Analyses Écologie - Antiindustriel

La vague prolo : réchauffement climatique, luttes de circulation et l’horizon communiste

Une récente vague de protestations contre le réchauffement climatique et la dégradation générale de l’environnement a été observée dans le monde entier. Mais curieusement, la révolte autour du monde n’est pas centrée sur le réchauffement climatique en lui-même, mais plutôt sur les luttes de circulation : le nom donné aux luttes se déroulant au-delà du point de production, c’est-à-dire autour de la distribution ou de la consommation des marchandises. Ces luttes ont largement tourné autour du prix d’un produit de base qui est directement lié au réchauffement climatique : le pétrole.

En 2017, le Mexique a connu le gasolinazo  : une hausse du prix de l’essence (20%) due à la privatisation de l’industrie pétrolière mexicaine par le président mexicain Peña Nieto qui a entraîné la suppression des contrôles des prix. Des émeutes, des pillages et des blocages ont ébranlé le pays. En 2018, le mouvement des gilets jaunes se soulève et secoue la France (et ses territoires) avec des émeutes, des pillages et des blocages. L’étincelle : l’augmentation du prix du carburant due à l’augmentation des taxes carbone par le Président Macron, dans le cadre d’un plan de lutte contre le réchauffement climatique, sur le dos des prolétaires rura.les.ux qui ont besoin de carburant bon marché pour se rendre au travail ou faire leurs courses, car il y a peu de transports publics dans les zones rurales et semi-rurales françaises. En Haïti, les pénuries de carburant et la hausse des prix ont également déclenché une révolte, tout en combattant un gouvernement ouvertement aligné sur les intérêts américains. Plus récemment, l’Équateur a été saisi par une vague insurrectionnelle, en grande partie indigène, qui a également été déclenchée par une hausse des prix du carburant : le président, Lenín Moreno, avait prévu de réduire les subventions au carburant dans le cadre d’un accord avec le Fonds monétaire international dans le cadre d’un prêt pour faire face à la dette et au déficit fiscal de l’Équateur (le plan a été retiré, mettant fin à la révolte pour le moment). Dans tous les cas, sauf en Haïti, les hausses de prix ont été abandonnées après que les gouvernements et les économies nationales aient été secoués par la révolte prolétarienne.
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tr. "Nous assistons à l’avènement de luttes de masse contre la barbarie climatique imposée par des États financièrement désespérés à leur population prolétarienne et excédentaire."

Maintenant, si le prolétariat du monde entier semble vouloir ardemment du carburant, et à faible coût, que devons-nous faire de la nécessité réelle de lutter contre le réchauffement climatique ? Le problème, tel nous le voyons, est que les individus et les groupes écologistes libéraux conçoivent généralement le réchauffement climatique de manière abstraite (pensez à toutes ces histoires d’extinction de l’humanité), alors que le prolétariat réagit au réchauffement climatique par ses manifestations matérielles. Pourquoi ? Parce qu’elle.il.s n’ont pas d’autre choix. Dans certaines parties du monde, les prolétaires sont directement confronté.e.s à la montée des mers, mais que signifie cette réalité pour les prolétaires de Forth Worth au Texas ? La même raison pour laquelle le prolétariat ne produit pas des communes ou du communisme à partir d’un idéal, mais à partir d’un besoin matériel réel. (Nous parlerons plus tard du rôle / de la position du ou de la radical.e.)

Pour en revenir à la question du communisme, nous rappelons les paroles de l’anarchiste insurrectionnel italien Alfredo Maria Bonanno :

À la satisfaction des besoins spectaculaires, imposés par la société marchande, il faut opposer la satisfaction des besoins naturels réévalués à la lumière du besoin primaire et essentiel : le besoin de communisme.

L’évaluation quantitative de la pression que les besoins exercent sur les humains, s’en trouve bouleversé. Le besoin de communisme transforme les autres besoins et leur pression sur l’homme.

La Joie armée (1977)

Comment alors contrer les besoins spectaculaires imposés par cette société ? Tout d’abord, nous devons préciser que les prolétaires n’ont largement pas besoin de combustibles fossiles. Il s’agit d’un faux besoin imposé, tout comme l’emploi (ou n’importe quel moyen d’obtenir de l’argent) est un faux besoin imposé. Les prolétaires ont-elle.il.s besoin d’un accès constant à du gaz bon marché si elle.il.s vivent dans un monde où le travail a été aboli ?

La montée des luttes de circulation que nous avons évoquée plus haut ouvre la possibilité de démontrer que le besoin réel des prolétaires n’est pas l’accès libre, ou bon marché, aux marchandises x, y, z, mais plutôt un monde où nos vies ne dépendent plus de la production marchande elle-même. L’abolition par nécessité, pas seulement par idéal. Au Chili, une hausse des tarifs, en plus d’un coût de la vie déjà élevé pour les prolétaires, a déclenché une révolte générale contre l’État, son état d’urgence brutal et le capitalisme en général. Les lycéen.e.s ont organisé elles.eux-mêmes des évasions tarifaires de MASSE , auxquelles d’autres se sont rapidement joint.e.s, et ce n’était qu’une question de temps avant que le pays tout entier ne s’arrête. La lutte au Chili est aussi une lutte de circulation, mais ici la marchandise en question est le prix du transport. Mais comme l’ont fait remarquer des camarades chilien.ne.s, une partie de leur lutte ne porte pas seulement sur le fait que la libre circulation ait un prix, mais aussi sur le fait que la vie humaine a été encore plus marchandisée sur une base de classe.

C’est le lien qui échappe à Extinction Rebellion, ainsi qu’à d’autres mouvements écologistes idéalistes et agnostiques de classe. Que la crise climatique est le produit d’un certain ensemble de relations sociales capitalistes coercitives et pas seulement d’une mauvaise gestion de la part de nos soi-disant représentant.e.s au pouvoir. (Nous reviendrons plus loin sur Extinction Rebellion).

Ces luttes de circulation s’inscrivent dans le début d’un mouvement contre non seulement le Capital mais aussi le réchauffement climatique. Comment ? Dans le cadre des luttes de circulation qui cédant la place à la révolte, les prolétaires commenceront à réaliser par la lutte que notre problème n’est pas seulement le prix (ou le manque) du carburant, mais le fait que le carburant fossile est une marchandise qui n’est aussi cruciale pour nous que dans un monde qui se déplace à la vitesse du Capital. Toutes les voitures sur les routes avec des prolos se dirigeant vers des emplois qu’elle.il.s détestent ; tous les combustibles fossiles brûlés pour produire de l’électricité pour les réseaux de diffusion de contenu, apportant les dernières non-nouvelles aux smartphones et le kérosène brûlant dans le ciel pour le commerce mondial... n’est nécessaire que pour un monde où règne le Capital.

La vitesse de la vie humaine a été profondément plus lente pour une grande partie de ce que nous pouvons appeler l’histoire humaine. Et un retour à une vitesse beaucoup plus lente serait non seulement bénéfique pour stopper les causes conduisant à l’aggravation du réchauffement climatique, mais cela ferait également des merveilles pour notre santé mentale et physique. Le travail est littéralement en train de nous tuer, nous et ce monde. L’anti-travail comme décroissance, pour employer un nouveau terme à la mode.

Répondre au réchauffement climatique comme s’il s’agissait d’une sorte de chose globale et abstraite (l’extinction humaine) ne sera probablement pas la base du mouvement pour abolir l’état actuel des choses : le communisme. Vous pouvez voir où cela mène : des groupes comme Extinction Rebellion UK qui travaillent ouvertement avec la police et appellent la police contre ceux qui dépassent leurs notions de manifestation / résistance. Alors que la plupart des prolétaires racisé.e.s savent que la police est toujours notre putain d’ennemi et jamais une force protectrice inactive. Les prolétaires ne combattent pas le capitalisme à un niveau global et abstrait ; ils le combattent à leur niveau local, mais avec une compréhension de sa nature globale.

Les sociaux-démocrates, et autres gauchistes agnostiques de l’État, réfléchissent à la politique étatique pour nous sortir de la catastrophe climatique : le Green New Deal. Nous voyons que l’État est intrinsèquement impliqué dans la catastrophe climatique quand l’armée américaine est elle-même le plus grand consommateur de combustibles fossiles.
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Récemment, Extinction Rebellion a organisé des actions autour de Londres pour arrêter le métro londonien, et a spécifiquement bloqué un train à Canning Town (un quartier populaire de l’est de Londres, en Angleterre) en grimpant au sommet et en affrontant des pendulaires en colère qui les ont entraîné.e.s vers le bas, énervés par cette perturbation. Nous nous sommes souvenus des prises de contrôle des autoroutes aux États-Unis au plus fort de la révolte prolétarienne des Noir.e.s (#BLM), entre 2013 2015, contre le maintien de l’ordre anti-Noir.e.s (et ce monde anti-Noir.e.s), puis nous avons vu aussi des pendulaires en colère, mais cette colère était assez souvent racisée : les législat.rices.eurs ont même adopté.e.s une loi qui absoudrait les travailleu.se.eur.s en colère qui tueraient de manifestants bloquant leur passage (qui étaient en grande partie des Noir.e.s). [1] Les Américain.e.s blanc.he.s en colère voulaient abattre des manifestant.e.s noir.e.s en colère et avaient maintenant la bénédiction du système juridique américain.

La différence ?

Certain.e.s diront que les prolétaires ne sont pas du tout responsables de la dégradation de l’environnement. Que c’est la faute de la classe capitaliste. Malheureusement, ce n’est pas tout à fait le cas. Les pendulaires de Canning Town avaient besoin d’aller travailler, afin de survivre comme tous les prolétaires, et c’est ce monde du travail qui est un élément clé de la dégradation de l’environnement.

Mais nous devrions plutôt noter que cette dégradation, dont tous les travailleurs font partie, fait également partie des relations coercitives qui dégradent également nos vies.

La différence alors ?

Pendant la révolte des Noir.e.s de ces dernières années, ce sont les prolétaires noir.e.s et leurs camarades qui ont agi ensemble et matériellement contre ce monde capitaliste anti-Noir.e. Avec XR, nous sommes face à un mouvement largement libéral, et généralement assez blanc et de classe moyenne [2] dont les actions directes sont toujours destinées à agir au niveau du Spectacle. Comme l’a noté un camarade :
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tr. "Extinction Rebellion est condamné à l’extinction en raison de son absence d’aptitude tactique et du fait que son combat s’effectue sur le terrain spectaculaire de l’ennemi en s’en remettant à la sensibilité morale de la ou du spectat.rice.eur."

Nous devons aller au-delà du moralisme spectaculaire pour trouver un moyen de sortir du capitalisme et de la crise climatique qu’il a provoquée dans la poursuite d’une croissance infinie.

Cela ne veut pas dire que le succès d’une action est déterminé par le nombre de prolos qui l’approuvent. Tou.te.s les prolétaires n’accueilleront pas favorablement les mesures nécessaires à la gratuité de la vie en commun. Il y aura des réactionnaires contre lesquel.le.s nous devrons nous défendre, mais ce sont les actions des prolétaires contre le capitalisme, et NON les actions directement contre les prolétaires, qui nous aideront à gagner au final.

Par exemple : Si XR avait plutôt fait ce qui s’est produit au Chili avec de l’évasion tarifaire de masse, leurs efforts auraient généré de la solidarité avec leur mouvement, mais ils ont plutôt choisi d’attaquer ceux qui bénéficient le moins de ce monde. Et maintenant nous voyons un large mouvement contre le capitalisme se développer au Chili.
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Comme nous l’avons dit il y a quelques jours, lorsqu’on a vu des images de pillards prolétariens chiliens jetant des téléviseurs à écran plat dans un feu de camp et que certaines personnes ont fait remarquer à quel point ces actes étaient "gaspilleurs" et "toxiques" :
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tr. "Si t’es plus préoccupés par le "gaspillage" de détruire un téléviseur, ou sa toxicité, que par le fait que le prolétariat d’une nation mène une guerre de classe offensive, alors on sait que t’es pas dans notre équipe. Ce qui s’élève, c’est l’horizon du communisme et de l’anarchie ce qui est le truc le plus [vert] possible."

Aux potes

La tâche qui attend les radica.les.ux, telle que nous la voyons, n’est pas nécessairement de sensibiliser l’opinion au climat (les médias de masse fournissent déjà du clickbait terrorisant infini sur cette question) mais de pousser la révolte prolétarienne qui émerge autour du monde à se généraliser pour que l’horizon du communisme se rapproche de plus en plus. Nous serons toujours minoritaires, mais nous comprenons que la révolution communiste (telle que nous la voyons) n’est pas l’action concertée de celles.eux qui s’identifient comme communistes, mais le prolétariat exprimant sa capacité immanente à abolir sa condition en tant que prolétariat... ce qui signifie simplement que ce sont les prolos qui vont nous sortir de ce désordre en détruisant ce monde qui nous marque comme prolos.

Nous pouvons commencer à élaborer des stratégies et à actualiser les préparatifs pour la catastrophe climatique là où nous vivons, et construire des réseaux de solidarité et d’entraide, mais le climat ne tuera probablement pas le capitalisme pour nous, alors nous devons comprendre que nous devrons encore rencontrer nos ennemi.e.s mondia.les.ux dans la rue, dans les montagnes, dans les vallées et dans les ports.

Cette image faite par des camarades chilien.ne.s résume ce que nous estimons nécessaire.
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tr. "Un jour, notre solidarité les fera trembler. / Nous sommes une communauté en lutte. / "Pour la communisation de la vie."

Notes

[2Nous n’avons pas de données sociologiques sur la composition d’XR au Royaume-Uni, mais le fait qu’elle.il.s soient si ouvertement coopératifs avec la police est une caractéristique clé de la blanchité de classe moyenne.

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