A la suite du référendum d’octobre 2017, inscrit dans la lignée d’un long mouvement indépendantiste encadré jusqu’ici par des partis politiques dominant la scène parlementaire régionale, elle-même enserrée par l’étau du régime des autonomies hérité de la Constitution de 78 héritée du franquisme, s’est installé, simultanément, durablement, la possibilité d’une dislocation du Royaume. La condamnation à des peines de prison de neuf anciens membres du gouvernement régional et de la présidente du Parlament catalan (allant de 13 à 9 ans) en aura été le déclencheur apparent. Sans oublier la récente et féroce vague de répression des franges plus radicales du mouvement indépendantiste (dont les CDR, ou Comités de défense de la République, et les jeunesses indépendantistes d’ARRAN).

Mais la véritable nouveauté qui apparait avec force aujourd’hui est celle d’un processus de destitution de l’ordonnancement institutionnel des grands partis politiques catalans : ERC (Esquerra republicana de Catalunya), Junts pel si, respectivement la forme social-démocrate et libérale de l’indépendantisme, mais encore la version catalane de Podemos (En Comú Podem), dont l’égérie n’est autre que la mairesse de Barcelone, Ada Colau, dans le rôle peu ragoutant d’une posture munichoise dans le conflit entre les indépendantistes et les institutions fascistoïdes du pouvoir espagnol. Il faudrait encore mentionner l’ANC (Assemblea nacional de Catalunya) et Omnium, deux organisations de masse de la société civile, non-violentes, régies par des principes d’action de désobéissance civile (jusqu’ici) intransigeants.

Le tragédie de l’histoire se résume peut-être bien dans le fait que c’est la police catalane (les Mossos d’esquadra), en principe sous les ordres du Conseiller de l’intérieur catalan d’obédience independentiste, qui reprime avec la plus grande brutalité (main dans la main avec la policia nacional et la guardia civil espagnoles de sinistre mémoire)… les indépendentistes, radicaux comme modérés.

Reste une puissante constellation de réseaux politiques, composée par les municipalistes de la CUP (Candidatures d’unitat popular), dont il faudrait considérer les ambiguités entre leur participation aux espaces de la représentation politique et les formes d’autonomie déployées dans leurs pratiques communalistes, ainsi que le dense tissu de centres sociaux et autres Ateneus, les syndicats de quartier hérités de la tradition anarchiste, les expériences coopératives, les mouvements féministes, les mouvemesnts écologistes, les réseaux de solidarité avec les migrants… Et, avec tout cela, de plus en plus, une hybridation deroutante entre toutes ces formes d’interventions politiques et de creation de formes de vie communalistes situées.

Il nous semble que l’enjeu actuel que pose l’indépendance, inéluctable à long terme, de la Catalogne pourrait se résumer ainsi : soit il y aura un retour à la normale étatique dans l’attente d’une réintégration d’ici quelques années à l’espace ultra-libéral de la communauté européénne (si celui-ci ne s’est pas effondré d’ici-là), soit nous allons voir naître l’expérimentation d’une République des communes dont les agencements sont déjà présents.

Notes depuis la Catalogne

Ce qui s’est passé au cours des cinq derniers jours à Barcelone, Gérone, Lleida et Tarragone (ainsi que dans des nombreuses villes et villages de toute la Catalogne) montre quelque chose de similaire à ce qu’a eu lieu à Hong Kong : des manifestations qui commencent avec des objectifs nationalistes et démocratiques et qui finissent par reconduire une révolte contre la répression, l’injustice et plus largement contre les formes de représentation politique.

Ce qui se passe ici n’a pas de sens depuis le prisme d’une lutte des classe, telle que nous avons pu l’observer au travers du caractère prolétarien des luttes au Chili ou en Équateur. Cependant tout n’est pas canalisé par le réformisme. Cette irruption quasi insurrectionnelle, commence à dépasser largement une quête qui s’épuiserait dans l’obtention d’un nouveau gouvernement et des institutions catalanes indépendantes de l’Etat espagnol.

L’irruption d’une très jeune génération, pleine d’amour et de rage, a transformé le mouvement d’indépendance citoyen en un gigantesque décor de flammes contre le pouvoir. Si l’on s’approche de ces nuits de feu, on constate immédiatement qu’il y a des milliers et des milliers de personnes derrière chaque barricade, qu’il y a de très jeunes gens (15, 17, 19, 21 ans) et que, dans de nombreux cas, ils sont trop téméraires, debout les uns à côté des autres, pour être gérés par l’indépendantisme officiel et par les matraques et les tirs de flash-ball . Et aussi, qu’ils parlent espagnol ou catalan, de manière interchangeable, et que la fraternité de la rue leur donne une attitude ouverte à toutes sortes de slogans et de chansons. Les proclamations d’indépendance se mélangent aux condamnations de l’attaque de la Turquie contre le Rojava, ou encore aux ces cris de rage de plus en plus partagés : « qu’importe qui gouverne, nous sommes ingouvernables » ou « qui sème la misère, suscite la colère ».

Même si, à vrai dire, une fois la nuit tombée, il n’y a que peu de chansons, mais la sensation intense de faire l’histoire. Et que l’on s’installe dans le temps d’une longue durée.

Ceux qui tiennent le premier rôle dans les émeutes sont une minorité, mais ils sont des milliers, parmi d’autres milliers qui se tiennent derrière, ou à côté, mais qui les soutiennent, qui se fondent dans la masse les visages couverts, occupant l’espace, parfois assis sur les trottoirs, jamais loin des affrontements.

Ces événements il faudrait les situer dans la ligne de ce qui eut lieu il y a deux ans (ndt : la tenue du référendum pour l’indépendance, le 1 octobre, refusé par le gouvernement central de Madrid, qui fit l’objet déjà de brutalités policières de masse [1]). Ici, nous nous contenterons de quelques notes urgentes sur ce qui s’est passé entre le 14 et le 19 octobre, surtout dans la ville de Barcelone.

Invasion de l’aéroport

La première réponse à la condamnation des neuf leaders indépendantistes (à plus de 100 ans de prison, toutes peines confondues, par les tribunaux espagnols) a été, ai sein du front l’indépendantiste républicain comprenant à divers degrés toutes les organisations, des plus citoyennes aux plus « radicales », d’essayer de bloquer l’aéroport. Cette action a été coordonnée par une nouvelle plateforme quasi-clandestine appelée Tsunami Democràtic et s’est caractérisée par son innovation technologique. Grâce à une application accessible depuis le mobile (mot de passe fourni par une personne de confiance), vous pouvez devenir un « activiste ». Elle vous permet d’être informé en temps réel des besoins du mouvement, et de pouvoir ainsi rejoindre ceux qui se trouvent à un kilomètre autour de vous : ’il manque des gens dans tel endroit », « la police charge dans tel autre’. Ce système de coordination décentralisé permet alors que des centaines de personnes dans un même endroit puissent improviser une action près de chez eux, n’importe où, et de surprendre les forces répressives.

Ce jour-là, des routes, des avenues, des rues ont pu être ainsi bloquées sur le chemin de l’aéroport, ce qui a entraîné l’annulation de plus de 120 vols. Les milliers de personnes qui ont participé à cette action avaient un sentiment « catalan » ou simplement antiespagnol. Il faut savoir que beaucoup affirment être devenus indépendantistes suite à l’expérience des coups de matraques et les tabassages dont ils avaient déjà fait l’objet le 1 er octobre 2017 lors du référendum pour l’indépendance.

Lorsque le Tsunami Democratic a mené son action et parvenu à désorganiser l’aéroport, il a appelé (via l’application) à quitter celui-ci. Cependant, de nombreuses personnes qui venaient d’arriver (nombre d’entre elles marchant à pied sur plus de 10 kilomètres ou plus) ont décidé de rester. Soulignons que si de milliers d’indépendantistes radicaux étaient présents, si on veut les nommer ainsi, c’est qu’ils étaient convaincus que les seules méthodes pacifiques et de désobéissance civile étaient devenues impuissantes. Et que l’attente de la réprobation ou des sanctions contre le gouvernement espagnol de la part de la « communauté internationale », et plus particulièrement des institutions européennes, n’arriverait jamais. ’Vous l’avez fait jusqu’ici à votre façon et cela n’a pas fonctionné, maintenant laissez-nous le faire. Ils ont résisté contre la police à l’intérieur et à l’extérieur de l’aéroport au prix des premières blessés graves .

Ce sont les mêmes indépendantistes qui auraient souhaité qu’après le référendum du 1er octobre, le gouvernement proclame effectivement l’indépendance, qu’il se retranche au Parlement catalan qui aurait été défendu par les gens dans une sorte de nouveau Maïdan.

Les nuits de feu

Après l’aéroport, la rage contre la brutalité déchainée cette nuit-là par la police catalan et espagnole (jeunes tabassés, gazés, éborgnés, mutilés…) s’est généralisée. Sans compter qu’elle avait déjà été nourrie par la colère provoquée par les récentes arrestations de militants des comités de défense de la République (CDR), accusés de terrorisme [2].

Lors des manifestations organisées (notamment par le même CDR) les après-midi des 15, 16 et 17 octobre, des membres du mouvement indépendantiste (à la fois pacifistes et radicaux) et de nombreuses personnes simplement indignés étaient présentes. Tard dans la nuit, ceux qui impulsaient les émeutes sont des indépendantistes mais aussi de nombreux jeunes anticapitalistes. Il y a aussi ceux qui, depuis des années, font face à Barcelone à une gestion qui fait la part belle à la spéculation immobilière, à la constitution d’un pôle métropolitain d’attractivité économique et au tourisme de masse rendant les loyers inabordables. Les « les antisystème habituels », pour reprendre les termes du Conseller Busch (ministre de l’Intérieur de Catalogne). Ceux qui, malgré leur longue expérience de la résistance aux expulsions des logements et des attaques contre les commissariats de police et les banques, sont surpris par la détermination de ces nouveaux partenaires de barricade. Et qui s’étonnent en même temps devant le constat que le premier objectif de leurs voisins cagoulés est la police et la mise à feu de conteneurs pour bloquer les rues. Ils regardent incrédules les vitrines intactes de grands magasins de luxe qui s’enfilent dans les rues de ces quartiers riches (ndt : les deux dernières journées émeutières verront pourtant voler en éclats des vitrines de banques et de certaines boutiques de luxe).

Le police catalane et espagnole elle-même est également surprise par les nouvelles façons d’agir : ’C’est comme s’ils n’avaient pas peur de nous, ils attaquaient nos fourgonnettes, ils essayent de les retourner. Ils y sont même parvenus deux fois…’.

Marches pour la dignité, la grève et la nuit de la rage

Le 18 octobre, lors d’une autre des actions convoquées par le tsunami démocràtic, les CDR et les organisations de la société civile ANC et Omnium, des centaines de milliers de personnes constituées en colonnes rassemblant des immenses foules, arrivent le soir à Barcelone en provenance des quatre coins du pays. En parallèle, une grève générale et des manifestations avaient été organisées dans l’après-midi. Dans la capitale, plus d’un demi-million de personnes se retrouvent dans la rue. Après les appels par l’ANC et Omnium de dissoudre les manifestations , les CDR ont convoqué un campement destiné à rester dans une des plus grandes avenues de la ville, la Gran Vía. Ce campement a été ensuite annulée après avoir constaté que plus de dix mille personnes restaient derrière des barricades en flammes, affrontant les cordons de la police. Cet appel de dernière minute non respecté par des milliers de manifestants, indique le degré d’autonomie d’une grande fraction du mouvement. La police et les politiciens se rendent à l’évidence que rien de tel n’était arrivé depuis la fin du régime franquiste. Lors de la grève générale de mars 2012, l’incendie et la destruction de magasins ont été déclarés le jour le plus violent depuis la guerre civile. Mais le lendemain, presque tout le monde souligne que la nuit du 18 octobre a été encore plus explosive.

Au cours des quatre dernières nuits, dans les quatre principales villes catalanes (Barcelone, Tarragone, Girona et Lleida), il y a eu plus de cent policiers blessés, plus de mille conteneurs de déchets brûlés, deux cents véhicules de police gravement endommagés. Il était particulièrement surprenant de voir l’utilisation des conteneurs de chantier pour couper les rues et l’usage de pioches pour casser les trottoirs pour obtenir des projectiles. Également l’utilisation de fusées pyrotechniques, de clous croisés pour crever les roues des fourgons de la police, de billes d’acier lancées avec des frondes et les universels cocktails Molotov, inhabituels dans ces contrées.

La répression a de nouveau été brutale : d’innombrables blessés et gazés par les lacrymogènes ou le poivre, perte d’ouïe, perte de testicules, au moins cinq éborgnés suite aux impacts de balles en caoutchouc, tabassages… ; ceci parfois avec la complicité de groupuscules néo-nazis tolérés aussi bien par les polices catalane qu’espagnole. Des centaines des détenus, au moins une cinquantaine de personnes incarcérés, des dizaines de personnes hospitalisés.

Quelques heures avant le début d’une nouvelle manifestation, appelée par la frange indépendantiste radicale, différentes points de la frontière avec la France ont été bloquée par les manifestants. Mentionnons la loufoque suspension du match de football Barcelone-Madrid. Les mesures gouvernementales se suivent pour faire régner la paix des cimetières.

« Aucun Etat ne nous rendra libres »

Bien que cette phrase fût présente dans des banderoles lors des manifestations d’hier, il y en avait beaucoup d’autres qui célébraient un futur État catalan, ceux qui, au lieu d’initier un processus révolutionnaire, voudraient s’enrôler dans une guerre inter-bourgeoise. Cependant, de plus en plus de manifestants se souviennent que lorsque la plupart des prisonniers politiques ou des exilés actuels siégeaient au gouvernement catalan, au cours du mouvement 15 M de 2011, lorsque des manifestants avaient tenté de bloquer le Parlament afin d’empêcher le vote du budget dans la ligné des plans d’austérité, ce furent ceux-là mêmes qui leur envoyèrent la police. Au cri : ’personne ne nous représente ! ’ et ’que se vayant todos », la réponse fut la violence policière qui laissa derrière elle déjà une femme éborgnée. Il y eut des détentions, des incarcérations mais ces mêmes politiciens dirent que tout le poids de la loi (espagnole, mais peu importe) devait tomber sur les violents qui s’étaient frayés un chemin jusqu’au Parlament. Il est certain que si ces mêmes prisonniers politiques assument un jour à nouveau le gouvernement d’un État catalan indépendant, ils veilleront à opposer des lois répressives et leur police à toute tentative de révolte.

De Hong Kong à Barcelone, de Paris à Santiago et à Quito, il semble que la bourgeoisie mondiale passera encore beaucoup de nuits blanches face à ce réchauffement de plus en plus mondial.

Texte traduit par Josep Rafanell i Orra.
Barcelone, le 19 octobre 2019

P.-S.

Article publié le 22 Oct 2019 sur Lundi.am

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