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Interview a propos du sabotage du camp fédéral à lyss

Le camp d’asile fédéral de Kappelen près de Lyss, actuellement vide, a été pénétré par effraction au début du mois de février 2020 et un dégât d’eau a été causé pour rendre le bâtiment inutilisable. Barrikade a mené une interview avec le collectif Wassertropf, responsable de cette action.

Vous avez récemment entrepris une action de sabotage, pouvez-vous nous expliquer comment vous avez procédé ?

Bien sûr, nous avons pénétré dans le camp fédéral de Kappelen, actuellement vide, pour causer des dégâts d’eau. Pour ce faire, nous avons coupé la clôture à l’arrière du bâtiment et cassé une fenêtre du sous-sol. A l’intérieur du bâtiment, nous avons déroulé les tuyaux d’incendie à tous les étages et les avons dévissés et voilà.
Nous espérons que l’inondation rendra le plus grand nombre possible de parties du bâtiment inutilisables.

De quel type de bâtiment s’agit-il ?

Le bâtiment a été utilisé jusqu’à la fin de l’été 2019 en tant que camp d’asile fédéral sans fonction procédurale [1], c’est-à-dire comme un camp d’expulsion. Il a été fermé temporairement parce que le nombre de personnes en procédure d’asile est relativement faible à l’heure actuelle - de nombreuses personnes ne pouvant actuellement pas franchir les frontières extérieures de la forteresse Europe. Le bâtiment est maintenant vide et un deuxième bâtiment est en cours de construction à côté. Dans ce bâtiment, les personnes étaient détenues en semi-incarcération dans un espace réduit, parce que quelqu’un.e a estimé que leur vie n’était pas digne d’être vécue librement. Pendant ce temps, une énorme pression était exercée afin que ces personnes quittent d’elles-mêmes la Suisse. Celles qui restent sont expulsées le plus rapidement possible.

Pourquoi un sabotage dans un camp fédéral ?

La société et le système actuel sont profondément racistes et violents, sur de multiples plans. Essayons d’en aborder quelques-uns, sachant que la liste n’est pas exhaustive.

La prospérité de la Suisse est fondée sur l’histoire coloniale de l’Europe. Bien que la Suisse n’ait pas eu de colonies proprement dites, elle a fait partie économiquement et culturellement du colonialisme et doit sa richesse à l’exploitation. Sans le racisme, ni le colonialisme ni le système économique néolibéral actuel n’auraient eu le même succès. Le racisme est profondément enraciné dans la société, dans la politique et dans l’économie. La Suisse continue de tirer profit de l’exploitation et de la destruction des personnes et des ressources dans le monde entier.

Ainsi, alors que les frontières des pays sont ouvertes à l’argent et aux marchandises, que les entreprises profitent pleinement des situations précaires dans de nombreuses régions du monde en profitant de conditions de travail misérables et de la destruction de l’environnement, que les guerres sont sans cesse menées pour le pétrole, d’autres ressources et des jeux de pouvoir, les frontières autour de l’Europe sont bouclées et surveillées militairement à l’aide de technologies high-tech. Cette politique violente est responsable de la mort et du traumatisme de milliers de personnes. Ce système inclut également les politiques intérieures des pays européens en matière d’asile et d’étranger.ère.s. La Suisse a créé une machine qui écrase, emprisonne, dissuade et exploite les demandeur.euse.s d’asile. Elle revendique le droit de classer la vie comme digne ou non. Il s’agit d’une politique discriminatoire qui ne peut aucunement être justifiée.

Dans un camp fédéral, les personnes sont enfermées et isolées du reste de la société. Ils et elles sont utilisés comme une main-d’œuvre bon marché dont on tire profit. Parfois, 3 francs sont payés pour une heure de travail. Les personnes ne sont pas considérées comme des individu.e.s vivant.e.s et autodéterminé.e.s, mais plutôt comme des objets. Normalement, les personnes du camp passent 16 heures par jour derrière les clôtures et ne sont pas autorisées à cuisiner ou à s’installer. A cela s’ajoutent les humiliations quotidiennes et les jeux de pouvoir des gardiens de l’entreprise Securitas [2]. Régulièrement, des personnes qui défendent leur dignité sont battues. Les autorités veulent maintenant mettre en place une surveillance vidéo de la zone extérieure et de toutes les entrées afin de parfaire leur contrôle.

Les camps fédéraux sont l’un des derniers excès de cette politique. Depuis environ un an, ils ne sont plus seulement en phase de test, mais font officiellement partie de la politique d’asile. Ces camps ont encore intensifié l’isolement et le confinement de ces personnes.

Et pourquoi choisissez-vous cette forme d’action particulière ?

De nombreuses actions différentes sont menées chaque jour contre cette politique, contre le racisme et l’exploitation. Elles sont toutes importantes et ne sont efficaces que combinées.

Pour cette action, nous avons choisi une forme directe. Nous avons choisi d’endommager le bâtiment où les personnes sont enfermées. Il s’agit d’une attaque directe contre un lieu de discrimination. Elle interrompt le bon déroulement des événements et rend difficile la mise en œuvre d’une politique inhumaine axée sur le profit.

Aucune personne non impliquée ou même emprisonnée n’a été blessée, ce qui est très important pour nous. Au moment du sabotage, le bâtiment était vide et inutilisé.

Nous ne faisons pas confiance aux partis politiques et nous ne voulons pas leur confier la responsabilité et la capacité d’agir. Les partis font partie de la politique raciste, ils sont un pilier central de ce système. Peu importe qu’il s’agisse du PS ou de l’UDC, le dernier durcissement de la loi sur l’asile a été résolument promu par le PS et soutenu par les grandes ONG. Nous pensons qu’il est important que nous puissions tou.te.s assumer la responsabilité et la détermination de nos vies et de nos actions et que nous puissions apprendre à nous traiter mutuellement avec respect et solidarité.
Nous voulons détruire les conditions qui prévalent, il ne doit plus être rentable d’exploiter les personnes, il ne doit plus y avoir de profit à tirer de l’emprisonnement et de la stigmatisation, il ne doit plus être possible pour quelques-un.e.s de décider du reste de la population.
Cet acte de sabotage était donc l’une des nombreuses actions possibles qui sont nécessaires pour évoluer vers une société aussi non-violente, solidaire et autodéterminée que possible.

Cette action peut-elle également être menée dans d’autres lieux et que faut-il faire ?

Bien sûr. L’ensemble du système d’asile est complexe et comporte différents acteurs. Ils peuvent tous être empêchés de poursuivre leur politique.
Le plus important n’est probablement pas la planification et la mise en œuvre concrète, mais la confiance accordée à tes ami.e.s. Être actif.ve politiquement est épuisant et exige que vous puissiez échanger vos réflexions et vos craintes avant, pendant et après une action et que vous ne laissiez jamais personne seul.e. Les comportements machoides ou viriliste ne nous aident pas dans cette situation. Faites attention les un.e.s aux autres !

Notes

[1Dans cet interview l’auteurice préfère l’utilisation de la formulation "camp fédéral" plutôt que "centre fédéral" utilisé elle par les institutions fédérales

[2Un détenu c’est fais briser la machoire il y a peu au centre fédéral de Hambach https://renverse.co/Machoire-brisee-et-prison-une-histoire-du-camp-federal-d-Embrach-2447

P.-S.

Article traduit de Barrikade.info par un.e aimable lect.eur.ice qu a répondu à l’appel lancé par Renversé. https://renverse.co/Appel-aux-bilingues-Apportez-votre-contribution-pour-combler-la-Roestigraben-1977

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