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Pour un antispécisme débarrassé de Peter Singer

Une brochure critique de Peter Singer, trop souvent mis en avant dans les milieux antispécistes, vient d’être publiée sur infokiosques.net, dans une vision en faveur d’un antispécisme intersectionnel. Une première version a été publiée en juillet 2019, il s’agit ici de sa mise à jour avec de nouveaux chapitres en novembre 2019.

Il est possible de télécharger cette brochure ici.

La table des matières de la brochure :

- Des thèses naturalistes anti-marxistes
- L’altruisme efficace : Un justificateur des finances des milliardaires
- Bill & Melinda Gates foundation : Créer un organisme pour exonérer un maximum d’impôts
- Quand les sphères d’influence deviennent des dons
- Un altruisme au service de la finance, de l’impérialisme et de l’armement
- Un altruisme pour le bien du capital
- Un philosophe qui défend sa classe sociale
- Classisme : chiffrer la valeur d’une vie humaine
- Rubrique "fais ce que je théorise, pas ce que je fais"
- Un philosophe du néocolonialisme
- Un déni du racisme structurel
- Un philosophe du racisme
- Anthropocentrisme, suprématisme et capacitisme chez Peter Singer
- Ignorer et dénigrer l’apport des femmes
- Dénigrer les autres animaux
- Dévalorisation des personnes en situation de handicap
- Psychophobie dans le milieu antispéciste
- Pour un antispécisme intersectionnel : Ne plus mettre en avant Peter Singer

A la suite un extrait de la brochure :

[...]

Un philosophe du néocolonialisme

La communication de Peter Singer et des fondations de milliardaires d’une soi-disant lutte contre la pauvreté reste des discours pour cacher leurs politiques colonialistes. Ainsi, d’après ces discours, tout investissement en Afrique devient positif parce qu’il y a des pauvres là-bas . Peu importe si ces investissements ont pour missions principales de déposséder des paysan·nes de leurs terres ou encore d’inonder le marché africain de nourriture occidentale subventionnée à très bas coût contribuant à l’appauvrissement et la mise en dépendance des populations, et dans un même temps l’enrichissement des investisseur·ses.

« Très peu de personnes dans le besoin se soucient de la couleur de la peau des personnes qui dirigent les organisations qui les aident. Si l’objectif est d’aider ceux qui vivent dans l’extrême pauvreté, nous avons besoin de tous les sauveurs que nous pouvons trouver. »

"L’altruisme efficace" est un autre mot dans la lignée de "l’aide au développement" qui cache en réalité "investissement à haute plus-value dans des pays pauvres". Cela reste de la langue de bois pour inverser les intentions réelles de nos investisseur·ses qui n’hésitent pas à parler de philanthropie, quand ce qui les intéresse réellement c’est de gonfler leur compte bancaire et leur emprise politique.

Notre utilitariste garde cette idée en tête qu’investir à l’étranger est forcément bénéfique. Il fait souvent des comparaisons, par exemple entre "le coût d’une journée de bonheur d’un·e orphelin·e en occident" qui pourrait avec la même somme "sauver 10 Somalien·nes". Pour les pays occidentaux, il forge une théorie tout autre. Le problème n’est pas de donner de l’argent pour réduire la pauvreté, mais de payer des psychothérapeutes afin que les gens soient plus aptes au travail.

Si dans ses textes il développe les questions morales contre la pauvreté, j’interprète la différence de ses visions entre les pays riches et les pays pauvres ainsi :
• Lorsqu’il parle des pays pauvres, il ne parle jamais de problématiques sociales, mais juste de manque d’argent, comme si la pauvreté était naturelle. Dans ces pays-là, il manquerait de sauveurs charitables, son intention est d’attirer des investisseurs pour développer un capitalisme ultra libéral. L’enjeu est de taille, s’intéresser à la pauvreté va rapporter gros aux riches.
• Pour les pays riches : le manque d’argent est minime par rapport à la misère sociale, et il y a trop de problèmes de santé mentale. Là, ses intentions sont d’une autre nature : économiquement et socialement il prône un conservatisme complet en préconisant tout de même plus d’accompagnement psychiatrique pour pouvoir prolonger le fonctionnement du capitalisme.

Un déni du racisme structurel

L’argumentaire de Peter Singer sur le spécisme compare fréquemment au racisme et au sexisme. Pour lui ces deux dernières discriminations sont une histoire passée. Il reste du racisme chez certains individus mais il ne s’exprime plus à une échelle systémique.

« George Yancy : Plus haut, vous avez parlé d’impulsions émotionnelles, mais ne croyez-vous pas que le racisme des Blancs repose également sur des structures institutionnelles ? Les pratiques racistes s’expriment systématiquement par le biais des banques, de l’éducation, du complexe industriel pénitentiaire, des soins de santé, etc., qui doivent simplement continuer à fonctionner pour continuer à privilégier et à autonomiser certains (Blancs) et à opprimer et à dégrader d’autres (Noirs). [...]

Peter Singer : Ce que vous appelez ici « le système institutionnel » inclut des secteurs distincts de la société, chacun de ces secteurs ayant ses propres divisions et subdivisions. Leur degré de racisme variera et il faudrait des preuves et une analyse détaillées pour démontrer que chacun de ces secteurs, chacune de ses divisions et subdivisions, implique ou exprime des pratiques racistes. »

A ce sujet, une analyse a déjà été portée en août 2015 par Sarah Grey et Joe Cleffie dans l’article Peter Singer’s Race Problem. Je reprends dans la suite que des extraits de leur texte.

« Singer pense que la conscience humaine a progressé en ce qui concerne le racisme, affirmant que si le racisme existe toujours, il est largement condamné et que, s’il persiste, il peut être expliqué par les attitudes individuelles. Après avoir été vivement encouragé par Yancy, Singer admet que certaines institutions de la société renforcent souvent ces attitudes, mais refuse de préciser lesquelles. Au lieu de cela, il suppose qu’il « faudrait des preuves et une analyse détaillées pour démontrer que chacun de ces secteurs, ainsi que chacune de ses divisions et subdivisions, implique ou exprime des pratiques racistes ».

En effet, l’idée même du racisme structurel en tant que partie intégrante du capitalisme semble perdue pour Singer. Il semble penser que, même si le processus est lent, le racisme n’est généralement pas accepté et est donc en train de disparaître. Le spécisme, en revanche, est plus enraciné - et donc plus insidieux. [...]

En fin de compte, c’est l’individualisme de Singer - son insistance à voir dans le racisme un échec moral et intellectuel individuel plutôt qu’un système social dans une société inégalitaire - qui l’empêche de comprendre le problème de l’équivalence du spécisme et du racisme. Singer affirme que "nous devrions traiter les êtres comme des individus plutôt que comme des membres d’une espèce" parce qu’il croit, de la manière libérale classique, que considérer chaque être comme une entité autonome doit être évalué selon ses propres mérites, sans aucun lien avec un contexte plus large. »

Malheureusement, cette méthode d’analyse ne prend absolument pas en compte les facteurs sociaux, systémiques et même liés à l’espèce. C’est assez similaire à l’argument libéral selon lequel le racisme peut être combattu par le simple « daltonisme ». De plus, les seules solutions qu’il propose sont basées sur l’individu en tant que principale unité de l’organisme. Vous pouvez notamment devenir végétarien ou végétalien, éviter les produits où l’expérimentation animale est utilisée, etc., et vous disputer avec d’autres pour faire de même.

Ces actions ont été inefficaces pour réellement changer le système alimentaire actuel. Si vous appliquiez cette logique à la lutte contre le racisme, vous pourriez éviter les comportements racistes, éviter d’acheter des choses à des entreprises ayant des pratiques ou des politiques racistes, ou refuser de contribuer a l’industrie touristique dans des États ou des pays qui ont des les pratiques racistes. Cependant, ces solutions individuelles sont inefficaces si l’objectif est de lutter contre le racisme à un niveau systémique. Le racisme fait partie intégrante du capitalisme américain. Les boycotts ne sont efficaces que lorsqu’ils font partie de la stratégie d’un mouvement de masse qui défie directement la nature systémique du racisme.

Comme le dit Butler : Nous ne pouvons pas avoir une approche aveugle de la race aux questions : quelles vies comptent ? Ou, quelles vies méritent d’être valorisées ? Si nous passons trop rapidement à la formulation universelle, « toutes les vies comptent », nous oublions le fait que les Noirs ne sont pas encore inclus dans l’idée de « toutes les vies ». Pour concrétiser cette formulation universelle, qui s’étend véritablement à tous les peuples, nous devons mettre en avant ces vies qui ne comptent plus maintenant, marquer cette exclusion et militer contre elle.

Dans le même ordre d’idées, faire valoir des arguments purement utilitaires concernant la valeur de la vie des personnes handicapées et des personnes de couleur sans tenir compte du contexte historique dans lequel de telles vies ont été et sont toujours traitées de manière moins utile – prétendre que le jeu est au même niveau - quelle que soit l’intention des conclusions de ces arguments, c’est en tant que telle, une forme de violence morale.

Un philosophe du racisme

Ses théories sur l’investissement dans les pays bon marché se retrouvent dans ses théories anti-exilé·es. C’est dans un argumentaire purement économique qu’il justifie que les réfugié·es soient "géré·es" dans des camps au sein des pays pauvres. J’utilise le mot "géré" car c’est bien ainsi qu’il pense la chose. Pour lui ce ne sont pas des êtres humains qui ont un libre arbitre et ont le droit de s’exprimer et de se déplacer. Non, ce ne sont que des pions que les États peuvent décider librement de placer sur un échiquier planétaire en fonction du coût économique.

« Le soutien international aux pays qui supportent le plus grand nombre de réfugiés est également logique sur le plan économique : cela coûte à la Jordanie environ 3 000 € (3 350 $) pour soutenir un réfugié pendant un an ; en Allemagne, le coût est d’au moins 12 000 €. »

Quand Philosophie Magazine lui demande qu’est-ce qui diffère entre ses idéaux et ceux de Marine Le Pen, Peter Singer répond qu’il souhaite accueillir une quantité réfléchie de réfugiés qui sont dans les camps, pas comme Le Pen.

Comme vu au début de ce texte, pour lui c’est à cause des migrant·es que l’extrême droite se développe. Son texte The Migration Dilemma (juillet 2016) est écrit pour critiquer la décision de l’Allemagne de régulariser beaucoup d’exilé·es (trop pour Singer), après il fait un état des lieux de l’augmentation de l’extrême droite en concluant : « La migration a joué un rôle - éventuellement décisif - dans chacun de ces résultats [politiques]. »

« Le nombre d’immigrants arrivant en Europe sans autorisation est maintenant retombé au niveau d’avant 2015, de sorte que nous pourrions aussi espérer un retour à la vie politique d’avant 2015. Mais, en politique, la perception est primordiale et les récentes élections hongroise et italienne suggèrent que la baisse du nombre d’immigrés n’a encore eu aucun impact. Les dirigeants politiques qui veulent agir avec humanité à l’égard des demandeurs d’asile et des autres immigrants en herbe font maintenant face à un terrible dilemme moral. Soit ils vont assez loin vers un contrôle plus strict des frontières pour saper le soutien public envers les partis d’extrême droite, soit ils risquent de perdre non seulement cette bataille, mais également toutes les autres valeurs menacées par les gouvernements anti-immigration. »

Pour lui le lien entre nombre d’exilé·es et développement de l’extrême droite est direct. Même lorsque la vérité ne correspond pas à son analyse il fait la pirouette de « la perception ». Et cette « perception » ne serait-ce pas justement la propagande médiatique et politique anti-migrante à laquelle il contribue ? Se servir des exilé·es comme boucs émissaires pour tous les maux de la société, comme il le fait lui même, est un facteur important du populisme.

Sa façon d’argumenter reprend un langage qui se veut "apolitique", car il ne fait jamais d’analyse structurelle et infrastructurelle des conséquences de ses positions. Par exemple, il n’explique jamais les conséquences de ce que signifie sa vision anti-exilé·es. Il ne dit pas ouvertement que les conséquences logiques de ses opinions sont la traque et le contrôle systématique d’individus sur leur faciès les conduisant dans une situation d’anxiété et de précarité. Il ne parle pas non plus de ces armées aux frontières qui mettent en danger et maltraitent des exilé·es en passage, favorisant le développement de mafias. Lui, avec sa condition sociale, traverse les frontières à travers le monde entier en avion pour diffuser ses idées racistes, se permet de conseiller tour à tour ce que devrait faire la France, l’Angleterre, l’Australie, les États-Unis, l’Allemagne. Par contre, il aimerait que ça soit plus simple de distinguer le migrant qui a une raison valable d’être là, de celui à expulser. « Avec l’augmentation du nombre de demandeurs d’asile, il est devenu difficile pour les tribunaux de déterminer qui est un réfugié au sens de la Convention et qui est un migrant bien encadré à la recherche d’une vie meilleure dans un pays plus riche. »

Pour lui, le problème ici est l’étranger en provenance de pays pauvres, mais il ne questionne évidemment pas la liberté de circulation des occidentaux. Il construit ainsi la base philosophique de la préférence nationale :

« L’idée éthique abstraite selon laquelle tous les êtres humains ont droit à une égale considération ne peut régir les devoirs d’un dirigeant politique. [...] Il n’y a pas de communauté politique mondiale et, tant que cette situation prévaut, nous devons avoir des États-nations, et les dirigeants de ces États-nations doivent privilégier les intérêts de leurs citoyens. »xxii

Comme on l’a vu au chapitre précédent, il faut distinguer ses théories selon que le pays soit occidental ou pauvre. Dans son article Who Needs More White Saviors ?, il ne donne pas cette possibilité d’une libre décision des choix sociétaux des pays pauvres.

Enfin, Singer pousse l’instrumentalisation jusqu’à considérer qu’il ne faut pas accepter les exilé·es... pour le bien être des exilé·es elleux mêmes !
« Je ne pense pas que la Grande-Bretagne ait une obligation particulière d’accepter ceux qui parviennent à mettre le pied sur les côtes britanniques », a-t-il déclaré. « Je pense qu’il faut repenser l’idée du droit d’asile tel qu’il est actuellement appliqué. » Il en va de même pour son pays, l’Australie, ajoute-t-il, où le gouvernement est souvent critiqué pour ne pas accueillir davantage de réfugiés rohingyas fuyant la persécution en Birmanie. « Emmener ceux qui réussissent à monter sur des bateaux en Australie incite à faire ces dangereux voyages au cours desquels certains se noient. [Les réfugié·es] dans les camps de l’UNHCR au Liban ou ailleurs ont tout autant besoin d’un endroit où aller que les personnes qui débarquent en Australie ou en Grèce. »

Selon lui, c’est pour leur bien être qu’il ne faut pas accepter les exilé·es, pour elleux « les droits doivent avoir une limite ». Mais qu’est-ce que concrètement signifie ne pas emmener ceux qui réussissent à monter sur des bateaux ? Les laisser se noyer dans la mer pour qu’ielles servent d’exemple afin de dissuader les autres de passer ? Justifier le développement d’agence type Frontex (Frontières extérieures en Europe), qui est à la fois une armée et à la fois une agence qui a des pouvoirs extraparlementaires ? Accepter que cette agence puisse renvoyer des personnes, trouver dans les eaux internationales, sans aucune vérification de leur situation, dans des pays où elles vont probablement être torturées ou mises en esclavage (comme en Lybie) ?

Notre utilitariste pousse donc son développement : pour maximiser le bonheur planétaire, on peut donc renvoyer des personnes vers une mort certaine ? Et ainsi se résigner que ces personnes soient les perdant·es de la société capitaliste - lui-même se situant parmi les biens placés.

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