La mobilisation : " nous savons que nous sommes des millions"
Depuis Jeudi 21 novembre, plusieurs millions de personnes réparties sur tout le territoire colombien manifestent. C’est la plus grosse mobilisation depuis des décennies et probablement une des première de cette ampleur qui n’a pas trait au conflit armé interne. Aucune organisation politique ni aucun leader ne mène la protestation, la mobilisation initiale a été lancée et appelée par la plupart des organisations sociales, syndicats et pas seulement de gauche. Comme dans beaucoup de pays ces derniers temps, bien des gens dans la rue ne sont pas des habituées des manifestations. Une grève d’une journée s’est transformée en mouvement, des casseroles, des assemblées de quartiers, rien ne semble arrêter la vague.

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Le contexte
En Colombie 70% des terres appartiennent à 1% de gens, beaucoup de terres ont été accaparées de force obligeant les gens à se déplacer et souvent migrer dans les bidonvilles à la périphérie des villes où règne une extrême pauvreté. Les activités extractives sont particulièrement développées ce qui participe au phénomène de déplacement.
Une majorité des gens vivent sous le salaire minimum qui n’est lui-même pas suffisant pour vivre, 1 leader social est assassiné tous les 3 jours, des opposantes sont emprisonnées suite à des montages judiciaires puis souvent relaxées, la population autochtone est particulièrement touchée ces derniers mois avec 1morte par jour. L’Etat est absent de nombreuses régions du pays en matière d’éducation, santé, entretien des routes etc…
Les inégalités sociales ont amené un conflit armé, de nombreuses guérillas ont vu le jour, les farcs, la plus importante a signé des accords de paix avec le gouvernement précédant, en 2016, ces accords ne sont pas appliqués par l’Etat. L’Etat et les entreprises se sont appuyés et continuent de s’appuyer sur des forces paramilitaires très meurtrières.
Lors des dernières élections présidentielles pour la première fois un candidat de gauche est arrivé au second tour.

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Contexte plus récent :
Ces dernières semaines prés d’une dizaine de Garde du peuple autochtone Nasa ont été tués d’un coup lors de raids, il a été prouvé que le gouvernement a sciemment tué 18 enfants lors d’un bombardement sur un supposé campement d’une guérilla en août dernier et d’avoir menti à ce sujet devant les Nations Unies, l’ex-président Uribe (père spirituel de l’actuel président Duque) se rapproche de plus en plus d’une condamnation pour lien avec le paramilitarisme, le parti du gouvernement(Centro Democratique) a subi une grande défaite lors des récentes élections municipales.

C’est dans ce contexte local un peu tendu et dans un contexte mondial et continental extrêmement tendu (Chili, Bolivie, Equateur, Brésil..) que le gouvernement lance sa réforme libérale conforme aux dynamiques économiques des autres pays.
Grosso modo cet ensemble de réformes (ce paquet comme on dit) vise à baisser les impôts pour les entreprises et monter la TVA (donc effet direct sur la population), faciliter les licenciements, et autoriser les contrats de travail à l’heure (plutôt que indéterminés ou au mois qui déjà sont courants par ex. avec un contrat pour 3 mois, renouvelé pendant des années) augmenter l’âge de la retraite notamment des femmes, baisser le nombre de jours de congés, payer les moins de 25 à 75% du salaire attendu, privatisation des entreprises publiques et fin des prestations sociales de ces entreprises (par ex. prêt à taux très faibles pour les petites paysannes), bloquer le salaire minimum plusieurs années sans l’indexer à l’augmentation du coût de la vie…
Bref on le voit des réformes qui touchent beaucoup de gens y compris des gens qui pensaient être à l’abri.
Les slogans et revendications sont directement ciblés sur ce paquet de lois. Ici comme dans beaucoup de pays c’est le ras-le-bol, le besoin d’un grand changement qui ressort.

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Mobilisation vs stratégie de la peur
Avant le jeudi 21N, l’Etat a communiqué que cette manifestation n’est pas légitime, qu’elle est coordonnée par des forces gauchistes obscures. L’État a également menacé, arrêté et intimidé des gens qui la prépare, et mis l’armée dans la rue dès la veille, et posé un état de guerre. Des mesures spéciales sont annoncées dont celle qui permet à chaque maire de décréter le couvre-feu s’il en ressent le besoin.
Malgré cela, jeudi 21N c’est des énormes mobilisations qui n’en finissent plus, se prolongent la nuit dans la rue et aux fenêtres en tapant sur des casseroles… et rdv pour le lendemain et rebelote le lendemain etc…
Ce sont des manifestations plutôt bon enfant de la part des manifestantes, quelques petites échauffourées dans quelques grandes villes (Bogota, Cali notamment) mais rien qui sort vraiment de l’ordinaire. L’Esmad (force d’intervention de l’Etat) en revanche cherche à empêcher les mobilisations : usage de gaz lacrymogène, intimidation et coups, tir sur la foule des grenades de dispersion. On compte au 24N 830 arrestations et 25 blessés, dont 2 dans le coma.
Malgré tout les manifs sont incroyablement grandes, fortes et continuent. On scande "Duque dehors", "gouvernement paraco (paramilitaire)". Jeudi soir le couvre feu est annoncé à Cali suite à des scènes de pillages de super marchés et une petite émeute. Cette nuit-là, une terreur totale règne sur la ville : on entend des tirs d’arme à feu (par les policiers), des bandes de gens en civil que l’on voit souvent accompagnés de policiers sur les vidéos qui circulent, frappent sur le murs, portes et fenêtre des maisons, et menacent tout le monde de vol, mort, viol .. mais sans le faire… Des alertes sont également lancées dans de grands ensembles d’immeubles créant le stress et la panique, les gens descendent armés de balais, couteaux, poêles pour résister aux agresseurs qui souvent ne viendront pas. Le second soir même stratégie à Bogota.

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Des vidéos circulent dans lesquelles on voit la police dans la rue la nuit (donc pendant le couvre-feu) parler ou transporter et faire sortir de leur camions des gens qui semblent faire ce boulot d’intimidation.., on pense que cette stratégie de la terreur est créée par l’Etat d’autant que Duque communique beaucoup sur les violences, fait des déclarations allant dans le sens de limiter les manifestations, d’utiliser des mesures spéciales et mettre plus de militaires dans la rue afin de de protéger la population et les bonnes gens qui ont manifesté. Il a même parlé d’instaurer l’état de siège mercredi.
Malgré cette stratégie, des centaines de milliers de personnes réunies au son de casseroles défient le couvre feu, qui ne sera d’ailleurs pas renouvelé, le lendemain de ces nuits de terreur toujours autant de gens dans la rue, déterminés à ce que ça change.

Infos de dernière minute : Dylan le jeune dans le coma à Bogota vient de décéder.
Mardi 26 novembre quelques autodéclarés représentants du paro ont rencontré le gouvernement, le mouvement continue, un rdv est donné dès le lendemain en hommage à Dylan Cruz assassiné par l’Esmad.

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