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Paris : un pas en avant vers le chaos systémique

Traduction d’un éditorial du site italien Infoaut au sujet des récents attentats de Paris et de la situation internationale.

Une fois de plus nous sommes à court de bons mots, au moment où les événements rompent avec nos grilles d’analyse établies - sans laisser la place à quoique ce soit de potentiellement positif pour les temps à venir. En ces heures, la littérature a peut-être plus de chance de dire quelque chose d’intéressant au sujet de cette subversion de nos points de référence (ce n’est pas par hasard si, ici en Italie, c’est un écrivain qui a su saisir certains éléments de base pour expliquer ce qui se passe [1]).

La lucidité n’est certainement pas rendue plus grande par un détachement cynique. Pour le moment, nous essayerons donc de repartir de l’impact. Nous reviendrons plus tard sur les considérations géopolitiques de cette acte de guerre. La première sensation que nous ressentons est celle d’un anéantissement profond : nous sommes pris au dépourvu par des événements terriblement attendus, même anticipés à leur manière : qui n’a pas pensé même une seule fois, au cours des 15 dernières années, que cela était l’une des conséquences possibles de la guerre asymétrique ? Y a t-il quoi que ce soit plus facile et, à sa manière, efficace que de tirer dans le tas - si l’effet recherché est la production d’une terreur floue, sans visage, capable de faire sentir tout un chacun impuissant et vulnérable.

Plus que d’ISIS, cette attaque nous parle de la forme de vie du Capital comme la seule communauté humaine existante, de ses tics et de ses obsessions, de sa misère, elle parle de nous en tant qu’individus métropolitains, consommateurs, êtres dépossédés de la vie et de son sens. Les jeunes qui sont prêts à se sacrifier pour le califat sont le miroir inversé d’un nihilisme qui structure aujourd’hui notre vie quotidienne, de l’étouffement des affects, des imaginaires (ratés) d’une vie qui se réduit à la survie ; dans une rupture claire avec l’histoire politique du passé récent, et de notre positionnement en tant qu’êtres sociaux et historiques.

Reprenons depuis là, donc. Depuis cette nécessité d’un sentiment partagé de la guerre en cours. Le fait de comprendre que les morts de Paris ne sont pas beaucoup plus que ceux causés par les bombes de l’État islamique à Ankara un mois et demi auparavant ne signifie pas minimiser la douleur d’assister à la mort de certains de nos pairs lors d’un concert auquel nous aurions aussi pu assister. Cela signifie qu’il faut commencer à rompre avec la forme de la vie publique de l’Occident, qui est éminemment cynique et irresponsable. Alors qu’une partie importante du monde plonge dans le chaos politique et militaire, dans notre contexte, nous prétendons vivre « comme si » rien ne se passait, comme si nous n’étions pas déjà engagés dans une guerre que nos gouvernements ont déclaré contre les 4/5e du globe (et, sans le dire, contre nous aussi). Dans quel pays en guerre, lorsque des coups de feu sont entendus dans les rues, la première réaction est celle de les prendre pour des feux d’artifice ?

Le fait de rompre avec cette forme de vie, rompre avec la tragédie qu’est l’Occident - avec la tragédie que nous sommes, comme le dirait l’autre - ne signifie pas de faire appel à la tristesse coupable des privilégiés ou à la morne pénitence de #prayforparis. Toute personne qui a été témoin des zones de guerre - et pas seulement à travers le prisme d’une télévision - sait comment les peuples qui souffrent échappent au stéréotype de la passivité pathétique en célébrant la bonne vie chaque fois que cela est possible. Cela signifie que, dans notre contexte, nous payons pour notre naïveté politique, psychologique et culturelle, qui est non seulement insupportable mais également inadéquate, afin de rattraper les enjeux du présent et du futur immédiat. Qu’est-ce que cela signifie d’être pour la paix aujourd’hui ? Voici une question d’une certaine actualité, et dont il serait profondément erroné de penser qu’elle pourrait être répondue par une nouvelle forme de séparation, par la reprise du "Pas en mon nom" du début des années 2000. Les temps sont différents, comme l’est la phase historique actuelle, ainsi que la manière de faire la guerre (et nous reviendrons sûrement sur ce dernier sujet).

Le sentiment commun de la guerre en cours également comme une prémisse nécessaire à la compréhension des lignes de front. Pour comprendre où sont nos amis. Les jeunes Kurdes - qui sont souvent les musulmans - qui ont mené la lutte contre ISIS depuis deux ans, alors que Poutine était encore en train de réfléchir diplomatiquement à la possibilité d’une intervention russe. Pour comprendre où sont leurs amis. Chez les Américains, qui ont joué la carte du (et financé) le fondamentalisme sunnite pour un changement de régime post-Assad, dans l’OTAN de M. Erdogan qui alimente l’État islamique avec des armes, dans l’espoir de résoudre la question kurde de cette manière. Mais aussi chez ceux qui voudraient appliquer la méthode ISIS en Italie, : si tous les Européens sont coupables aux yeux de ces « bâtards islamiques" [2], alors tous les musulman doivent être considéré de même, selon eux .

Bref, nous devrions avoir/nous voudrions avoir assez de force pour dire que les bouchers-assassins qui ont tiré au hasard à Paris ne sont pas pires que Hollande, Sarkozy, Obama, Cameron, Renzi ... ou que ces porcs dévergondés de princes saoudiens - devant lesquels nos gouvernants s’agenouillent à répétition, pendant qu’ils investissent une part importante de leurs pétrodollars dans le financement de la reproduction sociale d’un monde musulman rendu obscurantiste par les madrasas, les écoles coraniques, et l’enfantement répété de vagues de générations de moudjahidines transnationaux (une bonne façon - pour eux - de tenir occupé une jeunesse potentiellement chômeuse et antagoniste) ; qui sont aujourd’hui en mesure de recruter en Europe parmi les deuxième ou troisième générations post-coloniales (ainsi que, dans une moindre mesure - mais très déterminée - chez des individus blancs nouvellement convertis).

Nous devons commencer à penser notre époque. Nous vivons dans une ville unique globale dont les métropoles des différents continents ne sont rien de plus que ses différents quartiers. Beyrouth, Paris, Nairobi, Tunis, Ankara ne sont rien de plus que la même banlieue de la même grande ville ; non pas parce que les distances géographiques sont effacés par des vols low-cost ou par le Web, mais parce que nous parlons ici de centres productifs interconnectés, des hubs du même processus d’accumulation et de distribution des marchandises. Le prix des cigarettes ou du carburant pour une excursion à la campagne, en Europe, sont le produit des balles qui sont tirées au Moyen-Orient, ou de l’étouffement social de millions de travailleurs chinois. Celui qui bombarde les Kurdes qui combattent au Rojava remporte les élections grâce au financement européen qui sort, à son tour, des coffres d’une Commission qui impose - par le biais des budgets des Etats - l’équivalent de notre travail quotidien, déjà net de plus-value.

Comme s’il y avait encore besoin de sang pour le prouver, l’âge de l’innocence que l’Europe s’est construite par l’UE après la Deuxième Guerre mondiale a pris fin. Ce n’est pas la Grèce qui attend au tournant, c’est la Syrie ; et le monde entier avec elle. Un monde où la douleur pour les morts peut être compréhensible : mais où, surtout, il est nécessaire de nous organiser. Afin de ne pas laisser les bouchers le faire à notre place, ou les aventuriers (souvent mécènes et sponsors des précédents) d’un néo-colonialisme qui veut nous faire payer le prix de ses propres guerres.

Infoaut, le 14 Novembre 2015

Notes

[1Une référence à un article de l’écrivain italien Giuseppe Genna.

[2La une du quotidien de droite Libero, le matin après les attentats de Paris.

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