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Burkinophobie et racisme. Ce qu’il faut dire !

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France |

Burkini et racisme ce qu’il faut dire

texte publié sur paris-luttes.info

Août nous a offert un nouvel épisode d’une interminable série française, saison été 2016. D’abord, des maires ont inventé des règlements saugrenus qui prétendaient décider de qui avait le droit d’aller à la plage. De qui était habillé de manière adéquate, respectueuse de la morale publique, de la laïcité.

Car certains vêtements avaient un lien évident avec ces “terroristes-qui-nous-font-la-guerre”. Ensuite, Valls en a rajouté dans le délire paranoïaque, comme d’habitude, affirmant que la République était menacée par un projet de contre-société fondé sur l’asservissement des femmes et qu’il nous fallait défendre nos valeurs et nos libertés (mais pas celles des manifestants ou des grévistes qui réclament des nouveaux droits sociaux, bien sûr). On a aussi vu défiler commentateurs, chroniqueurs, experts, des coutumes et des sociétés, mais surtout des religions des autres. Des hommes pour la plupart, promus spécialistes et juges des vestiaires féminins, et devenus soudain féministes, mais du féminisme qui sait avec certitude ce qu’est l’émancipation et qui est prêt à l’enseigner à celles qui ne le savent pas, si besoin par la force.

Comme lors des épisodes précédents, un morceau de tissu déclenche une nouvelle “croisade laïque”, car le laïcisme français est devenu chose sainte. Et une fois de plus, la guerre vise le corps des femmes, objets du voyeurisme collectif et d’un débat dont elles sont largement exclues.

Il y a donc des choses qu’il faut dire.
Il faut dire que le débat est vicié dès le début par une représentation rance de l’Islam comme ennemi, qui se reproduit tout le temps dans les rhétoriques politiques et qui fournit un alibi à des mesures de “sécurité” et à une logique de guerre dignes de l’état d’urgence.
Il faut dire donc qu’il s’agit de racisme et que c’est un racisme d’état.
Il faut dire que l’islamophobie fait que certaines mosquées ont été ciblées après les attentats, que des filles ont été privées de leur droit à l’instruction, que des femmes ne peuvent pas accéder aux emplois qu’elles veulent, que des mères ne peuvent pas accompagner leur enfants pendant les sorties scolaires. Et qu’après tout ça, elles doivent encore se laisser faire la leçon par des gens qui ne les considèrent jamais comme des interlocutrices, qui les méprisent et les enferment dans le même espace privé dont ils prétendent vouloir les libérer.
Il faut dire que le racisme structurel qui sévit en France fait que noirs et arabes sont discriminés par les employeurs, insultés par les médias et par les politiques, et pire encore, ciblés et tués par la police sans que justice ne soit jamais faite.
Il faut dire que ce soi-disant féminisme, blanc, bourgeois et bien-pensant, qui prétend enseigner aux autres comment on devient libre parce qu’ils sont trop bêtes pour le savoir, reproduit la même oppression patriarcale et paternaliste qu’il prétend combattre.
Il faut dire qu’à tout ça s’ajoute une bonne quantité de colonialisme envers les citoyen.ne.s non désiré.e.s, qui produit une fois de plus une stratification sociale et porte le conflit sur des bases identitaires créées ad hoc.
Il faut dire que c’est très dangereux qu’une partie de la soi-disant “gauche” paraisse légitimer, ne serait-ce que par son silence, ce discours d’une rare violence.
Il faut dire que toute libération est un processus collectif, qui émerge par la rencontre de subjectivités qui s’auto-déterminent par cette même rencontre, entre discours qui ont la même dignité. Et cela est exactement le contraire de s’auto-proclamer libérateurs des autres.
Il faut dire qu’il n’y a pas à choisir entre antiracisme et antisexisme car ces deux batailles nous appartiennent.

Dans une période où l’on cherche par tous les moyens à nous diviser, c’est un effort collectif, celui de défendre et développer des espaces communs de discussions entre subjectivités en lutte. Des espaces où partager des expériences, élaborer de nouvelles stratégies et favoriser la contamination de pratiques qui puissent alimenter toutes nos batailles.

Des camarades que vous avez croisé sur les pavés

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Du hijab au burkini en passant par le niqab : les dessous d’une obsession française

texte publié sur les mots sont importants

Mars 2004 : loi sur les signes ostensibles, interdisant le port du foulard à l’école publique. Septembre 2010 : loi anti-burqa. Avril 2011 : offensive de Luc Chatel contre les mères voilées accompagnatrices de sorties scolaires ; « débat sur la laïcité » et « 26 propositions » de l’UMP légalisant notamment la discrimination à l’embauche contre les femmes portant le foulard, y compris dans le secteur privé… Janvier 2012 : loi « anti-nounous » (interdisant le voile dans les crèches et les garderies), adoptée en première lecture par un sénat socialiste... Juillet 2016 : campagne nationale contre les femmes en « burkini » – et plus largement les femmes musulmanes « trop » couvertes sur les plages françaises. Depuis près de vingt ans, les cheveux des femmes musulmanes sont devenus ce qu’il est convenu d’appeler un enjeu politique majeur, et leur dévoilement fait désormais partie des priorités les plus impérieuses. C’est de ces « chasses aux voilées », et de leur abjecte violence, qu’il est question dans Dévoilements, paru aux Editions Libertalia – dont voici l’introduction.

« Ces hommes, disait-il, parlant des Algériens, sont coupables de couvrir tant de beautés étranges. Quand un peuple recèle de telles réussites, de telles perfections de la nature, il se doit de les montrer, de les exposer. À l’extrême, ajoutait-il, on devrait pouvoir les obliger à le faire. » (Frantz Fanon) [1]

Le 13 mai 1958 à Alger, place du Gouvernement, des femmes musulmanes sont exhibées sur un podium pour y brûler leur voile en signe d’émancipation. Organisée par le Mouvement de solidarité féminine, une association caritative fondée par Mme Raoul Salan, l’épouse du commandant des forces armées françaises d’Algérie, cette mise en scène s’inscrit dans une cérémonie plus large de célébration de la tutelle française, alors vacillante. Dans un article publié par Résistance algérienne, Frantz Fanon décrit l’opération et raconte qu’en réaction, de nombreuses Algériennes, dévoilées depuis longtemps, reprennent alors le voile,

« affirmant ainsi qu’il n’est pas vrai que la femme se libère sur l’invitation de la France et du général de Gaulle » [2].

Dans de longues pages qu’on ne peut résumer ici mais qu’il faut relire et qui présentent d’étonnantes analogies avec le traitement contemporain du « beur » et de la « beurette », Fanon rappelle le remarquable investissement affectif, sexuel et stratégique dont font l’objet, depuis la conquête et l’installation du système colonial, la femme indigène, son corps et son voile :

« L’administration coloniale peut alors définir une doctrine politique précise : “Si nous voulons frapper la société algérienne dans sa contexture, dans ses facultés de résistance, il nous faut d’abord conquérir les femmes ; il faut que nous allions les chercher derrière le voile où elles se dissimulent et dans les maisons où l’homme les cache.” C’est la situation de la femme qui sera alors prise comme thème d’action. L’administration dominante veut défendre solennellement la femme humiliée, mise à l’écart, cloîtrée… On décrit les possibilités immenses de la femme, malheureusement transformée par l’homme algérien en objet inerte, démonétisé, voire déshumanisé. Le comportement de l’Algérien est dénoncé très fermement et assimilé à des survivances moyenâgeuses et barbares. Avec une science infinie, la mise en place d’un réquisitoire-type contre l’Algérien sadique et vampire dans son attitude avec les femmes, est entreprise et menée à bien. L’occupant amasse autour de la vie familiale de l’Algérien tout un ensemble de jugements, d’appréciations, de considérants, multiplie les anecdotes et les exemples édifiants, tentant ainsi d’enfermer l’Algérien dans un cercle de culpabilité (…). Après l’indignation, les conseils pratiques. Les femmes algériennes sont invitées à jouer “un rôle fondamental, capital” dans la transformation de leur sort. On les presse de dire non à une sujétion séculaire. On leur décrit le rôle immense qu’elles ont à jouer. L’administration coloniale investit des sommes importantes dans ce combat. Après avoir posé que la femme constitue le pivot de la société algérienne, tous les efforts sont faits pour en avoir le contrôle. » [3]

L’histoire semble bégayer : depuis maintenant près de deux décennies, pour des raisons obscures mais peut-être pas si éloignées de celles de Madame Salan, les cheveux des femmes musulmanes sont devenus ce qu’il est convenu d’appeler un enjeu politique majeur. Cette histoire débute en octobre 1989 : l’exclusion de deux collégiennes voilées à Creil déclenche une importante campagne médiatique, sous la bannière d’un manifeste intitulé « Profs, ne capitulons pas ! » et qualifiant l’acceptation des élèves voilées de « Munich de l’école républicaine » [4]. Le Conseil d’État est saisi par le ministre de l’Éducation Lionel Jospin et rend un avis autorisant le port du foulard tant qu’il n’est pas accompagné de « prosélytisme » ou de « troubles à l’ordre public ».

Les hostilités sont déclenchées une seconde fois en septembre 1994 par le ministre François Bayrou, qui publie une circulaire incitant les proviseurs à considérer que le port d’un « foulard islamique » est en lui-même un acte de prosélytisme. L’offensive provoque un nouvel emballement médiatique et aboutit à une importante vague d’exclusions, finalement invalidées par les tribunaux administratifs.

C’est en mars 2003 qu’est lancé l’assaut final, dans des conditions politiques et médiatiques que j’ai déjà racontées en détail dans un précédent livre [5]. Pétitions, tribunes de presse et débats télévisés se multiplient sans relâche jusqu’au printemps 2004, tandis que deux commissions de réflexion sont mises en place par le président Jacques Chirac : la commission Debré et la commission Stasi. Dès septembre 2003, avant même qu’ait été votée une quelconque loi d’interdiction, une immense campagne médiatique aboutit à l’exclusion d’Alma et Lila Lévy du lycée Henri-Wallon d’Aubervilliers au seul motif qu’elles portent un « foulard islamique ». Cette exclusion illégale sera légalisée a posteriori le 15 mars 2004 : suivant les recommandations de la commission Stasi, le Parlement français adopte à une très large majorité une loi interdisant « les signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse ».

Cette loi prévoit « une évaluation au bout d’un an » : Hanifa Chérifi rend en septembre 2005, en guise d’évaluation, un indigent fascicule de 50 pages qui se borne à constater la disparition des voiles dans les écoles et en conclut que le bilan de la loi est positif. Il fait toutefois état, sans s’en émouvoir outre mesure, de 48 exclusions par conseil de discipline et d’une soixantaine de démissions. Aucune évaluation n’est proposée en revanche en ce qui concerne l’« exclusion invisible » des élèves qui ont renoncé à faire leur rentrée scolaire : ce nombre est pourtant estimé à plusieurs centaines par le Collectif une école pour tou-te-s [6].

Quant au devenir de la centaine d’exclues reconnues par le rapport, la question n’est tout simplement pas posée, pas davantage que celle des souffrances des « dévoilées » [7]. Le bilan officiel rendu par Hanifa Chérifi exprime une tout autre inquiétude : la plupart des dévoilées remettent leur foulard en quittant l’enceinte scolaire. Le constat vaut donc comme un augure : la guerre n’est pas finie ! Et de fait, les applications sauvages de la loi en dehors de son cadre initial se multiplient dans toutes les sphères de la société : sorties scolaires, emploi, logement, guichets…

Sans monopoliser l’agenda étatique et médiatique comme en 2003 et 2004, le voile demeure ensuite omniprésent, notamment durant la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007, et une nouvelle « année du voile » est inaugurée le 22 juin 2009 par un discours présidentiel annonçant que « la burqa n’est pas la bienvenue sur le territoire de la République française », suivi par la mise en place d’une « commission de réflexion » codirigée par le communiste André Gérin et le sarkozyste Éric Raoult, et aiguillonnée par la surenchère médiatique d’un certain Jean-François Copé. Et en dépit d’une inconstitutionnalité maintes fois rappelée [8], une loi interdisant aux femmes en niqab toute présence dans « l’espace public » est finalement votée le 14 septembre 2010.

C’est de ce dévoilement forcé et de son incroyable violence qu’il est question dans mon livre, mais aussi d’un autre dévoilement. Car ce que ne soupçonnent pas nos chasseurs de voiles, c’est qu’au moment même où ils s’évertuent avec plus ou moins de bonheur à dévoiler les musulmanes, ils accomplissent de manière beaucoup plus intégrale et obscène leur propre dévoilement.

Cet autodévoilement fait l’objet des quatre premiers chapitres du livre. Les deux premiers portent respectivement sur le féminisme et la laïcité, qui sont depuis vingt ans les deux principaux registres argumentatifs de la croisade, mais aussi ses deux voiles.

Le chapitre suivant revient plus spécifiquement sur l’interdiction du foulard à l’école, et sur le remarquable consentement dont elle a bénéficié au sein de cet autre « pilier de la république » qu’est l’école publique – et plus précisément chez ceux qui en sont les « hussards » : les enseignants, dont je suis.

Un quatrième chapitre se concentre sur le monde intellectuel, académique, scientifique, et plus précisément sur ses avatars médiatiques, en analysant, à partir d’un cas aussi édifiant qu’emblématique, la figure émergente de la voilologie savante – ou pseudosavante.

Un dernier chapitre revient enfin sur les principales concernées : les adolescentes portant le foulard à l’école et les femmes portant un hijab ou un niqab – trop souvent oubliées dans les analyses et les bilans, y compris chez certains antiprohibitionnistes, qui ont tendance à s’intéresser davantage au dévoilement idéologique de la République qu’au dévoilement bien réel vécu par des femmes et des adolescentes livrées à la vindicte publique. Et encore faut-il ajouter que le mal ne se limite pas au dévoilement accompli : si le rendement de la chasse n’a pas atteint le niveau escompté, si beaucoup des concernées résistent à l’injonction au dévoilement, le prix qu’elles payent pour cela est incroyablement élevé – exclusions scolaires, discriminations, injures, stigmatisation quotidienne.

Il ne s’agira donc pas de porter un diagnostic sur le hijab ou le niqab, et pas davantage sur les femmes qui les portent : loin de prendre ces femmes pour objet, ce dernier chapitre les envisage comme sujets parlants, en partant d’une enquête à laquelle j’ai participé et qui fait entendre la voix de 44 femmes portant le hijab [9], et en s’efforçant d’en tirer des leçons sur nous-même et pour nous-même. Il ne s’agira enfin pas non plus, ni dans ce chapitre ni dans les autres, d’assimiler le hijab et le niqab : si les deux vêtements sont parfois associés au fil des pages, sous le vocable commun de « voiles », c’est uniquement pour désigner une logique commune dans la manière de les percevoir, de les ressentir, de les juger et d’y réagir – une logique hélas fréquente, et profondément malveillante et malfaisante.

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Pour qui le burkini est-il ostentatoire ?

article publié sur l’image sociale

On ne comprend rien à l’affaire du burkini, vêtement de plage couvrant, si l’on omet de le penser comme un problème de visibilité dans l’espace public. Habermas ne la mentionne pas, pourtant la plage est bien cet espace public égalitaire exemplaire, un espace dont on peut deviner le degré de contrainte sociale au retour chaque été des conseils sur la perte de poids dans les magazines spécialisés. Sur ce territoire vécu comme espace de loisirs gratuit, commun et libertaire, débarrassé des conventions de la société, règne une normativité de l’apparence et des comportements d’autant plus robuste qu’elle est autoproduite.

C’est la manifestation d’une mode vestimentaire, couplée à une perception hyper-normative de l’espace balnéaire, qui a produit cet été une nouvelle version du dilemme post-colonial français : que faire d’un groupe allogène qui vient modifier de façon visible la composition de la population existante ? La France répond depuis longtemps à cette question par l’imposition d’un principe assimilationniste dont un ancien ministre a récemment rappelé l’axiome, en invitant les musulmans à la « discrétion ». En d’autres termes, les nouveaux venus sont priés, pour s’intégrer, de se noyer dans la masse, et de privatiser strictement toute pratique distincte, dont la manifestation serait nécessairement lue comme une tentative d’accaparement de l’espace public, et donc hostile à la communauté nationale.

Affiche de propagande, Algérie, période coloniale.

Charlie-Hebdo, 11 août 2016.

Si le 11 septembre, interprété comme la confirmation d’une « guerre des civilisations » opposant l’Occident à l’Islam, n’a pas facilité l’intégration du groupe arabo-musulman, celui-ci faisait face de longue date au racisme issu de l’histoire coloniale et de l’orientalisme, construit par le récit d’une altérité archaïque, mettant forcément en valeur la « modernité » occidentale.

Lorsque le Front national évoque dès le début des années 1980 la menace de l’immigration, celle-ci est évidemment quoiqu’implicitement située. L’« envahisseur » n’a pas les yeux bleus, mais la peau mate et les cheveux frisés. La réalité statistique d’une forte immigration d’origine maghrébine se métamorphose, dans la vision identitaire et décliniste de l’extrême-droite, en mythe du « grand remplacement », illustré par le dernier roman de Houellebecq. La droite néolibérale comprend vite l’intérêt de puiser dans le chaudron identitaire pour faire oublier sa politique antisociale. Inutile de dire que l’image du « terrorisme djihadiste », dernier épisode de la diabolisation de l’islam, n’a fait que confirmer l’illusion d’un antagonisme civilisationnel, soigneusement entretenue par le gouvernement Hollande-Valls.

Dans un pays où l’autorité et la verticalité semblent avoir définitivement remplacé les vertus démocratiques de tolérance ou de respect de la diversité des opinions, le moindre écart par rapport à une francité fantasmée devient source d’inquiétude, défi ou insulte. L’interdiction du burkini, qui prolonge le funeste héritage des lois contre le voile, ne concerne pas seulement un morceau de tissu, mais s’inscrit dans une culture des marqueurs identitaires, qui associe dans le plus grand désordre un bric-à-brac de différences visibles – interdits alimentaires, préceptes religieux, coutumes vestimentaires, etc… – mises en regard d’un catalogue tout aussi hétéroclite de comportements supposés conformes.

Dans ce contexte d’un symbolisme rhizomatique qui surcharge chaque signifiant d’une lourde charge implicite, un apéro saucisson-pinard devient une manifestation identitaire parfaitement lisible, et un foulard la partie émergée de l’iceberg où se dissimule le terrorisme islamiste. Qui vole un œuf vole un bœuf, qui porte un hidjab cache probablement une ceinture d’explosifs, comme le montre un dessin de Plantu.

Dans cette logique marabout-bout-de-ficelle, le burkini est un parfait candidat, puisque « dans burkini, il y a burqa » (selon l’expert en pains au chocolat Jean-François Copé). Il permet de cocher la case « laïcité », puisqu’il dissimule le corps, et que chacun sait que cette dissimulation est caractéristique du radicalisme islamique, et surtout la case « droit des femmes », vieille ressource coloniale de la mise à l’index de l’archaïsme oriental, puisqu’il est notoire que la femme y est opprimée par le pouvoir patriarcal.

Pour produire ce nouveau signe islamophobe, on oubliera que le burkini est une invention récente, destinée à rendre compatibles les prescriptions vestimentaires traditionnelles avec l’espace de la baignade, « qui fait sauter les fondamentalistes au plafond » (Olivier Roy). On oubliera surtout la diversité des contextes, à commencer par le fait qu’on ne peut pas confondre l’obligation du port d’un vêtement dans un pays musulman avec la liberté de choix qui s’exerce dans un pays démocratique, dont la conséquence logique est que ce port peut relever de finalités variées.

Une hypothèse rigoureusement exclue par le regard identitaire, qui réduit toute polysémie à un symbolisme univoque. « Le burkini c’est un signe politique de prosélytisme religieux qui enferme la femme » affirme Manuel Valls, dont on ignorait la compétence en anthropologie des religions. Les témoignages qui se multiplient depuis une semaine montrent une réalité forcément plus hétéroclite que cette vision essentialiste. Les porteuses de burkini – ou parfois de simples foulards – ne sont pas des militantes intégristes, mais de banales mères de famille venues profiter du soleil.

C’est la confrontation entre l’abstraction identitaire et la violence de l’application de l’interdit en situation qu’a manifesté brutalement un lot de photographies publiées par le Daily Mail : une opération de verbalisation qui conduit des policiers armés à déshabiller une vacancière sur une plage de Nice, et qui suscite rapidement des commentaires scandalisés sur les réseaux sociaux. De nombreux autres témoignages sont venus compléter l’image humiliante d’interventions conduisant des familles entières à quitter la plage, sous le regard lourd ou les insultes de badauds racistes – provoquant plutôt qu’elles n’évitent le fameux « trouble à l’ordre public ».

Comment juger du caractère « provocateur » du port d’un vêtement ? Plutôt que le modèle de la responsabilité individuelle habituellement appliqué dans le droit français, les partisans de l’interdiction optent pour une pétition de principe. Pourrait-on imaginer un port innocent du burkini, ou un port du voile dénué d’intention maligne ? Poser la question, c’est y répondre, et l’on voit bien que la criminalisation du vêtement exclut toute possibilité d’un choix responsable de la part de celle qui le porte. Même si une femme décidait d’elle-même d’opter pour un vêtement couvrant, celui-ci est décrété ostentatoire par essence.

Cette manière de définir le trouble est en réalité parfaitement explicite. Si l’auteur de l’infraction ne peut se défendre par la manifestation d’une intention distincte de celle qui lui est imputée, c’est en réalité parce que c’est le regard extérieur qui perçoit le geste comme provocateur.

Cette construction de l’infraction par la réception est du reste documentée par la manière dont se déroulent les interventions, dont la plupart sont, d’après le témoignage d’une policière de Nice, effectuées sur la base de dénonciations. Ce qui explique qu’il y ait plus de contraventions à Nice qu’ailleurs, ce n’est donc pas le nombre de vêtements prohibés, mais une présence plus massive d’accusateurs.

Contrairement aux raisons alléguées pour interdire le burkini, les arrêtés ne peuvent être décrits comme défendant la laïcité, qui s’impose aux services de l’Etat, mais pas aux personnes privées, dont les opinions philosophiques ou religieuses et leur expression dans l’espace public sont protégées par la Constitution. Ils ne peuvent pas non plus se revendiquer du féminisme, puisqu’ils imposent une double peine aux victimes supposées du pouvoir patriarcal, au lieu de les en protéger.

Le directeur général des services de la Ville de Cannes, Thierry Migoule, a précisé que derrière ces motifs de façade, l’intention était surtout de bannir des « tenues ostentatoires qui font référence à une allégeance à des mouvements terroristes qui nous font la guerre ».

Cette lecture univoque, qui nie la diversité des situations (selon le principal fournisseur de l’article, 45% des clientes sont des non-musulmanes), repose exclusivement sur un préjugé raciste, qui ramène tout individu à une essence supposée, niant tout choix personnel.

Sans surprise, cette lecture est reprise par le candidat à la présidentielle Nicolas Sarkozy, qui admet lui aussi voir « un acte politique, militant, une provocation » dans le port du burkini, et propose en bonne logique populiste « une loi qui interdise tout signe religieux ostensible non seulement à l’école mais également à l’université, dans l’administration et aussi dans les entreprises ».

Pourrait-on encore parler dans cette hypothèse d’une liberté d’opinion ou d’expression, telle que définies par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ? Celle-ci indique que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi » (art. 10), ce qui suffit à prouver que cette garantie concerne bien l’espace public (et non, comme le prétendent les ultras de la laïcité, l’espace privé – car il n’est à vrai dire pas besoin de protection dans ce cas).

La réponse à cette question n’est pas difficile à trouver, qui confirme la piètre compétence juridique de l’ancien président. Ce que montrent les deux lois dites « sur le voile » adoptées en 2004 et en 2010, la première pour interdire le port de tenues et de signes religieux « ostensibles » à l’école, la seconde pour prohiber tout ce qui dissimule le visage dans l’espace public, c’est qu’il n’est pas possible, dans une société démocratique qui garantit les libertés individuelles, de proscrire le port d’un vêtement, fut-il communautaire. La première étend à l’espace scolaire la définition de la laïcité qui s’impose à l’Etat, et ne peut s’appliquer qu’en raison de l’état de minorité des élèves. La seconde n’a été acceptée par la Cour de Strasbourg qu’à la condition que la loi ne se limite pas à « la connotation religieuse » des habits visés.

Ce constat en amène un autre. Pour aboutir à leurs fins, les gouvernements qui ont fait voter ces lois ont été dans l’obligation de manipuler le droit. Les « lois sur le voile » ne sont pas des lois sur le voile, mais utilisent des moyens détournés pour permettre la prohibition d’un signe défini comme identitaire. Peut-on mieux indiquer les limites du cas du burkini ? Si celui-ci pouvait inciter à revoir ces précédents fâcheux, qui n’ont conduit qu’à confirmer la stigmatisation d’une population, sans aucun effet mesurable du point de vue de la protection des individus (voire des effets contraires, car la prohibition désigne comme geste politique une pratique qui n’était pas forcément perçue comme telle), cette affaire n’aurait pas été complètement vaine. Plutôt que de cacher ces musulmans que la République ne saurait voir (Esther Benbassa), il est temps qu’elle les reconnaisse comme des citoyens à part entière, dotés des mêmes devoirs et des mêmes droits, dont celui à la visibilité dans l’espace public.

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Notes

[1Frantz FANON, « L’Algérie se dévoile », L’An V de la révolution algérienne, La Découverte, 2001.

[2Frantz FANON, « L’Algérie se dévoile », L’An V de la révolution algérienne, La Découverte, 2001.

[3Frantz FANON, « L’Algérie se dévoile », op. cit., 2001. Sur la transmission de cette politique sexuelle du voile, et sa reformulation dans les discours et politiques publiques sur « la beurette » et « le garçon arabe », voir Nacira GUENIF-SOUILAMAS, Les Féministes et le garçon arabe, L’Aube, 2004.

[4Publié en une du Nouvel Observateur, l’appel est signé notamment par Régis Debray, Alain Finkielkraut et Élisabeth Badinter. Sur cet épisode comme sur les suivants, voir Thomas DELTOMBE, L’Islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie, 1975-2005, La Découverte, 2005.

[5Voir Pierre TEVANIAN, Le Voile médiatique, Raisons d’agir, 2005.

[6Collectif Une école pour tou-te-s, « Éléments d’un futur livre noir ».

[7Voir Ismahane CHOUDER, Malika LATRECHE, Pierre TEVANIAN, Les Filles voilées parlent, La Fabrique, 2008.

[8Par plusieurs juristes, devant la commission Gérin-Raoult ou en dehors, et par un avis du Conseil d’État rendu le 26 mars 2010.

[9Ismahane CHOUDER, Malika LATRECHE, Pierre TEVANIAN, Les Filles voilées parlent.

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