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Ni papiers, ni logements : Paris 8, laboratoire des politiques racistes de l’État français

Nous, exilé.e.s, migrant.e.s, sans-papiers et personnes solidaires, occupons le Bâtiment A de l’Université Paris 8 depuis le mardi 30 janvier 2018. Nos revendications sont claires : des papiers et des logements pour tou.te.s. Le samedi 19 avril 2018, après 3 mois de mobilisation, la présidente de l’Université Paris 8, Annick Allaigre, nous annonce que selon ses ministères de tutelle avec qui elle avait entamé des négociations, tout.es les occupant.es auront des papiers et un logement. Un mois et demi plus tard, elle nous apprend l’échec du plan de négociation et nous informe de son souhait de nous voir quitter les lieux pour le dimanche 17 juin 2018. Face à la situation actuelle, nous dénonçons les manipulations dont se sont rendus coupables les ministères de tutelle de la Présidence.

Face aux logiques individualisantes du Droit d’asile et du Droit des étranger.ère.s, qui trient entre « bon.ne.s » et « mauvais.es » migrant.e.s à rafler, enfermer, expulser, face au règlement criminel de Dublin, nous avons choisi de faire bloc. Notre stratégie a été celle d’une lutte collective et de la construction d’un rapport de force contre les institutions racistes de l’État français. Nous avons manifesté plusieurs fois devant la préfecture de Bobigny pour exiger un rendez-vous avec le Préfet de Seine-Saint-Denis en vue d’un dépôt collectif de demande de régularisations : pas de tri administratif raciste entre bon.ne.s et mauvais.es migrant.e.s. Depuis le début de cette mobilisation, nous n’avons cessé de créer des alliances avec les Collectifs de Sans Papiers (CSP), différents collectifs de la région parisienne notamment antiracistes, féministes queer, avec les étudiant.e.s, mais aussi avec des élu.e.s, des artistes, des universitaires,... Le mouvement social du printemps qui a vu le jour contre l’ensemble des réformes néolibérales portées par le gouvernement n’a fait qu’accentuer ce mouvement de solidarité, notamment à travers les différentes occupations d’Universités et une deuxième occupation étudiante d’un autre bâtiment de l’Université Paris 8.

Durant ces mois d’occupation, nous avons pratiqué l’auto-défense politique et juridique : équipes d’accompagnement en préfecture pour les rendez-vous à risque, politisation des questions de santé, manifestation devant le Centre de Rétention du Mesnil-Amelot pour faire libérer un camarade enfermé depuis plus de trois semaines, etc. Alors qu’Annick Allaigre fermait son Université pendant 4 jours pour de soi-disant problèmes de chauffage et brandissait la menace d’expulsion en pleine trêve hivernale, nous avons mobilisé un rassemblement de plusieurs centaines de personnes qui a fait annuler son plan d’évacuation. Pendant quatre mois et demi, nous avons tenu un bâtiment, où ont vécu jusqu’à 150 personnes de nationalités différentes. Nous nous sommes organisé.e.s pour faire de la régularisation des exilé.es de Paris 8 l’exemple concret de luttes contre les politiques migratoires racistes et criminelles de l’Union européenne et de la France. Pendant cette lutte, les exilé.e.s du Bâtiment A ont mené leur propre combat politique et revendiqué leurs droits. Les négociations et les assemblées générales se sont faites en 5 langues grâce aux traductions, parfois effectuées sans l’aide de traductions des soutiens.

A la suite de cette mobilisation et au pic du mouvement social, la présidente, accompagnée d’un « comité de médiation », nous a informé que ses ministères de tutelle (le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, et le Ministère de l’Intérieur) allaient régulariser l’ensemble des occupant.e.s. Une seule condition à cette offre de régularisation : le silence au sujet de ces négociations. Le but : ne pas créer de précédent pouvant inciter les dizaines d’universités occupées en France à accueillir des exilé.e.s pour exiger des papiers.

Tout en saluant les initiatives de la Présidence, notre réaction face à cette « victoire » a été lucide. Cet événement était le produit du rapport de force local à l’Université Paris 8 et plus global, puisque nous étions à l’apogée du mouvement social. Ce n’était en aucun cas un cadeau. Nous étions donc sceptiques. Il y avait trop d’intermédiaires entre nous et les décideur.euse.s : le "comité de médiation", la présidente, le Préfet, puis enfin les ministères. Chacune de ces médiations a empêché des négociations claires et directes dans lesquelles nous aurions pu peser de tout notre poids. Après plusieurs assemblées générales, nous avons pris la décision collective de donner la liste des occupant.e.s à la présidente pour qu’elle la transfère aux ministères afin de procéder aux régularisations, ceci malgré les risques connus de fichage des exilé.e.s qui nous avaient poussé.e.s à garder cette liste confidentielle pendant des mois.

Suite à cela, nous avons attendu des nouvelles de la présidente, qui s’est alors terrée dans un mutisme inquiétant. Nous avons ensuite compris que les autorités nous faisaient attendre pour mieux nous affaiblir et nous opposer un refus. C’est ce qui n’a pas manqué d’advenir quelques mois plus tard, dans une conjoncture plus favorable au gouvernement puisque le mouvement social s’était essoufflé et que seuls de rares mouvements d’occupation subsistaient.

L’Université Paris 8 célèbre en toute hypocrisie le cinquantenaire de Vincennes, créée à la suite de Mai 68. Alors qu’ici, des soixante-huitards ont créé le Groupe d’Information et de Soutien aux Immigrés (GISTI) et soutenu les luttes des sans-papiers, on nous met aujourd’hui dehors sans solution. Maigre consolation, dénotant toutefois le volontarisme de la présidence : nous avons obtenu de l’Université l’engagement d’inscrire à Paris 8 d’une trentaine d’exilé.es pour l’année 2018-2019.

Comme cadeau pour l’Aïd, les Ministères, la préfecture et la présidente de l’Université veulent nous voir partir avant le dimanche 17 juin 2018 et ainsi renvoyer les exilé.e.s à la rue. Cette évacuation a lieu alors que tous les campements de Paris ont été détruits ces derniers jours et que les rafles et chasses à l’homme dans les rues visent celles et ceux refusant de monter dans les bus de la police. Dans ce contexte, forcer le retour des exilé.e.s à la rue pour les rafler ou envoyer la police ici à l’Université Paris 8 ne fait aucune différence. Dans tous les cas, c’est une condamnation aux violences policières qui fait suite à 4 mois de mépris et de manipulation politique.

La manœuvre politique qui nous a pris au piège a permis à l’État d’avoir entre les mains une liste de 146 personnes exilées, migrantes, sans-papiers qui ont participé à une occupation illégale de plusieurs mois. Dans le contexte actuel de radicalisation des politiques racistes de l’État français (vote consensuel de la loi Asile et Immigration, opérations policières d’évacuation des campements parisiens ces derniers jours, rafles et chasses à l’homme quotidiennes à Jaurès, la Villette, la Chapelle etc.), ce fichage politique des étranger.e.s met les exilé.e.s de Paris 8 en danger.

Ici, tous les échelons de l’État ont collaboré, depuis Gérard Collomb et les ministères jusqu’à la Préfecture en passant par la manipulation de l’administration de l’Université Paris 8. Traversant l’État de haut en bas, c’est une même colonne raciste qui a opéré contre les exilé.e.s de l’Université Paris 8.

P.-S.

article publié sur Paris luttes info
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