC sortait son iconographie classique ; une femme en burqa. Et, depuis décembre 2017, les règlements des installations sportives de la ville de Genève indiquent l’interdiction du port du burkini dans les piscines de la ville. Ce sont autant d’injonctions à l’invisibilité qui sont ainsi adressées à la communauté musulmane de Suisse.

Nous notons au passage l’ironie de l’excuse de la laïcité dans un pays qui n’a strictement aucun problème avec le fait que sa constitution s’ouvre sur l’invocation "Au nom de Dieu tout-puissant" et qu’une de ses principales forces politiques arbore une appartenance religieuse dans son sigle (le Parti démocrate chrétien). Il est donc clair qu’à Genève comme dans le reste de la Suisse, ce n’est pas une ardente envie de défendre la laïcité qui anime nos politicienNEs, mais une volonté claire d’exclure et d’invisibiliser les musulmanEs.

Face à ces nouvelles mesures islamophobes et sexistes, il est impératif de créer un large front féministe s'y opposant.

On le sait, les féminismes blancs sont souvent instrumentalisés à des fins racistes par l’État, mais ce sont parfois les féministes elles-mêmes qui utilisent des rhétoriques racistes pour mettre en avant leurs situations, notamment de femmes blanches occidentales. Loin de pouvoir faire fi de ce contexte, on pourrait parler de "responsabilité féministe".
En effet, nous considérons qu’il est impératif de porter un discours féministe s’élevant contre l’islamophobie et contre la nouvelle loi sur la laïcité, pour ne pas se rendre complice des discours qui accompagnent et accompagneront cette tentative de changement de loi.

Le 8 mars dernier, nous étions 700 derrière une banderole où il était inscrit "féminismes antiracistes révolutionnaires", alors continuons à être toujours plus de féministes à dénoncer le racisme et l’islamophobie. Parce qu’un féminisme qui se réduirait au point de vue dominant ne nous intéresse pas, parce que le féminisme c’est combattre et s’élever contre toutes les formes d’oppressions, c’est ensemble que nous nous mobiliserons contre cette loi et contre tous les discours qui stigmatisent les femmes de confession musulmane.

Parce que tout au cours de l’élaboration de cette loi par le Grand Conseil, alors qu’on devait assister à un débat sur la laïcité en tant que telle (c’est-à-dire l’indépendance de l’Etat vis-à-vis des cultures religieux), c’est un débat autour du voile qui s’est déroulé. Pourquoi le voile devient-il le sujet d’un tel débat ? Qu’à t-il de différent avec les autres signes qui font appel à une croyance ? Pourquoi est-il traité foncièrement différemment d’une croix en collier, en tatouage ? Qu’a-t-il de différent d’une kippa ? Ce sont les personnes qui les arborent.

Parce qu’en Europe occidentale, le sort « réel » des femmes voilées importe peu à l’élite politique et médiatique qui s’en obsède. Elles sont omniprésentes comme sujet d’un débat public tout en étant magistralement absentes de ce même débat. Tout le monde semble habilité à s’exprimer à leur place et prétend savoir mieux qu’elles ce qui est bon pour elles. Ceci représente une des formes d’objectification les plus abouties.

Parce qu’il n’est pas acceptable de prétendre lutter contre le sexisme en adoptant des lois racistes et islamophobes qui stigmatisent et précarisent les personnes concernées. Cette loi s’inscrit dans un discours populiste et fémonationaliste qui s’étend fortement en Europe occidentale et qui n’épargne nullement la Suisse.

Les femmes ne se libéreront qu'en faisant front commun face aux différents discours violents et en tenant compte des différentes subjectivités qui les exposent à différentes réalités.

Parce que l’interdiction du voile barre explicitement l’accès aux emplois mieux payés, les mieux protégés et les plus valorisés socialement : la LLE contribue au maintien d’un plafond de verre et vise à confiner les personnes concernées à la sphère domestique. Les rares emplois qui leur restent disponibles sont souvent sous-payés et précaires. Cet état de fait bénéficie notamment aux femmes bourgeoises qui ne voient pas d’inconvénient à maintenir ces femmes dans la subalternité, et l’idée qu’elles puissent un jour être leur égale leur est insupportable. Si notre élite politique et économique chérit tant la représentation des femmes musulmanes en tant que perpétuelles victimes des hommes musulmans, ce n’est donc nullement parce ce qu’elle se préoccupe de leur sort, mais parce cela sert un intérêt objectif, qu’est la criminalisation des musulmanEs. L’interdiction renforce donc les inégalités sociales entre femmes !

Parce que nous refusons de vivre dans une société qui légifère sur l’apparence des femmes. Parce que nous voulons préserver notre liberté, durement acquise, de porter ce que bon nous semble sans que le corps social sanctionne nos choix. Décider à la place des femmes musulmanes de la manière dont elles doivent se vêtir représente une des formes de paternalisme et d’objectification les plus abouties.

Parce qu’on évolue aujourd’hui dans un climat social qui autorise l’irrespect et le mépris à l’égard des femmes qui portent le voile. La LLE ne ferait que renforcer cette stigmatisation déjà existante. Leur accès à l’emploi, aux loisirs et à la formation s’en trouve impacté. En voulant adopter cette loi, on priverait les femmes musulmanes de leur citoyenneté et donc de leurs droits. En les empêchant de se représenter elles-mêmes, on les invisiblise au point de tenter de leur ôter leur qualité de sujet à part entière.

Parce qu’empêcher ces femmes d’exercer en politique ou dans la fonction publique c’est bâillonner leurs semblables en les privant de la possibilité d’être représentées et reconnues.

Parce qu’interdire l’accès à un espace, c’est interdire l’accès à une place dans la société, cela est bien pire que de la discrimination pure et simple. Il s’agit d’un déni.

Nous féministes de Genève, vous encourageons pour toutes ces raisons à dire non le 10 février à la modification de la Loi sur la laïcité de l’État et de soutenir la lutte contre toutes les dispositions sexistes, racistes et inégalitaires entre les classes sociales. Faisons barrage à l’islamophobie, sur le niveau institutionnel autant que dans les relations sociales et les stéréotypes véhiculés dans les médias, publicités et discussions de tous les jours ! Pour des féminismes antiracistes et révolutionnaires, pour des luttes qui prennent en compte les différences entre les besoins de chacune pour construire des perspectives émancipatoires communes.

Le Collectif Faites des Vagues & d’autres féministes

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