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Le siècle d’Emma : une histoire de la Suisse sans conflit

C’était le cadeau de Noël idéal pour la gauche confusionniste, la gauche qui gagne aux municipales, la gauche qui vague-verte. Les éditions Antipodes ont sorti cet automne Le siècle d’Emma un roman graphique d’Eric Burnand de la TV-Romande et Fanny Vaucher, membre notamment du collectif de BD non-mixte La Bûche. Deux cents pages, couverture rosâtre cartonnée, la saga « d’une famille suisse dans les turbulences du XXe siècle » : succès garanti entre le faux gras et le mousseux bio. La chose a fort bien marché sur le plan commercial, le premier tirage est épuisé et la presse unanime.

Le Siècle d’Emma est supposé nous plonger dans le destin tragique – mais pas trop – d’une famille entre 1900 et 1990. Malheureusement, on peine à s’attacher aux personnages parfaitement inconsistants. Emma, Franz, Renato et les autres sont autant de silhouettes sans substance au service d’une ambition pédagogique lourdingue. Au lieu de développer une narration susceptible d’emporter les lecteurs·trices, Vaucher et Burnand s’emploient à cocher toutes les cases des événements historiques importants, sans rien oublier – pensent-ils.

Ce qui frappe à la lecture de cet ouvrage appliqué, c’est qu’on en ressort sans la moindre colère, sans le moindre dégoût. Les deux auteurs réussissent un tour de force remarquable, celui d’évoquer la fusillade de Granges (Soleure) pendant la grève générale de 1918, l’exécution des traîtres à la patrie pendant la Deuxième guerre mondiale sans susciter la révolte. Georges-André Chevallaz – l’historien scolaire officiel et Conseiller fédéral radical – justifiait la position gouvernementale dans ces événements. Vaucher et Burnand font plus fort : ils font de ces épisodes le centre de leur récit tout en parvenant à en éliminer le caractère conflictuel.

La lutte des classes : une abstraction

Le chapitre consacré aux traîtres à la patrie, fusillés durant la Deuxième guerre mondiale est un bon exemple du procédé. Nicolas Meienberg, premier historien à s’être penché sur ces cas, parvient, en croisant sources écrites et enquête de terrain, à restituer avec humanité l’univers de Ernst S., un des soldats suisses fusillé pour avoir remis aux Allemands des secrets militaires qui n’en étaient pas. Surtout, Meienberg joue habilement du contraste entre les vétilles qui menèrent S. au peloton d’exécution et la germanophilie forcenée de l’élite économique suisse. Le siècle d’Emma n’offre jamais ce genre de contraste. Tout juste cette comparaison est-elle mentionnée dans un laïus forcé qu’Emma prononce au moment de la condamnation à mort de son frère. Pour le reste, on ne trouvera pas la trace d’un exploiteur, d’un marchand de sommeil ou d’un capitaine d’industrie dans cette bande dessinée. La lutte des classes, ici, n’est qu’une abstraction.

On ne peut s’empêcher de voir un parti pris de méthode dans le fait que Vaucher et Burnand citent comme référence, à propos des traites à la patrie, le juriste Peter Noll, dont le travail – inaccessible au grand public et non traduit en français – a été revu et corrigé par le Conseil fédéral. Mentionner plutôt Meienberg et le film de Richard Dindo, ç’aurait été s’exposer à une cruelle comparaison. Mais ç’aurait été, au moins, donner un peu d’aliment aux lecteurs·trices que ce « siècle d’Emma » laisse sur leur faim.

Des alternatives victorieuses

Dans la dernière partie de l’ouvrage, dont le récit court de 1975 à 1990, Vaucher et Burnand laissent apparaître nettement leurs parti pris. On y voyage d’un anti-congrès féministe à des habitats collectifs genevois, en passant par l’occupation du futur chantier de la centrale nucléaire de Kaiseraugst et l’attentat au lance-roquette contre Malville. Vaucher et Burnand semblent croire sincèrement que la caricature des alternatives qu’ils dessinent pourrait ressembler, comme ils l’écrivent dans la préface, aux « trajectoires de vie […] de nombre de personnes qui ont vécu entre 1918 et 1990 en Suisse ». Or cette bohème contestataire n’a jamais constitué le cadre de vie que d’une fraction infime des classes moyennes éduquées.

Prétendre qu’on trouverait là le récit d’une histoire nationale, ou pire populaire, relève d’une immense naïveté.

Prétendre qu’on trouverait là le récit d’une histoire nationale, ou pire populaire, relève d’une immense naïveté et de ce que le sociologue Alain Accardo appelle « la prétention hégémonique des classes moyennes ». Car, pour nombre de personnes, la période qui va de 1975 à 1990 est marquée par une intensification de l’exploitation capitaliste (mais si !) qui prend la forme d’une déqualification du travail et d’une augmentation de son rythme. Après la défaite des faibles résistances (grèves, occupations d’usines) qui perdurent jusqu’en 1980, c’est une longue période de soumission au néo-libéralisme qui s’ouvre, caractérisée par des emplois qui n’ont aucun sens et une injonction à la consommation frénétique d’objets périmés avant même d’être employés. Nombre de personnes se sentent ainsi perdantes sur tous les plans. Au contraire de l’arrière-goût de victoire qui transpire des dernières pages de la BD, la période 1975-1990 connaît le rétablissement « des conditions d’accumulation du capital et de [la restauration] du pouvoir des élites économiques » (David Harvey).

De cela, bien sûr, il n’est pas question, Vaucher et Burnand préférant voir une sorte de pacification finale dans la quasi adoption par le corps électoral de l’initiative Pour une Suisse sans armée. La fin de l’histoire en somme, aux deux sens de l’expression.

P.-S.

Pour lire autre chose :

  • Nicolas Meienberg, L’exécution du traître à la patrie Ernst S., Zoé, 1976 [édition en poche en 1992 avec ajout de l’auteur et postface de Daniel de Roulet].
  • Alain Accardo, Le petit-bourgeois gentilhomme, Agone, 2009.
  • David Harvey, Une brève histoire du néo-libéralisme, Les prairies ordinaires, 2005.

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