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Qu’importe l’issue, il nous faut tenter de vivre

Des histoires contre l’Histoire : et si je faisais pas ce qu’on attend de moi ?

L’histoire de la Zad de Notre-Dame-des-Landes est riche, multiple, complexe. Avec plus d’une décennie d’histoires, d’expériences, de luttes et de conflits intestins, elle reste insaisissable et inépuisable tant elle aura constamment changé de forme, tout en étant multiple au présent (1). Autant de possibilités qu’il y aura eu de personnes pour l’occuper, l’habiter, la faire vivre et y porter des combats et des projets. Sans voix officielle, elle aura eu des voix dominantes et des voix dominées, des projets « intégrables » et des principes de vie en conflit ouvert avec le monde existant. Elle aura connu des histoires hors du commun, belles ou tragiques, dans tous les cas marquantes. Et elle aura surtout été le lieu d’expérimentation d’innombrables projets, de réussites et d’échecs, de plans avortés ou pérennes, de choses tentées avec ou sans moyens.

S’il y a une idée commune à l’ensemble de ce qui a été vécu durant ces dix années de lutte, c’est bien celle d’essayer de faire les choses par soi-même, en rupture ou en conflit avec ce monde qui nous dépossède de nos idées, de nos sentiments et de nos expériences pour ensuite nous les revendre sous formes de fades ersatz marchands dont la consommation imposée nous aliène au quotidien. Et si je faisais mon propre pain et mes propres légumes ? Et si j’essayais de régler les conflits sans les déléguer à une institution ou à une autorité ? Et si je me mettais à écrire moi-même les histoires que je vis pour éviter que les médias dominants imposent leur vision biaisée de l’histoire ? Et si je participais à gérer collectivement des tâches ou travaux habituellement réservées aux spécialistes, que ce soit l’entretien des haies et des forêts, la fabrication du bois de construction, la mise en culture de parcelles collectives ? Et si je vivais avec d’autres personnes suivant des principes de vie collective et de mise en commun ?

Autant de manières d’avoir prise sur notre quotidien, de se réapproprier ce que le capitalisme nous enlève et de montrer que, même si c’est difficile ou douloureux, c’est possible de rejoindre des alternatives qui proposent un autre rapport aux autres et au monde, tout en étant porteuses de critiques radicales de ce monde et de ce qu’il produit de catastrophes sociales et écologiques (2).

« Autogestion », ça veut dire que ça se fait tout seul ?

Parler d’autogestion ici, c’est parler d’un principe éthique et politique qui sert d’horizon et qui nous guide, et non pas d’un label particulier ou d’un schéma politique prédéfini que l’on pourrait atteindre. C’est avant tout l’idée de faire de son mieux pour essayer de faire au possible par soi-même dans un cadre collectif, en fonction des forces en présence et de nos réalités respectives. Loin de l’idée fausse et paresseuse de l’harmonie spontanée où les choses se font toutes seules, l’autogestion ça s’apprend. C’est un processus qui prend du temps, c’est quelque chose de vivant, et qui réussit ou pas, sachant que si tu participes pas, c’est sûr que ça a moins de chance de marcher.

On ne peut faire de liste des projets qui ont été pensés ou qui se sont concrétisés sur la Zad tant ils sont nombreux ou éphémères, mais on peut en mettre en avant certains pour voir ce qu’ils ont à nous apprendre, et comment l’on peut s’en inspirer. Les transmettre et les raconter, en bien ou en mal, pour en faire autre chose et autrement (3). Il est important de garder à l’esprit que, même si la Zad n’aurait jamais existé sans les personnes qui sont venues l’habiter, les projets qui y sont portés n’auraient jamais vu le jour sans les milliers de personnes ayant pris part à la lutte, d’innombrables manières, sans y vivre directement mais en la faisant vivre.

De quoi on parle ? D’autant de projets qu’il y a d’énergies pour les porter

Le collectif et le commun impliquent de discuter, de composer et d’essayer de prendre des décisions. Cela implique d’avoir des espaces dédiés, et si possible des outils nécessaires à leur fonctionnement (modération, facilitation, processus de décision, groupes de travail,…), ou à leurs fréquents dysfonctionnements (absentéisme, individualisme, espace déserté, prise de décision remise en question, domination de genre, de race et de classe, comportement « autoritaire » qui écrase pour aller de l’avant ou « consensus mou » qui fait que rien n’aboutit,…). Le mouvement d’occupation a pendant longtemps eu sa propre réunion hebdomadaire (« la réu des z’habs »), en parallèle aux réunions de l’ensemble du mouvement (AG du mouvement, et depuis quelques années l’AG des Usages). Mais progressivement délaissée par une grande partie du mouvement, la première s a disparu, tandis que l’AG du mouvement vivote, et l’AG des Usages est devenue l’organe principal de gestion de la lutte. Il n’y a pas de solution miracle, et c’est un travail perpétuel d’adaptation.

Au niveau du territoire, l’occupation agricole des terres a en grande partie vécu par le biais de Sème Ta Zad, qui travaille à la mise en place d’une gestion collective ou coordonnée des parcelles concernées par la Zad (cultures, élevages, friches,…), envers et contre les logiques d’agrandissement des exploitations agricoles conventionnelles et d’agro-industrie de l’ensemble des acteurs du domaine. Et comme des gen.te.s habitent ce territoire au quotidien, depuis près de dix ans pour certain.e.s, la question de l’alimentation est forcément une préoccupation centrale. Ainsi, des cultures et jardins collectifs sortent des produits (patates, haricots, sarrasins, huile de tournesol, lait, fromage, pain..) qui sont mis à disposition de tout le monde. Et comme l’argent ne doit pas être une barrière au fait de pouvoir se nourrir, l’ensemble est proposé à prix libre au Non-Marché du vendredi après-midi.

En ce qui concerne les bois et les haies, c’est Abracadabois qui s’occupe des espaces boisés « de la graine à la poutre », et organise régulièrement des moments de partage d’expériences et de pratiques. La géographie étant un enjeu de pouvoir important et un outil central à se réapproprier, un groupe de cartographie a beaucoup travaillé pour que le mouvement ait ses propres cartes du territoire. On peut aussi ajouter la pirate Radio Klaxon, qui a autant servi d’outil d’informations et de formations au quotidien que d’outil vital de coordination et d’appels à mobilisation pendant les périodes d’urgences et d’expulsions.

Face à la violence de l’État, de sa justice et de sa police, une équipe Légal Team s’est destinée à soutenir les personnes confrontées à la répression, quand de son côté la Médic Team a pour volonté de se former aux soins afin de pouvoir prendre en charge tout.es les camarades en ayant besoin, ceci autant en période de confrontation qu’au quotidien (jardin médicinal et soins par les plantes, formations continues avec des professionnel.le.s,..). Et comme vivre ensemble, dans un contexte de luttes, avec nos parcours de vie différents, nos casseroles et nos combats, ne va pas sans conflits, notamment quand on veut se passer de police, de justice, de prisons et d’hôpitaux psychiatriques, un groupe de personnes, volontaires et tirées au sort, appelé « Le cycle des 12 », a été mis en place pour tenter de trouver des solutions selon un principe de justice communautaire réparatrice – contre le principe archi-dominant de justice punitive.

Et les exemples sont aussi nombreux qu’il y a de personnes pour les imaginer et les porter : atelier rap avec le Zad Social Rap, atelier de sérigraphie, bibliothèque Le Taslu, les boulangeries de Bellevue et des Fosses Noires, le jardin du Rouge et Noire, la cabane non-mixte du Coin, la fromagerie de Bellevue, le lait du Groupe Vache et le Grand Troupeau Commun, l’artisanat divers des (p)artisan.e.s (forge, bois, cuire,…), les concerts et expositions de la Wardine et de l’Ambazada, les plantes médicinales des Vraies Rouges, le journal local autonome Zad News, la conserverie et les jus de fruit de la Noé Verte, les tisanes du Très Petit Jardin, le lieu des enfants la Smala, l’auberge des Q de Plombs, l’atelier mécanique de la CURCUMA, la brasserie des Fosses Noires… et tout ce qui a été fait, individuellement ou collectivement, en consensus ou non, pour respirer un peu plus librement et exprimer autre chose qu’un rapport utilitaire et vénal aux gen.te.s et au monde.

Abandon du projet, expulsions et négociations : défis de l’autogestion et mise en péril

L’abandon du projet d’aéroport en janvier 2018 fut une importante victoire qu’il s’agit de conserver précieusement dans toute sa conflictualité. Elle est une démonstration historique du rapport de force qu’il est possible d’instaurer avec l’État et les intérêts des multinationales. Mais la Zad en tant que projet d’occupation a subi le retour de bâton de son insolente réussite dans les conflits internes, en particulier autour de la fameuse route des chicanes, la D281, qui fut un enjeu qui a divisé le mouvement, et surtout les violentes expulsions d’avril et de mai 2018. Défaite par l’armée et ses blindés, à moitié rasée, blessée et mutilée dans sa chair (des centaines de blessé.e.s et des personnes incarcérées) et en partie dépeuplée, elle persiste à vouloir survivre en prenant cette fois-ci pour champ de bataille les interstices de la régularisation en pariant sur des « négociations » qui, comme disait l’autre, sont la continuation de la guerre par d’autres moyens.

Quid de l’autogestion dans ce cas là ? Forcément mise en péril par tout contact avec l’État, l’autogestion ne survit cependant pas que dans des espaces illégaux et peut déplacer le conflit sur le terrain administratif (4) ou juridique pour tenter de se stabiliser et, plutôt que de disparaître, servir à d’autres luttes qui auront peut-être d’autres opportunités de pousser plus loin l’idéal émancipateur de l’autogestion. Même si son avenir est toujours incertain et qu’elle n’est plus la même depuis les expulsions, la Zad (5), ou plutôt les projets qui y sont portés, vont continuer à lutter pour exister, et par leur existence même contredire le monde tel qu’il est.

(1) : Pour en savoir plus sur l’histoire de la Zad, son actualité et ses multiples voix, de nombreux récits sont disponibles sur www.zad.nadir.org ; https://nantes.indymedia.org/ ; https://zadibao.net/. On peut autrement se référer à « Zad Partout » (Edition L’Insomniaque), aux ouvrages de la Mauvaise Troupe et leurs entretiens avec des militant.e.s (https://mauvaisetroupe.org/spip.php?rubrique70) ou aux livres et articles d’Hervé Kempf.

(2) : Voir sur zad.nadir « Lèse Béton : contre l’aéroport et le monde qui va avec », n°6, printemps 2016, « Construire la zad : paroles publiques depuis le mouvement d’occupation de la zad de Notre-Dame-des-Landes 2013-2015 », et Moins n°26 « Vivre et lutter à Notre-Dame-des-Landes »

(3) : Zad Nadir et « Lèse Béton » sont une source inépuisable d’histoires sur ces expériences ou groupes. Voir aussi les brochures sur infokiosques.net « C’est quoi la Zad , », « Le Rosier : petite histoire d’une zone à défendre » ou le livre collectif « Notre-Dame-des-Landes, ou le métier de vivre » (Editions Loco). On retrouve de riches articles sur www.bastamag.net (« Maraîchage, boulangeries, entraide : les vrais visages de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes »), www.repoterre.net (« A la Zad, on expérimente la société sans Etat ») ou encore le dossier hors série « Sur les chemins de la zad », de L’âge de faire.

(4) : Notamment, entre autres, par le biais du fonds de dotation « La terre en commun » qui vise à récolter des fonds pour mettre en place un processus de rachat progressif des terres et des bâtis de la Zad dès que possible. Pour plus d’informations sur le fonds ou sur les projets : https://encommun.eco/

(5) : Voir le texte d’analyse « La fin de la Zad, le début de quoi ? » ou encore le retour sur l’année 2018 « Et si seulement... chronique subjective de 2018 sur la zad » sur zad.nadir.org

P.-S.

[Article paru dans le journal d’écologie politique romand Moins, dans le cadre d’un dossier sur l’autogestion, n°39, février et mars 2019]

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