Migrations - Frontières

Revue de presse antiraciste du 13 juillet 2020

Antira.org est une revue de presse hebdomadaire suisse-alémanique dont l’objectif est de constituer une ressource pour les luttes antiracistes grâce à une analyse de l’actualité et de des transformations du racisme systémique.

Renforcement raciste de la loi sur l’ADN

Actuellement, une modification de la loi en Suisse prévoyant la saisie plus étendue des données ADN est sur le point d’être adoptée. Jusqu’à présent, il n’était, à partir d’une trace d’ADN d’une scène de crime, que permis d’examiner les chromosomes x et y que les enquêteurs et enquêteuses associent au sexe, et de mener une comparaison génétique de deux traces d’ADN différentes. Désormais, des informations sur la couleur des yeux, des cheveux et de la peau ainsi que sur l’origine dite biogéographique pourront également être enregistrées.

Cette évolution est la conséquence d’une motion déposée par le politicien du Parti Libéral Radical Albert Vitali en 2015. Chaque critique concernant l’empiètement majeur sur les droits de la personne de cette analyse ADN étendue est délégitimée par l’argument qu’on souhaiterait “protéger des auteurs de viols et de meurtres”. A l’époque de la soumission de la motion, l’UDC avait déjà instrumentalisé un cas de violence sexuelle comme prétexte pour faire des généralisations racistes sur les auteurs et d’ensuite poursuivre des discours de dénigrement de droite.

Trois autres hypothèses racistes forment la base de la motion :

  1. La méthode d’analyse complète de l’ADN, qui détermine les caractéristiques externes - ce qu’on appelle le phénotypage - utilise des schémas basés sur la recherche raciste du XIXe siècle, qui suppose que les personnes peuvent être affectées à un groupe spécifique sur la base de caractéristiques physiques.
  2. Les caractéristiques visibles d’une personne sont associées à son origine.
  3. Si l’analyse d’ADN révèle qu’il s’agit d’une personne blanche aux cheveux bruns, les données ne sont pas pertinentes en Suisse en raison de la forte densité de ces caractéristiques physiques parmi la population, de sorte que l’analyse ne peut être utilisée que s’il y a un écart par rapport à la norme blanche. Le danger réside donc dans la stigmatisation supplémentaire de toutes les personnes qui se situent en dehors de la norme blanche, car elles peuvent être exposées à une suspicion générale de la part des autorités chargées de l’enquête.

Inégalités cantonales en matière de double peine raciste


Si les femmes et hommes non-suisses sont condamné·e·s, ils et elles doivent - comme les Suisse·sse·s - purger une peine. Toutefois, dans le cas de certaines condamnations, les ressortissant·e·s étranger·e·s ne sont pas libéré·e·s après avoir purgé leur peine de prison, mais sont sanctionné·e·s une deuxième fois par une expulsion, c’est-à-dire un renvoi. Les condamnations qui peuvent conduire à une telle expulsion se trouvent à l’article 66a du code pénal. La liste est longue et, outre les infractions contre les êtres humains, elle comprend également des infractions telles que le vol qualifié, la fraude, l’obtention illégale de prestations sociales, ainsi que la perturbation grave des transports publics ou les infractions à la loi sur les stupéfiants.

En Suisse, environ 20 % de la population n’a pas de passeport suisse. Cela signifie qu’une personne sur cinq est menacée d’une double peine raciste. Elle touche également les personnes qui n’ont que peu ou pas de liens avec le pays vers lequel elles seraient expulsées. En particulier dans ces cas, les juges “peuvent exceptionnellement s’abstenir d’expulser si cela risque de causer de graves difficultés personnelles à l’étranger”, indique le même article 66 bis. Le Limmatthaler Zeitung a maintenant établi un classement des cantons qui sont extrêmement sévères à l’égard de la double peine raciste par expulsion :

Pourcentage d’étrangers et étrangères effectivement expulsé·e·s suite à la condamnation selon l’article 66a.

1. Lucerne 91%
2. Genève 80%
3. Bâle-Campagne 75%
4. Saint-Galle 73%
5. Bâle-Ville 73%
6. Argovie 62%
7. Berne 60%
8. Vaud 59%
9. Tessin 54%
10. Zurich 46%
11. Fribourg 37%
12. Soleure 36%
13. Valais 33%
14. Neuchâtel 23%

N’ont qu’été considérés que les cantons avec plus de 50 expulsions dans l’année 2019

Le rapport d’Alarmphone : stratégies européennes, violence et mort en Méditerranée

Au cours des six derniers mois, de janvier à juin 2020, la Méditerranée centrale a continué d’être une zone de violence, de disparitions et de mort, ainsi qu’une scène de luttes pour la liberté de mouvement, tant pour les personnes fuyant la Libye que pour la flotte civile, indique le dernier rapport de l’Alarmphone. Entre autres choses, le rapport résume les expériences de l’Alarmphone et les développements importants en Méditerranée centrale, décrit l’escalade de la violence aux frontières de Malte et donne une première évaluation de la nouvelle mission de l’UE, Irini.

Depuis 2020, Alarmphone a été en contact avec 77 bateaux en détresse en Méditerranée centrale, et donc avec quelque 4 500 personnes. Cela n’inclut pas les dizaines de bateaux qui ont appelé mais n’étaient pas suffisamment connectés et ne pouvaient donc pas communiquer des données importantes telles que leur position. 1 100 des personnes qui ont appelé Alarmphone ont été interceptées et forcées de retourner en Libye par les soi-disant garde-côtes libyens ou par des navires marchands ou privés. L’Alarmphone rapporte également plusieurs tragédies en mer dans lesquelles des centaines de personnes sont mortes ou ont disparu.

Les statistiques officielles font état de 377 décès à ce jour pour l’année 2020. Les chiffres réels sont certainement beaucoup plus élevés, car même dans les situations d’urgence maritime connues, dont trois en Méditerranée centrale pour le seul mois de juin, le nombre de personnes à bord reste souvent inconnu. Le 1er avril, la nouvelle opération Irini en Méditerranée a remplacé la mission Sophia. L’opération prétend faire respecter l’embargo sur les armes des Nations unies contre la Libye grâce à des moyens aériens, maritimes et satellitaires. Elle soutient également la formation des “garde-côtes” et de la marine libyenne pour lutter contre les “réseaux de trafic et de traite des êtres humains”. Dans le même temps, elle a explicitement exclu les opérations de sauvetage en mer et ne se déplace qu’au large de la partie orientale de la côte libyenne, où les départs vers l’Europe sont rares. Les premières expériences montrent que les navires de l’opération Irini refusent en fait de lancer des opérations de sauvetage, ce qui est contraire au droit maritime. Le 12 juin, un sauvetage a été refusé par un navire militaire de l’opération Irini. Le 26 juin, l’Alarmphone a été contacté par un bateau en détresse au cœur de la zone d’opération de l’Irini. Aucun navire militaire de l’UE n’était disponible pour le sauvetage. Au lieu de cela, les personnes en détresse ont été interceptées par les soi-disant garde-côtes libyens et déportées en Libye. Le navire de sauvetage Mare Jonio était arrivé sur place au moment de cet interception et a proposé de transborder les personnes, mais les soi-disant garde-côtes libyens ont refusé la proposition.

L’Alarmphone continue de signaler que la Méditerranée est l’une des régions les mieux surveillées au monde.

“Tout en surveillant de près la Méditerranée, l’Europe tente de rendre invisibles les effets dramatiques de sa politique de laisser mourir les gens en transformant activement la Méditerranée en un trou noir où les personnes noires en fuite sont systématiquement laissées à mourir, repoussés illégalement ou maintenus en mer pendant des jours sans aide”.

Le rôle de Malte dans la fermeture de l’Europe


Au cours des six derniers mois, Malte s’est distinguée comme un acteur étatique de la fermeture des frontières : Ports fermés, navires fantômes, nouveaux hotspots en mer, coopération avec la Libye.

D’abord, en avril, comme l’Italie, Malte a déclaré ses ports peu sûrs pour les migrant·e·s, en raison de la pandémie de Covid 19. Elle a également arrêté ses opérations (de sauvetage) dans la zone Search and Rescue. Le déficit de sauvetage déjà existant dans la zone de la Méditerranée centrale s’est creusé, il y a eu des lenteurs dans le sauvetage en mer ou pas d’assistance du tout. Dans le même temps, aucun navire de sauvetage civil n’a pu être déployé pendant des semaines en raison de restrictions de voyage à l’échelle européenne et de difficultés officielles.

En outre, le gouvernement maltais a loué plusieurs “bateaux de pêche” privés, dont le Dar al Salam 1 et le Tremar, qui battent pavillon libyen et effectuent des opérations de refoulement sous la direction de Malte. Les refoulements illégaux de 63 personnes ont fait parler d’eux pendant le week-end de Pâques en Libye. En utilisant ces navires privés, Malte tente de dissimuler son rôle dans les refoulements et de fuir ses responsabilités. Le gouvernement maltais est soutenu par son propre système judiciaire. Suite aux tactiques maltaises de temporisation, de non-assistance et de sabotage, ainsi qu’à l’organisation de refoulements illégaux et privatisés, qui ont fait 12 mort·e·s au cours du seul week-end de Pâques, la GO Repubblika Maltaise a déposé une plainte contre le Premier ministre maltais et contre 12 membres des garde-côtes. Avec une rapidité surprenante et des lacunes juridiques, le tribunal n’a trouvé aucune preuve de mauvaise conduite de la part du Premier ministre ou de manquement de Malte à ses obligations.

Le troisième grand problème du cloisonnement de Malte est l’établissement de hotspots flottants dans les eaux internationales. Au 30 avril, Malte détenait 425 personnes sur quatre navires de croisière. À Malte, la création de prisons flottantes se justifiait non seulement par une mesure de quarantaine mais aussi par le manque de capacité des camps d’asile à terre. Non seulement les personnes ne pouvaient pas entrer sur le territoire maltais, mais elles étaient également empêchées de demander l’asile en Europe. Certains des détenus ont entamé une grève de la faim pour protester contre les conditions inhumaines à bord, qui ont forcé le gouvernement maltais à les autoriser à débarquer en juin. De manière révélatrice, les médias ont dépeint les fugitif·ve·s comme des personnes violentes, et n’ont pas rendu compte des conditions physiques et psychologiques brutales de leur traitement par l’État maltais.

Fin mai, le Premier ministre maltais a signé un nouvel accord avec Fayez al-Sarraj, le Premier ministre du gouvernement libyen, pour empêcher les gens d’atteindre Malte. Depuis le 1er juillet, les deux pays collaborent encore plus étroitement en créant deux “Interception Coordination Centers”. Ils sont financés par Malte. Le gouvernement maltais y stationne trois officiers libyens pour soutenir et coordonner le contrôle des frontières et le retour des bateaux dans la zone de guerre libyenne. Trois officiers maltais sont déployés au centre libyen pour organiser les refoulements.

L’état d’urgence a été déclaré sur l’“Ocean Viking”

La semaine dernière, des scènes inimaginables ont eu lieu sur le navire de sauvetage en mer de SOS Méditerranée. L’équipage de l’“Ocean Viking” a secouru un total de 180 personnes en détresse en mer, leur a prodigué des soins médicaux et les a hébergées sur leur navire. Comme ni l’Italie ni Malte n’ont répondu à la demande de port d’accueil, deux hommes ont sauté par-dessus bord après des jours d’errance et ont dû être secourus par l’équipe de sauvetage. Un homme a essayé de se pendre. D’autres ont exprimé des pensées suicidaires. Nombre des personnes secourues sont gravement traumatisées et présentent des signes de dépression. Dans un communiqué de presse, SOS Méditerranée a écrit :

Le comportement inquiétant et le mauvais état mental de nombreux survivants à bord du navire sont une conséquence directe du retard inutilement long et de l’absence de solution pour leur débarquement en lieu sûr”.

Au total, les autorités compétentes ont été sollicitées sept fois pour port sûr soit attribué, seules deux réponses négatives ont été reçues. Le droit de la mer est très clair : un sauvetage n’est complet que lorsque les survivants ont atteint un lieu sûr, et ce lieu doit être fourni par les autorités maritimes compétentes dès que possible.

Après que l’état d’urgence ait été déclaré à bord, les autorités italiennes ont envoyé une équipe médicale pour prélever des échantillons des migrant·e·s pour les tests Covid-19. Un psychiatre impliqué dans l’opération avait constaté que les réfugiés présents à bord du navire étaient soumis à un énorme stress psychologique. Après plusieurs jours en mer, le “Ocean Viking” a enfin pu entrer dans le port de Porto Empedocle en Sicile. 180 personnes sont maintenant sur le ferry “Moby Zaza” en quarantaine pour cause de Coronavirus.

Sea-Watch 3 à nouveau interdit de prendre la mer

Les autorités italiennes ont prononcé mercredi soir l’interdiction de navigation pour le navire de sauvetage allemand “Sea-Watch 3”. Le navire est actuellement ancré devant le Porto Empedocle sicilien.
“Au cours d’une inspection, les garde-côtes ont constaté des lacunes techniques et opérationnelles qui affectent la sécurité du navire ainsi que celle de l’équipage et des migrants secourus”, a annoncé le ministère de l’intérieur à Rome. En outre “le navire était en infraction avec les règlements de protection de l’environnement”. Trois minutes seulement après le débarquement des autorités du “Sea-Watch 3”, les garde-côtes italiens ont publié un communiqué de presse sur ces manquements allégués et les mesures qui en découlent.

Cela prouve une fois de plus que les accusations sur les manquements sont préparées et font partie de la machination des autorités européennes. Le navire restera interdit de navigation jusqu’à ce qu’il soit prouvé que les défauts ont été rectifiés, selon le ministère de l’intérieur. Alors que les autorités remettent en question la sécurité à bord en raison de prétendus défauts techniques, ce sont elles qui mettent en danger la population en participant à des retraits illégaux vers la Libye et en refusant de débarquer dans des lieux sûrs.

P.S.

Traduction d’extraits de la revue de presse antiraciste suisse-allemande “Antira-Wochenschau” du 13 juillet, disponible sur le site antira.org

Illustration de l’article : Des Maltais-e-s nagent dans la mer alors que des migrant-e-s attendent de débarquer d’un canot pneumatique à Birzebbugia, dans le sud de Malte.

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