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La ville est à nous, reprenons là !

Une nuit, un bâtiment occupé, une fête. Acte militant, festif et symbolique qui, cette fois-ci prend place au milieu d’un centre ville habituellement dévolu à la consommation de masse. Peu importe le lieu, la date ? Pas sûr... Que pouvons-nous tirer comme enseignements de cette nuit du 31 décembre ?

Tout d’abord, une petite recontextualisation semble utile. En moins d’une heure, plus de 200 personnes s’étaient déjà engouffrées dans cette fête, alors que des dizaines de soirées étaient prévues ce soir là à Genève. Cela montre bien que tous ces autres événements étaient dans la même veine et ne répondaient pas aux envies de tous·tes. Pas besoin de videur·euses afin d’encadrer la fête, les seules dégradations auront été le résultat de l’intervention disproportionnée de la police. La violence avec laquelle l’intervention a eu lieu démontre à quel point l’Etat est effrayé par la pensée alternative et comment il espère tuer dans l’oeuf le mouvement pour le droit à la ville. (Pour plus d’information sur le déroulement de la soirée, voir l’article du Groupe Anti-répression et le texte des organisateur·rices)

Car ces derniers mois ont vu naître un mouvement pour le droit à la ville à Genève. Ses revendications, certes hétéroclites, ont le mérite de remettre au goût du jour un débat plus que nécessaire autour des espaces dans lesquels nous vivons nos quotidiens. A l’heure actuelle, les autorités et les milieux immobilliers s’estiment légitimes pour décider de nos modes d’habitations, de déplacements et de fêtes. La ville se construit donc selon leurs seuls désirs. Une ville grise et réglementée où nous menons des existences normées et écrasées par les compromis que nous sommes prêt·es à faire pour subsister. Il semble important de souligner ces éléments afin de situer cette fête du 31 décembre dans le contexte des luttes actuelles.

Système binaire dans la cité tertiaire

Aujourd’hui à Genève, deux solutions légales s’offrent à la population afin d’avoir des espaces où organiser des fêtes publiques :

1) Rentrer dans une logique de profit, excluant de fait les personnes ne pouvant se permettre de payer. Cela suppose également de considérer son public comme "des consommateur·rices potentiel·les", instaurant la relation "vendeur·euse/client·e" qui rythme nos quotidiens dans un moment où l’on cherche à en sortir.

2) Quémander à l’Etat le droit d’exister à travers des subventions rarement attribuées et de plus en plus rare. Cette démarche oblige les activités organisées à rester dans la limite des cases légales imposées (contrôle des comptes régulier, comptabilité aux normes, agent·es d’accueil carté·es, etc.), entrainant inévitablement une professionnalisation du milieu de la fête, et des besoins financiers toujours plus grands. Les subventions n’étant pas garanties, les usagers·ères peuvent se retrouver à supporter l’augmentation des coûts - laissant donc encore une fois la frange la plus précaire de la population de côté.

En ce qui concerne les activités non-commerciales et non-institutionnelles, elles se retrouvent privées d’espaces, que se soit en raison des prix exhorbitants du marché locatif genevois ou par la multiplication de lois et règlements irréalistes pour ce type de structures.

Habitats collectifs contre urbanisme capitaliste

La situation actuelle de crise du logement - thème récurrent dans cette ville - n’est pas le fruit du hasard. Elle est causée par une spéculation immobilière effrenée et des politiques publiques influencées par les lobbys des milieux immobiliers. Ces derniers ont tout interêt à organiser la rareté des logements afin de maintenir les prix au plus haut. C’est encore une illustration des joies du capitalisme : une crise qui rapporte à quelques un·es et coûte beaucoup à la majorité, le tout sous le regard d’un Etat au mieux passif et au pire complice.

Pour une majorité, se loger est donc compliqué et cher. On se doit donc d’être content·e lorsqu’on trouve un appartement qui entre dans nos frais. Mais...
Mais pour nous, le droit au logement ne se résume pas au droit de payer pour obtenir quatre murs surplombés d’un toit. Nous ne voulons pas rester chacun·e chez soi, isolé·es les un·es des autres. Nous voulons choisir avec qui et de quelle manière nous habitons et faisons vivre nos espaces. L’individualisme chronique de la société nous fatigue et nous avons besoin de créer du collectif pour donner libre cours à nos envies.

Quels constats tirer de cette nuit du réveillon ?

Le contexte politique de cette dernière année semble favorable à l’éclosion de nouvelles pratiques et de nouvelles possibilités. La ville fût bien souvent animée par des cortèges et manifestations portant des revendications souvent passées sous silence par les élu·es, et ce même à l’approche des élections. A ce titre, la fête du 31 décembre prend un sens fort puisqu’en plus de s’afficher comme "une fête chouette, rebelle et déterminée, en dehors des logiques commerciales", elle s’inscrit dans un mouvement qui se construit et lutte pour affirmer son droit à exister - même en plein centre-ville, sur le terrain des banques et des grandes enseignes.

Nous avons été nombreux·ses à répondre à l’appel lancé par les organisateur·rices de cette fête, car il existe un vrai besoin pour des espaces différents, hors des logiques commerciales et institutionnelles. Nous sommes toujours plus nombreux·ses à vouloir vivre notre ville autrement.

Dans cette ville morose et apathique, nous ne pouvons que saluer l’ambition des organisateur·rices. Pour une première occupation depuis des années, prendre pour cible les rues basses apporte une certaine fraîcheur et nous rappelle qu’en s’organisant un peu, tout est possible.

Des moments comme cette fête du 31 décembre 2017, mais également comme la fête foraine qui a suivi la manif’ du 7 octobre 2017 (elle aussi sauvage et illégale), nous permettent de nous rencontrer, de créer des liens entre nous et de faire travailler nos imaginations. Qui, parmi les personnes présentes, n’a pas été subjugué·e par l’immensité de l’espace ouvert lors de cette soirée ? Imaginez un peu ce qu’il aurait été possible d’y construire pour une nuit, pour un jour, pour un an, pour une vie... sans l’intervention musclée de la milice de la propriété privée et du capital ?

Car la réponse violente et disproportionnée des autorités est, elle aussi, lourde d’enseignements :

La police n’a pas hésité à séquestrer pendant plusieurs heures plus d’une centaine de personnes, les mettant ainsi en danger. Au moins une personne a quitté le bâtiment en ambulance.
L’Etat et son bras armé ont montré leur vrai visage. Leur intention n’était pas d’évacuer le bâtiment mais bel et bien de punir toutes les personnes présentes dans le lieu.
La nasse, sa durée et sa violence avaient pour buts de faire peur et de choquer. Il s’agit là pour l’Etat de marquer son territoire : les occupations ne seront pas tolerées, tous les moyens et toute la brutalité à disposition seront engagés pour faire triompher les intêrets des milieux immobiliers et des élu·es qui défendent leurs intérêts, quel qu’en soit le prix.

Il faut donc prendre acte de la réponse de l’Etat à nos envies et nos revendications.
La solidarité affichée par les personnes nassées est plus qu’encourageante. Si un tel deploiement policier devait être employé à nouveau, nous devrons être prêtes à outrepasser la frénésie policière. Pour y parvenir, nous ne pouvons qu’encourager toutes les personnes intéressées à réfléchir, discuter entre elles, écrire et à organiser des moments de partage autour des questions de maintien de l’ordre et de répression. Plus nous nous serons préparé·es, plus nous serons prêt·es à réagir de manière adéquate si nécessaire. Tout comme nous avons été solidaires de nos ami·es enfermé·es jusqu’au petit matin, nous resterons uni·es face à la répression judiciaire et aux amendes qui ne manqueront pas de tomber d’ici quelques temps.

La ville pour toutes, tout de suite !

Force est de constater que le combat pour construire la ville de nos rêves ne sera pas aisé. Les forces en présence ont la loi, les élu·es, la répression et les médias (même si certains d’entre eux semblent partiellement ouverts aux discours alternatifs) de leur côté. Cependant, il y a quand même de quoi se réjouir : l’affluence et la diversité des personnes présentes lors de cette fête et des manifestations qui l’ont précédé, la solidarité dont ont su faire preuve les personnes nassées, leurs soutiens présents à l’extérieur, les textes écrits depuis ou encore le travail nécessaire et précieux du Groupe Anti-répression...
Autant de raisons de continuer de rêver la suite en grand et de ne pas nous laisser abattre par leur intimidation.

Car aujourd’hui, capitalisme rime avec crise et morosité, salariat est plus souvent synonyme de burn-out que de pouvoir d’achat et nos modes de consommation mettent en danger notre planète tout en contribuant à l’exploitation d’une grande majorité de la population mondiale. Il est urgent d’expérimenter d’autres manières de faire et de vivre.
L’Etat et les interêts qu’il défend et représente ont été clairs dans leurs intentions : ils sont prêts à utiliser toute la force à leur disposition pour perpétuer leurs privilèges et imposer leur agenda néo-libéral. On peut constater qu’à travers ses coupes et choix budgétaires, l’Etat se réduit de plus en plus à un outil de contrôle des "populations" qu’il considère "dérangeantes" (migrant·es, pauvres, dissident·es...) tandis que ses fonctions sociales et redistributrices s’effacent peu à peu.
Mais la stratégie de marginalisation et de répression de toutes celles et ceux qui veulent faire les choses différemment est risquée pour eux. Car s’ils peuvent nous refuser le droit d’exister et tenter d’imposer l’inacceptable en se refusant à tout compromis, ils n’altèreront pas notre détermination et notre besoin profond d’alternatives. Ni les coups de matraque et de bouclier, ni les amendes d’une justice à la botte des dominant·es ne nous feront renoncer à notre envie de mener nos vies telle que nous le voulons, et nous sommes déterminé·es à obtenir les espaces nécessaires pour y parvenir.

En attendant les nouvelles aventures de ce mouvement, force et courage à tous·tes...

Uni·es et déterminé·es, regroupons-nous !

Des participant·es à la fête du 31 décembre

P.-S.

Retrouvez tous les articles en lien avec le mouvement pour le droit à la ville sous la rubrique dédiée : https://renverse.co/+-Droit-a-la-Ville-+

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