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Le militantisme exotique : réflexions sur les films de Yannis Youlountas

Trois films dans l’air du temps : "Ne vivons plus comme des esclaves", "Je lutte donc j’existe" et le tout dernier "L’amour et la révolution". Tel un chasseur d’images, ou plutôt de luttes, Yannis Youlountas prétend illustrer la résistance dans le sud de l’Europe. Les scènes s’enchaînent pour créer une apparence d’ensemble, pour représenter l’exotique avec le moindre effort. Et c’est ainsi que cet opérateur-explorateur s’invente une convergence de luttes et usurpe le rôle de l’expert. Nous sommes alors le public d’un spectacle. Notre rôle est réduit à consommer ces images et d’éprouver de l’admiration pour ce qui se passe ailleurs.

Comment mieux résumer ces films que par les paroles de leur réalisateur ? Yannis Youlountas décrit son travail cinématographique comme un voyage en terre de résistance et de luttes. Nous lisons également sur son site que c’est avec poésie qu’il délaisse l’analyse chiffrée pour un voyage émouvant. Et effectivement, il ne tente pas d’analyse. Il n’approfondit aucun sujet qui émerge de ses rencontres. Dans son deuxième film "Je lutte donc je suis" il tente cependant un fil rouge en déléguant la parole, entre autres, à Eric Toussaint -membre fondateur du CADTM (Comité pour l’annulation de la dette du Tiers monde) mandaté par le gouvernement Syriza - qui voit la crise principalement comme une affaire comptable. C’est précisément ce type d’approche technocratique qui peine à relever les transformations que nos sociétés subissent ces dernières années. Les images représentant des luttes, qui ne manquent pas depuis 2008, s’inscrivent alors dans une relation de cause à effet, où la cause est l’austérité, pour citer le réalisateur lui-même, et l’effet l’agitation, ou pour être plus précis le manque de calme. Suivant la loi d’action-réaction, Youlountas nous invite à observer les réactions, et ceci à travers des cartes-postales en mouvement d’un zoo humain grandeur nature.

Des non-témoignages

Si l’intention du réalisateur est de récolter des témoignages ou bien de donner la parole aux luttes, cette parole ne nous parvient pas car il la fait disparaître dans son propre bavardage. Ces films sont constitués d’une immense quantité de scènes éparses : des luttes, des militant.e.s, des images d’émeute, des groupes politiques, des lieux, des initiatives, des partis politiques, des artistes d’envergure internationale, des paysans. Tout y passe. Comme un zapping. Faute de thème, toutes ces séquences isolées ne sont reliées que par des moyens purement techniques : une citation, de la musique, une superposition d’images. Comme si l’accumulation d’informations suffisait pour rassembler, dépasser les clivages et faire converger les luttes (dixit Florian Salazar-Martin, Maire Adjoint à la Culture de Martigues dans La Provence le 05/09/2015). Mais cette convergence n’existe que sur les écrans.

Youlountas donne ainsi l’impression que tout ce monde lutte ensemble. Mais quel est le lien, et dans quel récit, entre le NON du référendum en Grèce, la nostalgie de la résistance pendant la dictature des colonels (1967-1974) et les émeutes sur fond musical ? Que partagent les militants du centre médical autogéré à Exarchia (quartier dit “anarchiste” au centre ville d’Athènes) et la tenancière d’un bistrot privé qui se plaint des effets catastrophiques que subit le domaine du tourisme à cause de la crise ?

L’exotisme sensationel

Cette dernière précise que les visiteurs choisissent la Grèce pour “sa sauvagerie” et le “fond intrinsèque un peu libértaire” de ses habitant.e.s. Et ce fantasme, n’est pas seulement celui des touristes.

Ces dernières années, une fascination s’est créée autour des luttes des pays du sud de l’Europe, et notamment en Grèce et en Espagne. Ces sociétés sont idéalisées, les milieux militants sont sublimés, le cocktail Molotov est idolâtré. On s’y rend pour s’évader, la conscience tranquille : on ne fait pas juste du tourisme (c’est bien cette démarche-là qui a donné lieu au Volontourisme, désormais institutionnalisé). Nous apercevons bien l’explorateur-opérateur chez Yannis Youlountas qui se charge de relayer à son public francophone ses aventures exotiques dans les milieux militants du sud.

Mais toutes les séquences de ces films sont systématiquement extraites de leur contexte. Elles sont recontextualisées dans un montage qui vise à provoquer des émotions. Et ceci s’adresse à une autre société, et notamment aux pays européens francophones. Le sensationnalisme s’avère une fois de plus être un bel outil. La pitié revient de plus belle. Notre baroudeur ne s’est pas gêné de demander ce qu’une grecque aurait à transmettre à un ami français imaginaire (un peu comme écrire au père Noël). Comme il ne s’est pas gêné d’illustrer la fameuse crise, sur une bande-son un peu tristounette, par des plans sur des sans-abris, des gens qui dorment dans un train de nuit (!), tous et toutes filmé.e.s à leur insu. Et enfin, il enchaîne avec des images d’enfants insouciants qui jouent et de personnes en exil qui mangent, qui font du sport et qui s’intéressent à la civilisation grecque (à une statue de Sophocle plus précisément !). Bien évidemment, cela sous-entend une reconnaissance de la part de ces personnes en état de vulnérabilité.

L’appropriation et l’héroïsation

Or la réalité sociale ne peut pas être représentée à travers ce fétichisme voyeuriste et sensationnaliste. Yannis Youlountas en est très bien conscient. En mettant en place un exotisme par tous les moyens possibles, il s’offre une distance de sécurité entre son public francophone et les terres de son périple. Ainsi il se donne la possibilité de revendiquer aisément sa place dans son récit : il se fait passer aux yeux des spectateurs pour quelqu’un de l’intérieur, pour celui qui a réussi à pénétrer dans les milieux militants locaux. Étant donné que Yannis Youlountas souhaite transmettre l’enthousiasme, les utopies en marche et la joie de créer, il a besoin, pour y parvenir, de planter un décor de misère dans lequel se produisent des héros et des héroïnes. Il se place alors sur les côtés des personnes qu’il choisit de sublimer. Dès lors, il peut se présenter en tant que camarade anarchiste grec. Il se flatte alors d’être à la fois le messager et l’expert.

Et il n’oublie pas que la fin justifie les moyens. Afin de pimenter ses aventures et affirmer sa place, il inclut dans son montage des séquences qu’il n’a pas filmé lui-même, sans pour autant nous en informer. Yannis Youlountas emploie la même tactique lorsqu’il se met à écrire (ou à parler). Il n’hésite pas de s’approprier d’une assemblée publique et s’inventer la qualité de membre de l’assemblée d’occupation de l’Ecole Polytechnique à Athènes pour signer son article "Athènes sur un volcan" (par ailleurs bourré d’impertinences et de comparaisons foireuses). Comme il n’hésite pas à nous exposer, toujours en tant qu’expert, "les dessous de l’assassinat de Pavlos Fyssas" ou bien de nous expliquer en 8 minutes "Comment aider la résistance grecque".

Or ce concept de résistance grecque est monté de toutes pièces. Et Yannis Youlountas en est certainement au courant.

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