Anarchy2023

A propos des rencontres internationales anti-autoritaires 2023 à St-Imier et des tendances libertariennes, validistes, technophiles, réactionnaires, citoyennistes, new age, et effondrementalistes.

Mise à jour

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(ps : on a fait une version brochure de ce texte mais c’est pas pour se la péter, c’est juste que ça peut être plus agréable à lire et à transporter quand c’est imprimé !)

Introduction

Du 19 au 23 juillet 2023, se tiendront à St-Imier (en suisse) des Rencontres Internationales Anti-autoritaires (qu’on abrégera dans la suite du texte par RIA). À l’annonce de ces rencontres « anarchistes », on trouve problématique que, sur le programme « accessible » et modifiable par tout le monde, il y ait peu ou pas de prises de position sur les tendances notamment libertariennes, ésotériques, citoyennistes, technophiles, qui y sont apparues, ni de précisions sur le cadre général de ces rencontres en termes d’accessibilité.

Pourquoi publier un texte avant les RIA ? On peut effectivement se dire qu’on en a rien à foutre des grands évènements symboliques, que ce qui compte pour nous c’est l’opposition en actes à la réalité de la domination. Mais on aimerait croire que cet évènement puisse être un lieu de rencontre, de création d’affinités, de prise de conscience, d’organisation, et donc qu’il puisse avoir des effets concrets sur la réalité du monde. Mais quelles affinités, quelle « prise de conscience », et surtout, quels effets concrets sur la réalité du monde pourra avoir un évènement qui laisse une grande place à des individu·xs et des idées à l’opposé d’une position émancipatrice ?

Nous avons écrit ce texte dans l’urgence. Il est assez long, on n’est pas des pros de l’écriture ou de la communication, et on ne prétend pas faire une analyse de l’état actuel des choses. On sent qu’il se passe quelque chose, et ce qu’on essaie de faire ici, c’est poser des problèmes. Et proposer quelques pistes d’analyse, qui devront être discutées, approfondies, critiquées, on l’espère le plus possible, pour que le refus anarchiste de toute forme d’autorité continue à vivre, pour nous aider mutuellement à affûter nos outils, à nous rendre capables de nommer et détruire toute forme de domination. Et qu’on le dise tout de suite, ce texte n’est pas un appel au boycott des RIA, mais une volonté de porter la tension anarchiste partout, tout le temps.

Des tendances critiquables dans le programme des RIA 2023

Parmi ces tendances, certaines ne sont pas nouvelles, comme le citoyennisme (on se souviendra par exemple de l’atelier pathétique de Xavier Renou aux RIA de 2012 et sa désobéissance civile non-violente). D’autres reviennent sur le devant de la scène de manière plus cyclique, comme le complotisme, qui revient à chaque « crise » pour expliquer le monde. Certaines ne sont tellement pas questionnées qu’on n’ose même pas parler de « tendance », comme le validisme.

Et puis ces tendances ne sont évidemment pas une spécificité des milieux « anti-autoritaires ». Par contre, leurs justifications empruntent parfois des chemins différents de la pensée dominante. Par exemple, en ce qui concerne le complotisme ou sa défense, on trouve dans certains milieux « de gauche » des arguments misérabilistes et (donc) paternalistes qui verraient le complotisme comme une première prise de conscience du « peuple », et l’accusation de complotisme comme du mépris de classe, quelle ironie ! Laissant libre cours aux théories qui ont des effets bien réels. Ou alors les idées réactionnaires trouvent leur justification par des anars traditionalistes qui subordonnent (ou nient carrément) les luttes d’émancipations autres que la lutte des classes. Ou les écolos-réacs-essentialistes qui prétendent sauver la planète en réaffirmant l’Ordre Naturel des choses. On pourrait aussi parler de l’idéologie libérale, qui est actuellement le fondement théorique du capitalisme (on ne va pas refaire sa critique ici). Idéologie libérale qui, dans sa version « anarchiste », se référera par exemple à un « universalisme » abstrait (détaché de la réalité matérielle des rapports d’oppressions, et rejoignant par là des tendances réactionnaires, comme les positions laïcardes contre le port de voile, ne tenant pas compte des effets concrets de l’islamophobie dans nos sociétés) ou à la « liberté d’expression » (comme si tout le monde avait matériellement les mêmes possibilités de s’exprimer et de se faire entendre, et comme si on pouvait séparer la liberté en petits morceaux).

Petite parenthèse :
Nous pensons qu’il y a une part de responsabilité qui revient aux « anarchistes » réacs/traditionnel·les [1] (privilégié·es, hétéro, blanc·hes, etc.), au sujet de certaines formes d’autorités qu’iels ne reconnaissent pas. Comme si politiser les multiples rapports de pouvoir qui structurent la société était un détournement de LA question sociale : la critique de l’état et du capitalisme. Soit iels désertent ces questions, soit iels s’épanchent sur des pages et des pages dans un réflexe réactionnaire (la « réaction » a été défini pendant la commune de paris comme le « refus d’abolir les privilèges »), qui les mène à voir de « l’identitarisme » ou du « communautarisme » chaque fois que des gens parlent d’une réalité qui n’est pas la leur, vivent des oppressions qu’iels ne vivent pas. Il y a une nécessité pour les groupes minorisés/opprimés de se reconnaître, de se rencontrer en non-mixité, de développer des discours et des outils émancipateurs. Cela passe forcément par une réappropriation des catégories construites par les dominants. Non pas pour les naturaliser et en faire des catégories positives (comme le font certain.e.x.s portes-paroles auto-proclamé·es de telle ou telle identité), mais pour les détruire, et avec, tout le système oppressif qui a permis leur construction. Ce n’est pas en ne parlant pas des choses, ou en niant leur existence, que ça va les faire disparaître. Du coup, tout un pendant libéral voire libertarien s’empare de ces problèmes-là, en nous faisant croire qu’ils sont solubles dans le capitalisme (récupération perpétuelle des choses récupérables…).

Malheureusement jusque là, rien de très nouveau (si ce n’est le regain des théories conspirationnistes, à qui la pandémie de covid-19 a donné un formidable élan, ou la popularité des récits de l’effondrement dits « collapsologie »). En revanche, ce qui est nouveau pour nous, et qui nous a franchement surpri.ses, c’est la présence d’individus et de positions libertariennes dans l’organisation et la programmation de ces « Rencontres Internationales Anti-autoritaires ». Ce qui nous a aussi surpris.es (mais un peu moins parce qu’on est quand même un peu lucides !) c’est la présence de thèmes, termes, pratiques et visions du monde issue de la pensée New Age, avatar du libéralisme et qui s’inscrit donc parfaitement dans l’idéologie capitaliste.

Voilà, on utilise le mot « tendances » mais on aurait pu en utiliser un autre, vous voyez l’idée ! Ces tendances ne sont évidemment pas exclusives et peuvent très bien se confondre dans un même discours.

Des libertariens au cœur des rencontres

Avant de faire la critique de certains ateliers en particulier, en les mettant en contexte et en situant les personnes qui les organisent (on expliquera un peu mieux plus bas en quoi consiste le libertarianisme), il nous semble intéressant de se pencher un peu plus sur deux personnages qui occupent une place importante dans l’organisation de ces rencontres : Gian Piero de Bellis et Chris Zumbrunn. Le premier est à l’initiative de l’invitation de plusieurs personnes libertariennes et sa bibliothèque personnelle (World Wide Wisdom) est un des lieux « officiel » où se tiendront les discussions des RIA. Le second a un rôle organisationnel important, notamment dans l’administration du calendrier en ligne des RIA puisque c’est uniquement depuis le compte « zumbrunn » (qui est derrière ?) que sont agendés et mis à jour les lieux et horaires des ateliers. On notera aussi que ces deux personnes, également très actives sur le chat télégram, se citent parmi sur leurs sites web personnels respectifs.

A propos de Gian Piero de Bellis

Gian Piero de Bellis est un libertarien qui vit en suisse, à St-Imier. Il est extrêmement actif sur internet, il écrit et traduit apparemment beaucoup [2]. C’est un promoteur de la « panarchie », concept/proposition libérale (libertarienne en l’occurrence) : « [...]la proposition Panarchiste, c’est-à-dire la mise en place de gouvernements non territoriaux, en compétition les uns avec les autres, pour fournir des services à des consommateurs qui les choisissent librement. Et comme n’importe quel contrat passé avec une compagnie, le contrat social signé avec un gouvernement particulier "n’est ni hypothétique ni illusoire, mais au contraire explicite, actuel, volontaire et réversible." » [3]. La notion de concurrence et de libre marché est ici centrale dans sa pensée. En effet, il s’agit ici de « transposer dans la sphère politique le laissez-faire employé dans la sphère économique » [4]. L’obstacle principal à ce libre marché est donc l’état, ou l’« étatisme », comme on peut le lire dans la grande citation en couverture de son livre « Polyarchie / Panarchie : un manifeste », (traduit en plusieurs langues et disponible sur amazon !) : « Une peste a éclaté et s’est répandue partout dans le monde durant le XX siècle. Le nom de cette peste est l’étatisme. »

La focalisation sur l’autorité de l’état (uniquement), et en particulier sur la critique de son monopole monétaire, est typique d’une position libertarienne, qui ne s’intéresse pas tellement à l’autorité ou au pouvoir comme relation sociale. Comme si la forme étatique était le seul obstacle à l’émancipation. Voici les propos de la conclusion de ses "Considérations sur Anarchie2022" (les rencontres internationales pour cause de pandémie ayant été repoussées à cette année 2023, un évènement plus local a été organisé à la place en 2022, avec la même logistique), qu’il a traduit en italien et en anglais : « Une question en particulier sur laquelle un projet anarchiste aurait un effet perturbateur est celle de la monnaie. Si les anarchistes s’engageaient sur la question des moyens d’effectuer les échanges, dans la lignée de la pensée de Proudhon et de Greene, ils porteraient un coup fatal à l’État et à son monopole monétaire. Malheureusement, l’état d’esprit des anarchistes traditionalistes ne permet même pas d’explorer la possibilité de lancer de tels projets. Si certains le faisaient, ces projets seraient immédiatement qualifiés de capitalisme et, s’ils réussissaient et permettaient de dégager des ressources pour financer d’autres projets, leurs promoteurs seraient qualifiés de capitalistes et seraient entravés par des anarchistes purs et durs pour qui la persécution, la défaite et la misère sont des signes indiscutables que l’on est, comme un vrai masochiste, sur la bonne voie. » [5]

Mais alors qui sont ses modèles d’anarchistes qui ne sont pas « masochistes », pas dans « la persécution, la défaite et la misère » ? On peut peut-être trouver des éléments de réponse sur son compte twitter, où il est très, très actif. [6] Dans ses re-tweets, on trouve pêle-mêle des personnalités comme Tucker Carlson, Robert F. Kennedy Jr., Collin Rugg, Max Borders, Julian Assange, Ross Ulbricht, Kim Dotcom, Mark Curtis… et la liste continue ! Un mélange de personnalités politiques de l’alt-right, d’hommes d’affaires, de conspirationnistes, de libertariens, de réactionnaires lgbtqia+phobe, ou tout ça à la fois. Sinon, beaucoup de ses (re)tweets concernent la situation en palestine/israël, notamment des montages photos comparant l’armée israélienne aux nazis, assortis de commentaires comme « the new SS » ou « the new nazis », avec quelques tweets aux relents conspirationniste-antisémites « Israel rules USA » (israël gouverne les états-unis), beaucoup de vidéos des Neturei Karta, etc. Mais pas besoin de chercher très loin pour se rendre compte que sa présumée défense des opprimé.es ne se préoccupe finalement bien peu des opprimé.es en question, et semble uniquement servir son agenda politique très douteux. En effet, il n’hésite pas a reprendre des tweets de personnes célébrant ouvertement Poutine (et l’invasion en ukraine), Kadhafi, ou le régime de corée du nord. Tout ce qui s’oppose à la politique des états-unis et à l’OTAN semble bon à prendre, quitte à célébrer des tortionnaires (voir les comptes twitter de Towhee, @amborin ou de Rev Laskaris, @REVMAXXING). Dans ce compost d’idées et de positions libertariennes, complotistes, confusionnistes, on trouve parfois des recompositions qui peuvent paraître surprenantes, notamment le lien entre la politique militaire de l’OTAN et le « lobby lgbt » (Gian Pierro de Bellis postera cette image du symbole de l’OTAN sur fond de drapeau arc-en-ciel et commentera « NATO = North Atlantic Terrorist Organization »). Mais qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas (seulement) d’un grand fourre-tout où se mêlent libertarianisme, promotion des cryptomonnaie, lgbtqia+phobie, conspirationnisme (notamment liés à la pandémie de covid-19). Tout ça forme une cohérence dans certains milieux. (Dans la rhétorique du kremlin -mais dans d’autres milieux aussi- les nazis sont a comprendre comme le symbole de la « décadence de l’occident », dont les personnes queer en seraient l’une des incarnations, d’où ces associations qui pullulent un peu partout sur internet, avec montages photos de bombardiers aux couleurs arc-en-ciel, etc.)

Bref, ses préoccupations semblent être les complots de la CIA, "l’ukraine nazie", le "sionisme nazi", "l’OTAN nazie", la libération de Julian Assange, et surtout, surtout, une monnaie libérée du contrôle étatique, où les crypto-monnaies pourraient-être la nouvelle arme qui porterait « un coup fatal à l’Etat ». (Le tout parsemé d’un peu de conspirationnisme et de lgbtqia+phobie.)

A propos de Chris Zumbrunn

Chris Zumbrunn est un libertarien qui vit au Mont-Soleil en suisse. Il travaille dans le domaine de l’informatique et de la communication et a notamment fondé la « Décentrale Synergiehub », lieu de vie et de coworking dans lequel il habite et qui est décrit comme « an epicenter for self-empowered culture » (un épicentre pour une culture de l’autonomie). [7]

Il présentera l’atelier « Natural Law » (Droit Naturel en français), qu’il avait déjà présenté l’année dernière aux RIA de 2022. Voici sa propre définition (issue de son compte twitter) de ce Droit Naturel : « [...] their is an objective morality implying that it is wrong to take the freedom of others as long as they don’t take the freedom of others ». En français ça donne quelque chose du genre : « il existe une morale objective qui implique qu’il est mal de prendre la liberté des autres tant qu’ils ne prennent pas la liberté des autres ». En gros, une version reformulée du credo libéral « ma liberté s’arrête là où commence celle de l’autre ». La liberté apparaît ici comme une marchandise que l’on possède a priori et qu’on pourrait « prendre » ou pas des autres. En totale opposition donc avec une position anarchiste où « ma liberté commence avec celle des autres ». Le Droit, la Nature et la Morale étant des concepts à l’opposé d’une pensée et d’une pratique anarchiste, ça nous a de prime abord paru assez incongru de voir un workshop sur le Droit Naturel dans un évènement qui se dit anarchiste. Mais un tour sur la page « libertarianisme » de wikipedia nous donne une piste de compréhension. On y lit : « La liberté est conçue par le libertarianisme comme une valeur fondamentale des rapports sociaux, des échanges économiques, du système politique. Issue du libéralisme, elle prône au sein d’un système de propriété et de marché universel, la liberté individuelle en tant que droit naturel. » (c’est nous qui soulignons).

On n’a pas eu le courage de lire en entier sa proposition pour un « modèle de gouvernance glocale » qu’il étaie sur son site avec schémas à l’appui, et qui promeut « [...] la transformation de l’ordre ancien par une méthode progressive et dynamique qui accroît et améliore nos démocraties d’une manière globale. Il s’agit d’une métamorphose sans renversement de l’ordre existant, mais d’une approche pragmatique de recherche de consensus avec toutes les parties concernées. Une fois la prise de conscience collective effectuée, il ne devrait plus être nécessaire de prendre des "décisions", car chacun saura ce qu’il faut faire le moment venu. ». What the fuck ?!

Chris Zumbrunn est aussi très actif dans la promotion des cryptomonnaies, et notamment dans le développement du « FairCoin ». Sur son compte github (un site où les développeurexs peuvent déposer et échanger des programmes open-source), la majorité de ses dépôts concernent le développement de ces monnaies électroniques.

Un tour sur son compte twitter nous donne encore un peu plus d’infos sur Chris Zumbrunn. Dans un article paru sur https://pieceoplastic.com critiquant le manque de prise en compte du covid-19 dans ces rencontres, une personne qu’on ne connaît pas a fait le travail de remonter son fil d’info twitter. Dans son texte, Chris Zumbrunn est anonymisé par les initiales « A.S. » - son pseudo sur le chat télégram. Voici un extrait du texte traduit de l’allemand/anglais :

« Dans cette chronologie, on trouve non seulement des retweets approbateurs de libertariens comme Elon Musk, Kim Dotcom et Glenn Greenwald, ou du conspirationniste et anti-avortement Robert F. Kennedy Jr. mais il fait même l’éloge de James O’Keefe de Project Veritas. Plus révélateur encore, la chronologie montre qu’A.S. a participé à au moins une manifestation anti-masque et anti-IVG contre les mesures de protection. Le 20 octobre 2021, sur son compte twitter, il s’est mobilisé pour une manifestation intitulée "Nein zu den COVID-19 Verschärfung" (Non à l’intensification des mesures de protection du COVID-19) qui devait se tenir le 23 octobre à Berne. Selon le libellé de son tweet, il aurait même participé à l’organisation de cette manifestation ("Nous avons l’autorisation !") ? Une manifestation, d’ailleurs, où plusieurs bannières de théories du complot et/ou antisémites ainsi que des participants allant du groupe néo-nazi hipster "Junge Tat" au "Freiheitstrychlern" (un groupe folklorique ultraconservateur) ont été aperçus. Entre-temps, près du centre culturel autonome Reitschule, des échauffourées ont eu lieu entre la police et une contre-manifestation anarchiste intitulée : "Solidarität mit den Corona-Betroffenen" (Solidarité avec les victimes de Corona). » [8]

On ajoutera aussi qu’il est un promoteur actif de l’Intelligence Artificielle (AI) et des technologies issues d’internet (par exemple le moteur de recherche Presearch.com qui implémente de l’intelligence artificielle, le réseau LBRY et sa plateforme de vidéo « odysee.com » fondée par le libertarien Jeremy Kauffman en réaction à youtube et notamment à sa modération « trop restrictive », qui deviendra un vecteur de propagande conspirationniste, pro-trump, suprémaciste blanc, etc., ou de manière plus anecdotique mais assez flippante, BitPeople, un « registre de la population pour une nouvelle société mondiale fondée sur l’internet ». [9]

Mais comment ce promoteur de la « self-empowered culture » gagne-t-il sa vie ? Sur son site internet (en anglais), qu’il décrit comme son "personal think tank", sa page business est très éloquente. On y lit : « Chris Zumbrunn Ventures a développé des centaines de projets et a servi des centaines de clients en matière de conseil et de technologie au cours des dernières années. » [10] On trouve une liste impressionnante de tous ses clients, parmi les plus pourris de ce monde :

  • armée suisse,
  • US Army,
  • Apple Computer,
  • Virgin,
  • British Aerospace,
  • Microsoft,
  • Roche,
  • U.S. Immigration & Naturalization Service,
  • etc.

A propos de certains ateliers et de leurs tendances critiquables

Tendances validistes

Des rencontres anti-autoritaires uniquement accessibles pour les personnes valides en bonne santé sont-elles anti-autoritaires ?

Bien que l’idée globale et la position officielle des états soit qu’on soient sorti.e.xs de la pandémie du covid, plein de personnes en meurent encore, plein de personnes doivent encore s’en protéger et la question est encore largement politisée dans les sphères anarchistes, féministes et autres scènes anti-autoritaires.

Pourtant, en ce qui concernent les rencontres de cet été, il n’est assumé et précisé ni dans la FAQ du site des RIA 2023 ni nulle part ailleurs quelle est la position de l’équipe/des équipes d’orga en ce qui concerne le covid et ses enjeux. On parle pourtant d’un événement « politisé » et international ou la question devrait évidemment se poser vu le flux et le nombre de personnes qui y seront…

Dans la FAQ du site donc, on comprends entre les lignes que la « question-covid » est pirouettée : elle est présente à demi-mots mais pas assumée, pas nommée, pas située et pas thématisée. C’est un peu « surprenant », surtout quand on voit qu’il y a une présence covido-sceptique et carrément validiste dans l’orga et dans la place donnée à certains ateliers. Entre autres, la présence aux « petites » RIA 2022 d’un atelier bien pensant, pacificateur, simplificateur, binaire et plutôt confus « futures épidémies, réflexions croisées » [11] ainsi que d’un autre atelier, conspi et au titre scandaleusement antisémite « covid et prise de pouvoir mondialiste » [12]. Cet été, on aura aussi droit à l’atelier « Que faire face à l’instrumentalisation de l’OMS ? » [13].

Petit aparté sur ces deux derniers ateliers et sur l’individu qui les a proposés, Ivar Petterson
 
Dans les commentaires d’un autre atelier des RIA 2023 intitulé « Covid-19 Vaccination pressure » [14], Ivar Petterson écrit au nom de son petit syndicat qui est « le seul syndicat en Suisse à avoir pris position contre la Doxa covid et les vaccinations expérimentales ARNm » et qui diffuse « les prises de position des lanceurs d’alerte, comme par exemple Christian Perronne, Laurent Muchielli, Louis Fouché et d’autres courageux experts médicaux et médecins. ». Il se trouve que ces « courageux experts » sont surtout connus pour diffuser de fausses informations, des théories conspirationnistes et sont parfois proches des milieux d’extrême droite. Ivar Petterson proposera en 2023 l’atelier « Que faire face à l’instrumentalisation de l’OMS ? » où dans sa description on peut lire « Des lanceurs d’alerte, notamment Robert Kennedy Junior [N.d.A. le candidat à la présidence étasunienne et conspirationniste, abondement cité par Gian Piero de Bellis et Chris Zumbrunn comme vu plus haut] et le juriste Francis Boyle, nous mettent en garde sur le fait que les laboratoires de guerre biologique (nt. ceux que les USA ont décentralisé dans plusieurs pays (dont Wuhan) ont la capacité de déclencher une nouvelle épidémie sur ordre. »
 
Et pour son atelier qui a eu lieu en 2022, « covid et prise de pouvoir mondialiste », on n’y était pas mais il nous a été rapporté qu’il a été question plusieurs propos complotistes alarmants. Pour éviter de prendre le risque de déformer les mots qui ont été dits à ce moment, on ne retiendra (en plus du titre qui devrait se passer de commentaires) que la défense, par plusieurs personnes présentes à cet atelier, du site reinfocovid.fr fondé par le complotiste d’extrême droite Louis Fouché (on ne va pas argumenter ici sur reinfocovid.fr et Louis Fouché, sérieusement. Le travail a déjà été fait par de nombreu.se.x autres. On veut juste souligner que tout ça, ça se passe tranquillement aux RIA).
 
Voilà, tout y est : des éléments de langages aux relents antisémites, la « prise de pouvoir mondialiste », le « pouvoir capitaliste mondialisé », « pouvoir financier mondialisé », la célébration de personnalités (proches des milieux) d’extrême droite, jusqu’à l’affirmation à peine voilée que cette pandémie a été déclenchée « sur ordre » par des « laboratoires de guerre biologique » décentralisés à Wuhan par les USA.
 
Mais comme semble le témoigner ces curieux commentaires , Ivar Petterson semble toujours se soucier de « l’extrême droite », et s’imagine même peut être anarchiste.
En commentaire d’un article qui critique notamment la venue de personnalités d’extrême droite à une manif contre la "dictature sanitaire" à Annecy, Ivar Petterson dénonce la militante complotiste, propagatrice des thèses de Qanon et proche des milieux d’extrême droite Chloé Frammery [15], pour finalement se raviser dans un deuxième commentaire, et au passage défendre encore une fois le site reinfocovid.fr :
"Suite à une mise au point avec Chloé, il semble que malgré ses contacts avec Dieudonné,elle n’a pas basculé vers l’extrême-droite (ou rouge-brun) et se positionne toujours comme militante de la gauche combattive. je retire donc les propos exagérés que j’ai tenu ci-dessus.
Je constate un sérieux malentendu sur la question covid. En effet, les sites listés par Librinfo74 comme reinfocovid.fr ne sont pas d’extrême-droite, mais critiques par rapport aux Big Pharma. La gauche et l’extrême-gauche ne s’est pas assez documentée à ce sujet et concernant les risques d’effets secondaires des vaccins, laissant ainsi une porte ouverte à l’extrême-droite qui en profite. A qui la faute ?" [16]
 
On pourrait se dire qu’à la différence d’autres militant.es anti « dictature sanitaire » sachant astucieusement manipuler les confusions pour faire passer leurs idées réactionnaires, Ivar Petterson pense sincèrement être dans une position anarchiste. Mais à voir sa proposition d’inviter le groupe Pièces et Main d’Oeuvre (PMO), malgré le tsunami que leurs positions réactionnaires et leur coming-out masculiniste a soulevé dans les milieux anti-capitalistes et antitech français depuis 10 ans, on comprends qu’il fait partie de cette nouvelle tendance écolo-réac, pas forcément d’extrême droite mais pour qui un certain « ordre naturel » devrait être préservé. Cet atelier est heureusement déprogrammé mais Ivar Petterson revient à charge, mentionnant que la venue de PMO avait été appréciée lors d’une rencontre en juin 2022 à Sainte-Croix. Cette rencontre avait pour invité.es, entre autre, les Amis de la Décroissance, journal qui ne cache plus ses positions réacs (racistes, homophobes, transphobes et autoritaires. Voir l’article paru à ce sujet sur renverse.co : "Rencontres décroissantes à Sainte-Croix, rejetons une écologie réactionnaire" [17]

Bref, dans la FAQ, première question, on peut lire « y-a-t-il des conditions et restrictions [pour venir] ? ». On ne précise pas de quoi on parle mais tout le monde comprend de quoi on parle vu le contexte car autrement cette question ne ferait pas vraiment sens. Leur réponse : « Non, il n’y a pas de conditions particulières pour que tu puisses participer. Notre seule exigence est que vous soyez respectueux des autres et pacifiques. » Bon... pas le courage de développer l’absurdité de tout ça et du fabuleux à condition d’être pacifiques pour des rencontres anti-autoritaires… Par contre, ça semble important, capital et même vital pour certain.exs de parler de la question du covid, de l’accessibilité pour les personnes fragilexs, les personnes handy, agé.e.xs et/ou immunodéprimé.e.xs et leurs proches.

Oui, vital : des camarades meurent (en 2023 aussi). D’autres voient leur vie impactée à long terme pour plein de raisons qu’on ne listera pas ici, mais en fin de texte on a compilé des ressources merveilleuses sur la question du validisme, du racisme et du classisme en rapport avec la question du covid et de l’effarant manque de solidarité des milieux dits anti-autoritaire autour de tout ça. On vous laisse y fouiller.

Souvenons-nous qu’on peut être anti-pass et anti mesures de contrôles étatiques sans être validistes, et cela passe surtout par le port du masque et autres précautions d’autodéfense sanitaire dans nos espaces anti-autoritaires.

Dans les tchats telegram des RIA on a pu notamment lire entre autre que les masques étaient des « couche-culotte pour visage », expression reprise ensuite par Derrick Broze des Freedom Cells pour qu’il y ajoute « dommage de voir des anarchistes tomber dans le piège... », réponse a nouveau elle-même citée par Chris Zumbrunn qui abonde et ajoute « oui, ça a été décevant de voir combien de groupes ont fini par se diviser sur cela, avec seulement une partie d’entre nous voyant au travers du drame covid1989 ». (extrait d’un échange publique, traduit de l’anglais. Le tchat telegram d’orga « Anarchy2023 » et le tchat « off topic » des RIA « BeyondAnarchy2023 » sont accessibles à n’importe qui ayant un compte telegram. Leurs liens sont directement partagés par les différents comptes de réseaux sociaux des RIA).

Dans cette ambiance, on ne s’étonne plus qu’une personne handy/malade chronique demandant s’iel peut participer à l’orga des RIA se fasse refouler… Comme ceci :

Ici sont relayés quelques extraits traduits d’un article de Pieceofplastic [18], déjà évoqué plus haut, dans lequel une personne raconte son expérience lorsqu’iel à essayé de participer à l’orga des RIA et aux réus. Iel y relate les échanges eu sur plusieurs mois avec au moins l’un des organisateurs principaux des RIA (semble-t-il, vu la place qu’il y prends du moins) s’agissant de Chris Zumbrunn, qui semble parler au nom de l’équipe d’orga. E-mails à l’appui, on lit sa mise à l’écart pendant plusieurs mois et le refus d’entendre son besoin de clarification en ce qui concerne les mesures anti-transmission du covid type port du masque, aérations etc. Son besoin, mais celui de tant d’autres aussi... balayé, ignoré, puis volontairement non pris en compte, comme iel le raconte :

« ...dès mon tout premier email, j’ai essayé de proposer que les réunions d’orga et les RIA elles-mêmes soient accessibles à tout le monde. Accessible à toustexs : c’est-à-dire même aux personnes comme moi, qui continuent d’être contraintes à l’extrême prudence et à l’isolement social en raison d’une maladie ou d’un handicap,...
...Il semble évident que ce consensus, qui consiste à ignorer les mesures de sécurité en lien avec le COVID lors des RIA, n’a pu être obtenu uniquement par l’exclusion (de moi et d’autres voix critiques, qui ont un point de vue différent).
Le consensus par l’exclusion des voix critiques, c’est la ruse la plus paresseuse possible.
Dans un autre courriel, j’ai fait part de mes objections et j’ai presque supplié de faire en sorte que la réunion générale du début du mois de mars se déroule dans la sécurité COVID (voir pièce jointe 2). Encore une fois, aucune réponse. » piecofplastic – extrait traduit


Tout son témoignage (en anglais et en allemand, pour l’instant) est affligeant. Un fil de discussion sur le réseau social Mastodon dont le lien se trouve en début de son article vaut également le détour.

Combien d’autres personnes handy ou malades chroniques ont-elles dû renoncer comme cette personne à participer à l’orga, proposer un atelier, une discussion ou ont dû renoncer de venir aux RIA en raison de ce validisme décomplexé ? Et si nous devions le rappeler : Le validisme isole, le validisme tue.

Alors, comment auront-on pu faire ?
Accessibiliser un événement, c’est politique . En matière de covid comme en ce qui concerne plein d’autres trucs : Sorry, not sorry, lister sur le site les lieux accessibles en chaise roulante et ceux qui ne le sont pas (sans les rendre accessibles où changer de lieu, lol, et encore, ne parlant que d’un certain type d’accessibilité : celui qui concernerait la déambulation spatiale de chaises roulantes), ce n’est pas avoir une pensée inclusive. C’est se foutre de la gueule de bien des personnes et c’est activement assumer qu’aucun travail de solidarité et d’inclusion n’a été pensé en amont.

C’est donc encore et toujours aux personnes handy et/ou neurodivergent.ex.s de « demander » leur accès, pour, trop souvent, risquer de se le voir refuser par manque de temps ou de logistique ou alors pour devoir soi-même y renoncer vu le compliqué de la chose. Ben oui, si rien n’est prévu à l’avance, écrire un mail à la team care (pour celleux qui oseront le faire) ça n’y changera pas grand-chose. Dans certain cas oui, dans la majorité du temps, non. Être validiste c’est se dire que ça, c’est pas vraiment grave.

Ça suffit, vous avez eu plus de deux ans pour y penser, des demandes ont été formulées, des inquiétudes vous ont été communiquées par des personnes directement concernées.
A ce stade, il s’agit donc d’exclusion volontaire, ou presque.

Sur la question de « mettre des règles dans un événement anarchiste et anti-autoritaire »
(en l’occurrence ici, sur l’idée des mesures anti-transmission du covid)

Une des réponses que la personne qui a écrit sur pieceofplastic a reçue de l’orga des RIA (et l’un des refrains qu’on entend bien trop souvent) c’est qu’il n’y a pas « l’envie de jouer le rôle de la police ».

Ce sont précisément les pratiques de prises de positions consensuelles dans l’intérêt des plus opprimé.e.x.s et de la pratique de stratégies collectives anti-positions dominantes (y compris des nôtres) qui permettent d’abolir la police, ou du moins le maintien de l’ordre par la coercition. Refuser des comportements ostracisants et dominants, ce n’est pas jouer le rôle de la police. Un des rôles de la police, c’est justement de maintenir et perpétuer ces comportements excluants et donc d’entériner le monopole du pouvoir des groupes privilégiés sur ceux qui ne le sont pas.

Se pose-t-on la question de « devoir jouer le rôle de la police » lorsqu’il faut combattre et rejeter des comportements ou des théories racistes, sexistes ou lgbt-phobes ? Non. Et non seulement on combat et rejette lesdits comportements, mais on les anticipe, on en revendique l’opposition. La défense des opprimé.e.x.s et des exploité.e.x.s, ça vous rappelle pas quelque chose ?… Alors, pourquoi la question de « devoir jouer le rôle de la police » se pose-t-elle dans le cas de l’anti-validisme, de la défense de personnes malades ou handy et de celle leur montrer notre solidarité ou de la leur refuser ? Parce qu’on continue de résumer la question du validisme à une simple situation très personnelle et individualisée, sans y voir les enjeux sociétaux et les rapports de pouvoir avec lesquels ils sont interconnectés (accessibilité, précarité, racisme, sexisme, etc).

Et en ce qui concerne les événements ou les réus accessibles à distance
Qu’on ne viennent pas nous dire qu’il y a là un enjeu de sécurité (comme ça a d’ailleurs été dit à la personne qui a écrit sur pieceofplastic.com, voir son article) ou que les handy seraient trop technophiles et technodépendant.e.xs. Les enregistrements sonores (consentis) et les prises de notes anonymisées, ça existe, tout comme les retranscriptions ou réu par streams cryptées (Chris Zumbrunn en propose même pour deux de ses ateliers, cherchez la logique) et ça permet à des personnes pas valides de participer à l’orga aussi. D’autres solutions, ça se fabrique, ça s’imagine. Soyons technocritiques ET anti-validistes !

Un cadre exclusivement en "présentiel" et sans aucune mesure contre la transmission est validiste par définition. En gros, Ce serait dangereux pour toi ? Pas pour nous alors t’as qu’à venir, mais on va pas faire en sorte que tu puisses venir en diminuant le danger qui te concerne.

Un accès total, organisé en amont, par des personnes valides allié.e.x et et des personnes concernées si elles le peuvent, ça c’est inclusif. Une prise de position antivalidiste claire, nette et intransigeante, ça c’est inclusif. Pas du cas par cas au bon vouloir et selon l’avis de chacun.ex sur la nécessité ou non de rendre accessible un contenu.

Et puis bon, avec le tchat sur telegram, les différents réseaux sociaux des RIA et l’apologie des cryptomonnaies dans le programme, laissez-nous rire. En terme de sécurité et de critique des technologies , on aura vu mieux.

Tendances libertariennes

Petite précision en préambule : Le nom de ce courant politique qui se pense en dehors du spectre gauche-droite crée un peu la confusion... Il faut le comprendre depuis son contexte de création, et un petit aparté linguistique aide à y voir un peu plus clair. Désolé.e.sx car c’est un peu pénible.

Le nom de ce courant politique est l’anglicisation du mot français « libertaire », lui même issu des scènes anarchistes françaises. Mais en français, il désigne un courant politique à part entière et ne se traduit pas libertaire mais libertarien, relatif donc au mouvement libertarisme (ou libertarianisme).

Le mot anglais libertarian a donc été récupéré par une droite plus ou moins anti-étatique pour se différencier des liberals : en anglais et dans le contexte du système politique bi-partisan des US , le mot liberal désigne le parti démocrate, opposé au parti conservateur.

Libertarian peut aussi mais plus rarement s’utiliser comme libertaire auquel on rajouterais left-wing ou right-wing pour préciser, autrement dit libertaire de gauche ou libertaire de droite ! Une sorte d’anarchisme de droite (oui-oui), mais qui garde des idées anarchistes uniquement son opposition à l’état, et non à l’autorité en général. Et encore, la raison de l’opposition à l’état n’est pas en raison de son caractère autoritaire mais plutôt en raison de son monopole de l’autorité. Comme pour la « panarchie », qui défend un système où des gouvernements « non étatiques » seraient en libre concurrence les uns contre les autres. Dans la même logique, les libertarien.ne.xs ne s’opposent pas à l’argent en général mais uniquement au monopole étatique de la monnaie, d’où leur nouvel amour pour les cryptomonnaies non-étatiques issues des technologies de la blockchain.

L’anarco-capitalisme, et l’une de ses sous-branches l’agorisme (porté notamment par Derrick Broze qui est actif sur le chat telegram des RIA 2023 où il annonce qu’il viendra peut-être en parler de vive voix) sont au cœur du fameux festival « Anarchapulco » au Mexique. C’est un sommet réservé à des super-privilégiés, qui attire quasi exclusivement des néo-colons blancs venus des USA, qui considèrent que l’impôt, c’est « l’esclavage ». Ça brasse à mort avec les Freedom Cells (réseau de survivalistes qui mélange théories suprémacistes, masculinistes, new-age, conspi, etc., et qui inspire en suisse le réseau Solaris) et avec les « Underground Railroad » et leur « operation counter-economy » [19] (en gros, ce sont des riches qui « s’évadent » de la « tyrannie » fiscale des états à travers leurs propres réseaux... atroce récupération de l’histoire).

Entre autres intervenantes d’Anarchapulco : Cynthia McKinney. Tout porte à croire que c’est bien elle qui viendra aux RIA 2023 avec son atelier « Countering the anarchy of US foreign policy » [20] (puisqu’il est organisé par "hq2600", qui est le mail perso de McKinney sur son CV, et puisque la politique étrangère des USA fait partie de ses thèmes de prédilection).

Diplômée et professeure en relations internationales, ancienne politicienne étasunienne qui a siégé au niveau fédéral (parti démocrate) pendant six ans, puis elle a beaucoup influencé le Green Party. Elle est connue pour ses positions violemment antisémites, et pour ses théories conspirationnistes d’extrême-droite au sujet du 11 septembre ("Dancing Israelis") dans lesquelles elle inscrit ses combats « contre la guerre » (Syrie, Irak, Palestine, etc.). Elle propage en continu des tropes antisémites et des théories du complot à propos de George Soros, de la famille Rothschild, du "Nouvel Ordre Mondial" (« anti-mondialistes »), ainsi que de la pandémie du covid-19. Elle s’affiche régulièrement avec des négationnistes de la Shoah, notamment David Pidcock, Michele Renouf, et Dieudonné, et avec des suprémacistes blancs.

Elle met en ligne sa fascination à l’égard de régimes ultra-autoritaires. Elle a été sponsorisée dans sa campagne et a travaillé avec le parti stalinien Workers World Party qui tient des positions dogmatiques « anti-impérialistes » contre la politique états-unienne, les amenant à un révisionnisme historique et négationniste (défense de Slobodan Milosevic, de Radovan Karadzic, négation du génocide bosniaque, soutien aux nationalistes serbes, glorification de Saddam Hussein et négation du génocide kurde, etc.). Le WWP, qui s’affiche comme un parti communiste « anti-impérialiste », s’associe avec des groupes d’extrême-droite nationaliste, dans une alliance rouge-brune [21]. Dans ce genre de rapprochements idéologiques, on voit souvent une rhétorique opportuniste "antifasciste" mise au service d’un programme de type fasciste.

Depuis 2005, McKinney est proche de la vice-présidente de l’Institut Schiller du mouvement de Lyndon LaRouche (mouvement néo-fasciste ultra violent, à tendance sectaire, important relais de thèses antisémites au travers de nombreuses publications). En 2011, McKinney était à la tête d’une délégation en Libye en soutien au régime, en compagnie de Ramsey Clark (ancien procureur général au moment de la création de COINTELPRO, conseiller et défenseur de criminels de guerre d’extrême-droite) et du théoricien conspirationniste Wayne Madsen. Également présents en Lybie au même moment : les néofascistes Mahdi Darius Nazemroaya et Thierry Meyssan (à la tête du Réseau Voltaire et contributeur de la revue Eurasia, dont le rédacteur en chef est le néofasciste Claudio Mutti, un proche associé de Aleksandr Dugin et fondateur de la Société d’amitié italo-libyenne pro-Kadhafi). Les positions pro-Kadhafi de McKinney ont été diffusée sur la chaîne conspirationniste ‘Global Research TV’ de Michel Chossudovsky, qui participe notamment à la diffusion de la propagande pro-russe. En 2014, McKinney signe une lettre ouverte issue du WWP et adressée aux autorités de Novorossiyan (territoire revendiqué comme ‘’Nouvelle-Russie’’) pour soutenir les membres de Borotba (une organisation stalinienne issue de plusieurs groupes ukrainiens, extrêmement raciste et homophobe, connue pour attaquer des militant·xs de gauche). McKinney se bat contre l’« État profond », composé selon elle du « lobby pro-israélien » et des « ZioCons » (expression favorite de David Duke, néo-nazi ancien leader du Ku Klux Klan). Elle a formé une alliance de type rouge-brune nommée "#Unrig" avec Robert David Steele (un ancien fonctionnaire de la CIA, ouvertement membre d’un mouvement néo-fasciste d’extrême-droite), en soutien à Donald Trump [22].

La même Cynthia McKinney qui viendra apparemment aux RIA 2023 avec pour projet de « contrer l’anarchie de la politique étrangère des USA ». Dans un événement anarchiste, on pourrait s’attendre à ce que le terme « anarchie » ne soit pas quelque chose à « contrer » (ni un mot qualifiant la politique d’un état !), mais vu le profil, il faut s’attendre à tout. Mais surtout, que l’éventuelle venue de cette personne ne soit pas l’arbre qui cache la forêt ! Comme on va le voir, bien d’autres ateliers et personnes plus « respectables » s’inscrivent dans un courant libertarien.

Les libertariens et la « gouvernance »

Ressuscité par le vocabulaire néolibéral, le concept de gouvernance semble réduire la question sociale à une question de gestion. Qu’on y ajoute les termes de “résilience”, “démocratique”, “participatif”, “alternatif”, etc. ne change rien a cette vision technocratique de la société et de sa “bonne gestion”. On entend aujourd’hui le mot « gouvernance » à toutes les sauces (des souverainistes de tous bord aux promoteurs de la mondialisation néolibérale, des libertariens aux « collectifs militants », etc.). Comme si ce n’était pas juste un autre mot pour dire organisation par la domination, et comme s’il existait des « systèmes de gouvernance » non-autoritaires et émancipateurs. Le management ne sera jamais « horizontal » ni « décentralisé ». Il est donc logique que ce terme fourre-tout soit aussi apprécié par les libertariens.

Il y a plusieurs ateliers aux RIA proposés sur le sujet, par exemple, le plus identifiable semble être : Dual Power – building a resilient anarchist society [23] On peut lire dans la description (en anglais) sa volonté de “créer des modèles de gouvernance alternatifs”, des “citoyen.es informé.es et engagé.es”“...Cela pourrait impliquer des plans d’urgence, une gouvernance décentralisée et un accent fort sur la résilience de la société.” etc.

Dans la même lignée, on peut aussi mentionner l’atelier « Aviezer Tucker : Anarchy & Panarchy : a presentation + discussion (in English) » [24] L’atelier semble proposer une présentation de ou avec Aviezer Tucker, un universitaire qui a notamment co-écrit un livre avec Gian Piero de Bellis : “Panarchy : Political Theories of Non-Territorial States”. Ils viennent donc probablement présenter le concept de Panarchie, qui, selon l’abstract de leur bouquin commun est :

"La panarchie est une méta-théorie politique normative qui préconise des États non territoriaux fondés sur des contrats sociaux réels qui sont explicitement négociés et signés entre les États et leurs citoyens potentiels. Le contrat social explicite, ou une constitution, fixe les conditions dans lesquelles un État peut utiliser la coercition contre ses citoyens et les conditions dans lesquelles le contrat peut être annulé, révisé ou autrement supprimé." (traduction de l’anglais)

Rien que le mot panarchie devrait soulever quelques questions. Il est construit avec les mots grecs « pan », qui signifie « tout » et « arkhê », qui signifie « commandement », « pouvoir », « autorité ». Étymologiquement, c’est donc l’exact opposé d’anarchie, composé du a privatif qui signifie « absence de » et « arkhê ».

Les libertariens et leurs prisonniers politiques

A propos de l’atelier « Presentation by the Italian Committee Free Assange + discussion. (+ Free Ross Ulbricht and all the political prisoners) » [25]

Julian Assange a été accusé de plein de trucs (viol, sexisme, racisme, antisémitisme). Il se définit comme libertarien, comme il le dit lui même dans une interview « Il n’est pas correct de me mettre dans un seul camp philosophique ou économique, parce que j’ai appris de beaucoup d’entre eux. Mais l’un d’eux est le libertarianisme américain, le libertarianisme de marché. Donc, en ce qui concerne les marchés, je suis un libertarien, mais j’ai assez d’expertise en politique et en histoire pour comprendre qu’un marché libre finit par devenir un monopole à moins que vous ne le forciez d’être libre. WikiLeaks est conçu pour rendre le capitalisme plus libre et éthique. » [26]

Ross Ulbricht quant à lui (second prisonnier politique défendu par l’atelier) est un homme d’affaire inspiré par des idées libertariennes. Il est actuellement emprisonné pour avoir créé le site d’achat anonyme Silkroad sur le darkweb. On pouvait y acheter tout n’importe quoi en payant en cryptomonnaie (armes, drogues, faux papiers, services, etc). Son site lui a permis de se faire plein d’argent et de devenir multimillionnaire.

On ne sait pas trop ce que tout ça vient faire aux RIA.

Les libertariens et l’argent

Le libertarianisme milite activement pour la création de monnaies alternatives et de systèmes monétaires décentralisés. Aux RIA 2022 et 2023, on voit multitude de propositions d’ateliers sur le sujet…

Voici une liste des ateliers qui ont été proposés, agendés, et parfois renommés ou annulés. Tous sont sur le sujet du crypto-fric, des systèmes monétaires alternatifs et des monnaies alternatives :

  • Présentation et discussion sur Thomas Greco avec comme sous-titre “alternative means of exchange” puis modifié en“The tyranny of the global money system and how we can free ourselves from it” [27]
  • Banque Anarchiste [28]
  • BYOB - Be Your Own Bank [29]
  • Mutual Credit Systems [30]
  • Fair EcoSystem [31]
  • Economy and Anarchy [32]
  • Anti-Autoritaran Money [33]
  • Solid’Ark (une entreprise à Bulle dont le slogan est BANKS AND LOCAL CRYPTOCURRENCIES AT THE SERVICE OF CITIZENS AND THE REAL ECONOMY !) [34]
  • Dual Power - building a resilient anarchist society. Avec dans la description, deux thématiques :
    “Develop alternative financial systems” et “Alternative economic models” [35]
  • Kong, une monnaie de singe, SEL et BUI [36]
  • Le jeu de la monnaie [37]
  • New Economy [38]
  • Game Play as Extinction Solution, atelier d’un type qui propose entre autres idées sa « carring currency » (« monnaie du cœur » en français), une cryptomonnaie pour rétribuer au mérite les citoyen.nes agissant pour le bien de la planète. [39]

Pour mieux comprendre pourquoi on se demande ce que tout ça vient faire aux RIA :

Le libertarianisme soutient que les marchés libres et la concurrence sans entraves favorisent une monnaie émancipée et émancipatrice. Donc déjà..., qu’une telle monnaie puisse exister. Elle serait basée sur le marché, c’est-à-dire que sa création et sa valeur ne devraient pas être déterminées par une force étatique, mais plutôt par les forces de l’offre et de la demande.

Une monnaie alternative reste une monnaie. De l’argent alternatif, de l’argent « naturel » (or, argent, métaux précieux), de l’argent centralisé ou décentralisé « en vrai » ou en virtuel, ça reste de l’argent : c’est un moyen d’échange abstrait. Cela permet de créer et définir les notions de valeur, propriété, richesse au sein du capitalisme, qui, même si pensé comme alternatif, reste le capitalisme.
L’exploitation nécessaire à ce(s) système(s) et les oppressions qui en découlent sont bien réelles.
Une monnaie sans exploitation, ça n’existe pas. C’est un fantasme de bourgeois sans conscience de classe et sans conscience des privilèges sur lesquels tout ça se fonde et sur ceux que cela va créer.

En quoi tout cela serait-il anti-autoritaire ?

L’idée est qu’un système monétaire non-étatique (comme pensé par l’anarcho-capitalisme notamment) ou un système de « gouvernance » avec une intervention minimale de l’état (et basé sur la liberté individuelle et la propriété privée) serait le contexte idéal pour une monnaie « libre ». Symétriquement, une monnaie « libre » permettrait de faire émerger des systèmes de gouvernance « moins » autoritaires, voir carrément libérateurs.

Nous, nous pensons que la monnaie génère du pouvoir et permet justement de faire exister des systèmes et structures de domination, qu’elle soit sous la forme de propriété, de liquidité, de dépôts bancaires régulés et créés au niveau étatique ou qu’elle soit sous forme de cryptomonnaie décentralisée. Décentralisée, mais pourtant bien dépendante d’une multitude de ressources humaines et non-humaines et donc génératrice de système dominateur et oppressif. Entre autres, nécessaire pour faire clignoter votre porte-feuille de cryptomonnaies : des tonnes de matières premières très réelles qu’on ne va pas aller extraire soi-même avant de cliquer sur « acheter », le tout derrière son écran construit par on ne sait quel.le humain.e exploité.e on ne sait où mais qui recevrait son salaire en cryptomonnaie non régulée par l’état, donc tout-va-bien.

On est pas d’accord parce que prétendre qu’une monnaie puisse être bénéfique, voir émancipatrice, c’est refuser de critiquer les fondements du capitalisme et ses relations sociales et entre autre, la propriété privée, le travail et la marchandise.

Des workshops vantant les possibilités anti-autoritaires d’un système monétaire aux RIA à coup de Blockchain et cryptomonnaies ultra techno-dépendantes, là aussi, tout va bien.. ?

A voir les propositions de certains ateliers, et la forte présence de personnes connues et reconnues pour leurs positions et leurs activités libertariennes, ça donne l’impression qu’il y a comme une tentative d’inscrire les différents courants libertariens (anarcho-capitalisme, agorisme, panarchie, etc.) dans l’histoire présente et future de la pensée et de la pratique anarchiste. Faire passer la pensée libertarienne pour une pensée libertaire, ça fait flipper ! Par exemple, l’idée des plateformes « Beyond Anarchy 2023 » [40] créées par Gian Piero de Bellis, est de « relancer l’action anti-autoritaire de manière coordonnée, à l’image de ce qu’avaient préconisé les participants au Congrès anti-autoritaire de 1872 ».

Tendances technophiles

On ne va pas redire ici pourquoi les problèmes sociaux ne pourront jamais êtres résolus par des solutions technologiques. On ne va pas non plus refaire la critique des « expert.es » qui prétendent savoir mieux que nous quels sont nos problèmes et comment les résoudre. On ne refera pas non plus la critique du mythe progressiste qui prétend qu’on va toujours vers le mieux. Depuis combien de temps les promoteurs des OGM nous ont promis d’éradiquer la faim dans le monde ? Que les promoteurs du nucléaire nous parlent d’une technologie propre et sans danger ? Qu’internet est un formidable outil de démocratisation ? Non, la technologie n’est pas neutre, elle est dans les mains de celleux qui ont le pouvoir de la créer, et de celleux à qui elle profite. Faut-il aussi répéter que les technologies issues d’internet ne sont pas dématérialisées ? Qu’il y a besoin d’un maillage de câbles, de fibre optique, d’antennes-relais, de transformateurs qu’il faut fabriquer, entretenir et sécuriser ? Qu’il faut de l’énergie pour créer de l’électricité, pour la transporter, qu’il faut creuser des mines, extraire des métaux ? Et que pour ça des personnes sont exploitées et des territoires dévastés ? Qu’il faut déplacer des populations, mener des guerres ? Cette prétendue dématérialisation est en fait très matérielle. Les personnes touchées par le conflit lié au coltan qui ravage la région du Kivu au congo depuis des années ou celles touchées par les conflits autour des mines de lithium au chili en savent quelque chose.

Et les technologies devenant toujours plus complexes et hors de portée des individuexs (sans même parler de leur fabrication), des expert.es de tous poils viennent nous expliquer comment tout cela est pour notre bien, ou pourrait l’être, pour autant qu’on les écoute. Comme on l’a vu, dans le programme de ces RIA, on trouve plusieurs de ces experts (reconnus ou autoproclamés), qui détaillent dans leurs schémas et théories de laboratoire des plans pour une nouvelle organisation sociale (démocratique, citoyenne, « anti-autoritaire », « anarchiste » ou autre).

L’atelier « Living cities and civics » [41] en est une caricature assez édifiante. Voici sa description (traduite de l’anglais) qu’on trouve dans le programme des RIA, dans laquelle la mention des différents titres du Monsieur occupe la moitié de la place : « Matthew Skjonsberg est directeur associé du Future Cities Laboratory Global (FCLG-ETHZ), coordinateur du programme doctoral "Research Methods in Landscape and Civic Design" de l’Institute of Landscape and Urban Studies (LUS-ETHZ) et chargé de cours sur le design civique et la santé publique (MscLA-ETHZ). La discussion qui suivra la présentation portera également sur le concept de civisme et sur les modes de vie alternatifs dans les environnements de vie (en plusieurs langues). »

Autre exemple, avec l’atelier « Systemic playing towards anarchy » [42], qui peut paraître sympa à première vue mais qui soulève quand même quelques doutes. En effet, Evo Busseniers est notamment affilié.x.es au Global Brain Institute, au sein duquel Evo a effectué sa thèse de doctorat. Le « Global Brain » est une conception du monde inspirée des neurosciences pour qui l’interconnexion des humains et des machines (issues des technologies internet de l’information et de la communication) constituerait une forme de « cerveau global », avec son système nerveux, ses connexions neuronales, etc. Cette vision organique et totalisante des relations humaines est en soi assez flippante. Le Global Brain Institute, qui propose de développer cette « intelligence globale » a pour mission de « [...]nous orienter efficacement vers une intelligence collective qui nous permettra de nous attaquer à des problèmes mondiaux trop complexes pour les méthodes traditionnelles. » [43] C’est assez clair : les « problèmes mondiaux » sont trop complexes pour des cerveaux humains (et y’a plus qu’a attendre le jour où ce cerveau global décidera de mettre fin à l’oppression !). Si ces « problèmes mondiaux » sont la misère et l’exploitation, et que les technologies de l’information et de la communication sont un des moteurs actuels de la croissance capitaliste, que peut-on espérer de ces technologies ? Après, si les problèmes mondiaux sont « comment continuer à dévaster la planète et redonner un coup de jeune au mythe du progrès pour continuer à ce que rien ne change », alors oui, le « cerveau global » est peut-être la solution. Et, faut il encore rappeler que sur cette terre, pas tout le monde a accès aux mêmes ressources, par exemple un smartphone et une connexion internet ?

On pourrait aussi parler de l’atelier « agro-labs » [44] proposé par citrusgenetics.org, une entreprise fondée par le chercheur en biologie moléculaire Christos K. Kotakis, qui travaille notamment sur la « bioénergétique de l’ARN » et « son application en bioélectricité pour la construction d’une nouvelle génération de cellules photovoltaïques » [45]. L’entreprise citrusgenetics possède 15 hectares de terrain agricole, un parc agro-industriel avec 900 m2 de bâtiments, des serres et un laboratoire pour de recherches en biotechnologies [46]. On n’avoue ne pas vraiment avoir compris ce que c’est et comment l’entreprise se finance. Toujours est-il que ça fait longtemps que des paysan.e.xs, des anarchistes et des mouvements écologistes radicaux, se battent contre les biotechnologies et les OGM en particulier, qui sont la plupart du temps financées par les géants de l’agrochimie. Que ce soit des chercheureuses « indépendants » qui mènent ces recherches ne change rien au fait que le savoir agricole et l’amélioration des plantes est un savoir millénaire, qui doit rester dans les mains des paysan.xes, et pas des expert.es de laboratoire. Dans le cadre de l’agriculture, les biotechnologies ne font que déposséder encore un peu plus les personnes qui pourtant nourrissent la planète.

Et un dernier exemple pour rigoler : l’atelier “Game Play as Extinction Solution” [47] de Philip McMaster, ancien enseignant en écoles de commerce, qui a de très nombreux surnoms : SustainaClaus (jeu de mot avec « Santa Claus » et « sustain », en anglais « père noël » et « durable »), Santa of Sustainability, Professor P, Professor Planet, DaLong… Il se présente comme « co-fondateur » (mais on dirait qu’il n’y a que lui en fait) de ConscienceLand, de « Republic of Conscience », du « mcMaster Institute » et de plein d’autres trucs avec des noms similaires.

Il se présente comme « Change ambassador for benevolent A.I » et a l’air d’être à fond sur les technologies comme outil pour sauver le monde et aussi pour la « durabilité ». Il veut utiliser l’intelligence artificielle pour aider à « lutter contre le changement climatique » et la « fin du monde » (sic), et les cryptomonnaies pour financer la dite lutte. Il propose une sorte de concept/mouvement, le principe des Three finger, les trois doigts (avec un signe de 3 doigts levés) qui signifierait les trois concepts : SDG + ISR + CSR :

SDG : Sustainable Development Goals = objectifs de développement durable (= les 17 objectifs définis par l’ONU pour sauver le monde d’ici 2030)
ISR : Socially Responsible Investment = investissement socialement responsable (= développement durable dans les placements financiers)
CSR : Corporate Social Responsibility = responsabilité sociétale des entreprises (= prise de position volontaire d’entreprises qui souhaitent faire gaffe à leur image sociale et écologique)

A tout ça on rajoute une dose de punchlines et concepts genre Freedom-is-my-nationality, de spirit à tout va, de love, de méritocratie, et autres bidules. Par exemple, son idée de cryptomonnaie « carring currency » (« monnaie du cœur » quand il le francise), une cryptomonnaie qu’on recevrait en récompense à chaque « bonne action pour le climat ». Il appelle ça le « crédit social universel ». Dans l’idée, c’est pour les consommateuricesx mais aussi pour les entreprises qui font des choix « durables » et pour les « technologies durables ».
En résumé c’est une personne qui croit aux principes ONUsiens en matière d’écologie mais n’est pas content que ça ne soit pas respecté, donc milite en allant aux différents forums et sommets se prendre en photos avec tout le monde faisant son signe des trois doigts et croit que certaines technologies peuvent devenir « benevolent » (bienveillantes) et aider à lutter pour sauver le monde.
En ce qui concerne le workshop aux RIA “Game Play”, si on a bien compris, ça semble être un GN (jeu de rôle Grandeur Nature, en anglais c’est LARP) qui servirait à comprendre comment atteindre les 17 buts définis par l’ONU pour 2030, à travers l’application de « extinction solution » qui est en gros , son concept de mise en pratique de tout ça pour y arriver !
Bref... c’est un bon exemple que les différentes saveurs du libéralisme peuvent très bien cohabiter dans un monde capitaliste : techno-progressisme, spiritualité new age, citoyennisme, etc.

Tendances new age

Cet été, on pourra peut-être payer son verre en FairCoin (cryptomonnaie « écologique et résiliente », notamment défendue par Chris Zumbrunn) à l’espace noir (espace « libertaire » dans la ville de St-Imier) [48], et sûrement ailleurs à « prix libre et conscient », ou bien se confectionner un menu énergétiquement équilibré lors de l’atelier « alimentation consciente » [49]. S’échanger ensuite quelques mots doux entre girafes à l’atelier « communication non-violente » [50], ou se battre pour la paix à l’atelier « PlayFight » [51] qui invite à « une connexion profonde » avec son « soi primitif » ou sa « nature intacte », à « un voyage personnel et une expérience tribale », à s’entraîner au combat « en pleine conscience », « tels des guerriers et guerrières du cœur pour mettre fin à la violence et développer la paix intérieure ». Sérieux, what the fuck ? Une alimentation « consciente »... de la déforestation, de la désertification, de l’exploitation par l’agro-industrie ? Non, dans l’esprit New Age, ça veut dire « conscient par rapport à soi et à son propre corps », mais ça écarte la prise de conscience et la critique des violences systémiques.

Le New Age, une spiritualité contemporaine

On voit autour de nous se banaliser les mots « énergie », « pensée positive », « pleine conscience », « karma », « intuition », « résilience », « bienveillance », « taux vibratoires », « potentiel humain »,… qui sont des concepts à relier au New Age, un ensemble de croyances nées dans le contexte occidental alors en cours de sécularisation et d’industrialisation. C’est une néo-spiritualité qui s’appuie paradoxalement sur des justifications pseudo-scientifiques, malgré qu’elle se soit construite en réaction au matérialisme et à la raison instrumentale qui accompagnent le développement industriel. Héritière directe du spiritisme, elle vient de la pensée occultiste, qui veut faire de l’humain·x un dieu sur terre, en utilisant les science modernes et en les réinjectant d’autres significations, pour prouver sa pertinence. L’occultisme vient d’un désir de réconcilier les découvertes de la science moderne avec une vision du monde religieuse, mais débarrassée des traditions spirituelles anciennes. Dans ses tendances plus conservatrices, liant le territoire et l’identité, il a nourri les mouvements Lebensreform ou völkisch, jusqu’à aujourd’hui. L’idéologie New Age est ainsi profondément euro-centrique, avec des éléments racistes et orientalistes, c’est un syncrétisme qui emprunte et mélange des origines bouddhistes et hindouistes inventées ou réinterprétées, et qui se réapproprie des systèmes de divination (comme l’astrologie, le magnétisme, etc.) pour accéder à des réalités supérieures. Aujourd’hui, au travers de ses divers courants, cette forme de pensée magique imprègne de nombreux espaces et secteurs d’activité (par exemple à travers l’un de ses courants réactionnaires les plus fort du moment : l’anthroposophie, sa médecine et sa gamme weleda, son agriculture biodynamique et ses produits demeter). Comme idéologie individualiste et libérale, elle constitue un terreau fertile pour une réforme du capitalisme qui convient parfaitement aux tentatives de greenwashing actuelles : en faisant porter la responsabilité à chaque individu·x de se changer soi-même pour transformer le monde, elle soutient la conception de l’humain·x comme « consomm’acteur » avec pour seul horizon d’auto-détermination un « choix » marchand individuel entre quelques gestes éco-citoyens.

Le New Age, en plus d’être un conditionnement idéologique compatible et nécessaire à la survie du capitalisme mondialisé, est porteur d’un énorme business. Il ouvre de nouveaux marchés à l’infini, au fur et à mesure que s’étendent et s’aggravent le désancrage social, la détresse psychique, l’anxiété, l’épuisement physique, l’intoxication et les maladies chroniques, la dépendance aux technologies, etc. Sur une planète asséchée, on voit alors fleurir stages et enseignements (en présence ou sur internet) payants (NB. la CNV est une marque déposée) ; coaching de vie (privé ou imposé aux employé·xs par les entreprises) ; thérapies « alternatives » naturelles (homéopathie, naturopathie, etc.) ; produits de consommation (dispositifs anti-ondes électromagnétiques, nourriture ‘’karma’’, tisane de sauge du jardin estampillée Weleda, etc.) ; services de voyance et de médiumnité ; etc.

En observant un peu plus loin, on voit aussi que ce logiciel de pensée, qui a tendance à fournir une explication des causes par les effets (raisonnement où l’on peut interpréter chaque signe comme une confirmation de ce qu’on pense), ouvre la porte à des visions du monde conspirationnistes.

Pensée occidentale et appropriation culturelle

La spiritualité New Age est imprégnée d’orientalisme (références par exemple à la « tradition hindoue » ou « chinoise », « ayurveda », « sagesse orientale », « yin/yang », « Maître Krishnamurti », etc.). Elle se construit sur différentes formes d’appropriation culturelle où, dans une situation asymétrique en termes de pouvoir (histoire coloniale et domination structurelle), des éléments de cultures autochtones ou d’autres traditions sont extraits de leur contexte culturel et social et pompés de manière sélective par des groupes qui les dominent structurellement. Ils les utilisent ensuite de manière inauthentique pour fabriquer leur spiritualité, et souvent mais pas forcément… les marchandisent. Sous prétexte « d’ouverture au monde », l’appropriation culturelle permet ainsi la perpétuation de ces dominations quasi systématiquement coloniales, voire du colonialisme pur et simple (à travers le tourisme thérapeutique et autres stages organisés dans des « centres » sur des collines achetées par des blanc·hes en Inde, par exemple).

Typiquement, les notions de « primitivisme » et de « tribalité », utilisés dans les stages de Playfight comme des projections fantasmées par des personnes blanches en quête de sens, ne sont pas historicisées ou problématisées. Elles s’inscrivent pourtant dans une longue histoire d’expansion coloniale « civilisatrice », annihilant sur son passage tout ce que cet Occident colonial a exotisé et construit comme « primitif » par rapport à lui.

Développement personnel /vs/ anarchie

La pensée New Age a tendance à réduire des problèmes complexes à des explications simplifiées, qui permettent d’avoir prise sur des situations pas faciles, de leur donner un sens, ou du moins de s’en détacher (par exemple, la difficulté à se faire embaucher, qu’on mettra sur le dos d’une « mauvaise influence astrale », ou de « pensées négatives », plutôt que de la relier à toute une flopées de raisons interconnectées, sociales et politiques, racistes, sexistes, lgbtqphobes, classiste, etc.). Ça peut affaiblir la capacité à formuler des solutions politiques à des problèmes, dès lors qu’ils sont vécus comme uniquement personnels et non pas comme inscrits dans une réalité politique, structurelle et matérielle. Ça conduit à une aliénation et à un détournement des luttes, tout en donnant l’impression d’être dans une lutte politique pour sa survie. Ça laisse la place à une individualisation des situations vécues : sentiment qu’elle sont méritées quand elles nous profitent (dénuée de la notion de privilèges) et à sentiment de culpabilité quand elles sont difficiles, négatives, violentes (dénuée de la notion d’oppressions).

Ce qu’on observe autour de nous, c’est que ces croyances transforment la tension anti-autoritaire (la démarche anarchiste de vouloir détruire toute forme d’autorité y compris en soi-même) en une résignation inoffensive et récupérable par l’état, résumée dans la fameuse expression ‹‹sois le changement que tu veux voir en ce monde››, une injonction (infantilisante) au dépassement de soi pour s’upgrader « vers une meilleure version de soi-même ». Ça mène à une politisation à droite, dans le sens où ça tend vers une négation ou une symétrisation des rapports de domination systémiques. Par exemple, plutôt que de politiser le rapport de classe (« fuck ton patron qui suce ta force de travail »), ces techniques managériales de « développement personnels » culpabilisent et poussent à la résignation : « relaxe avec un peu de yoga et va pointer demain matin avec le sourire, et le cosmos te rendra un avenir radieux ». Au fond, toujours la même injonction à « éveiller l’intelligence » et devenir « plus authentique »… pour se sentir mieux. L’imprégnation du new age parvient même à spiritualiser le besoin politique de care, et éventuellement à monétariser la solidarité. On n’a rien contre le fait de prendre soin de soi, bien au contraire, c’est même politiquement nécessaire. Mais le développement personnel, ça n’a rien à voir avec la tension anti-autoritaire.

Risque autoritaire

l existe aussi un risque que les pratiques new age puissent favoriser des formes d’autoritarisme, un risque qui apparaît dès lors qu’une croyance entre dans un système qui prescrit et qui explique à travers une ou des personnes (proches ou distantes). Croire c’est donner du pouvoir-de-savoir-mieux-que-soi-même à un système de pensées, et donner du pouvoir, c’est donner volontairement de sa soumission et de sa confiance en ces croyances. À partir de là, on risque de voir nombre d’opportunistes ou de marchand·xs de misère apparaître pour théoriser ce pouvoir, le vendre, et lui donner corps en le personnifiant.

Communication et idéologie non-violente

Il y a sûrement des outils intéressants à s’approprier sur des bases anti-autoritaires dans les différents courants de la « communication non-violente » (CNV). Mais ça n’est pas qu’une « méthode », et on voudrait rappeler quelques présupposés idéologiques de cet « art de vivre ». Elle est d’inspiration New Age, comme on le voit chez l’un de ses fondateurs Marshall Rosenberg (par ailleurs une personnalité gourou et misogyne), pour qui le processus de CNV, c’est se reconnecter avec une « énergie divine bien-aimée ». Les « besoins humains » (théorisés par un économiste capitaliste membre du Club de Rome) y sont considérés comme universels et « indépendants de tout contexte » dans la théorie de Rosenberg. Ça participe d’une lecture du monde essentialisante, qui puise dans de nombreux mythes en rapport avec un supposé « état de Nature » qui extrait l’individu·x de son contexte social, culturel, historique, politique. C’est pas pour rien que les masculinistes se retrouvent à fond dans la CNV, et la pratiquent dans leurs cercles de parole, où la construction de leur masculinité n’est plus remise en cause, où leurs interactions (violentes) avec des personnes socialisées comme femmes* sont abordées indépendamment des rapports sociaux qui les lient. On considère au contraire qu’il est nécessaire de politiser nos réalités individuelles, c’est-à-dire de les situer dans l’ensemble des rapports de pouvoir qui structurent le monde social.

L’idéologie contre-révolutionnaire de la « non-violence » ramène la discussion à l’opposition abstraite et décontextualisée « violence/non-violence », qui masque les rapports de force entre dominant·xs et dominé·xs. Elle s’appuie sur une histoire écrite par les puissant·xs, et une falsification dégueulasse de l’histoire des luttes. Le positionnement « non-violent » est réservé à des personnes qui occupent une position sociale privilégiée, et qui ont le pouvoir de définition de ce qui l’est ou ne l’est pas. Il procède de l’exotisation de la colère et des luttes, d’une vision paternaliste et raciste qui pose la culture démocratique blanche occidentale comme point de référence qui condamne « la violence » autour d’elle, tout en s’extasiant de certaines formes de luttes suffisamment lointaines. Dire que la non-violence est une idéologie de dominant·xs, ça ne veut pas dire qu’on fétichise « la violence ». La violence est déjà là, elle est quotidienne, elle est dans la hiérarchie sociale, elle est dans les dispositifs de contrôle et de maintien de l’état. Il faut lire Angela Davis et Assata Shakur depuis la prison, Audre Lorde sur la colère des femmes* noires, il faut se rappeler Mike, Hervé, Nzoy. Qui peut dialoguer gentiment comme des girafes avec l’oppresseur·x et quand est-ce que ça a jamais renversé quoi que ce soit. Mon mec est un violeur mais lui aussi a des besoins. En suisse est votée la loi ultra-répressive et islamophobe LMPT (loi sur les mesures préventives en matière de terrorisme), pendant ce temps-là les anti-autoritaires se réunissent pour s’entraîner à la communication non-violente.

La CNV focalise sur la forme, au détriment du contenu. Elle stigmatise le conflit comme l’expression d’un truc négatif, dont on devrait se débarrasser. De notre côté, on ne veut pas écarter la colère, on pense qu’il est nécessaire de faire vivre le désaccord politique. Politiquement, le conflit peut être conçu comme l’expression d’une confrontation de vécus qui ne sont pas au même plan, en terme de pouvoir. Le conflit est fertile, il ne faut pas l’écarter mais le politiser.

Tendances effondrementalistes

(chapitre largement inspiré du texte et des références proposées par Ruth Paluku Atoka et Jérémie Cravatte)

Comme si ça suffisait pas que des capitalistes libertariens se tapent l’incruste, il faut que les collapsos ramènent leur « science » (présentation du livre "Comment tout peut s’effondrer : petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes" [52]). Parmi les différents récits de l’effondrement, le choix de celui de Pablo Servigne (ingénieur agronome) et Raphaël Stevens (éco-conseiller diplômé d’une école de commerce) nous fait réagir. Ces deux autoproclamés « experts » s’inquiètent de l’avenir des classes moyennes des pays industrialisés et de l’impossibilité de poursuivre leur mode de vie. Les collapsos appellent ça la fin de "notre" civilisation (industrielle et basée sur les énergies fossiles), autrement dit la fin DU monde, et il s’agirait désormais d’apprendre à en « faire le deuil ». S’appuyant sur le scientisme ambiant, les collapsos prétendent avoir inventé une « discipline scientifique » (dont l’un des pilier est d’ailleurs « l’intuition »…), mais ce n’est pas une science, c’est un récit situé et politiquement orienté. C’est une vision apocalyptique, scientiste et nombriliste, partant d’un point de vue blanc, occidental, valide, urbain, masculin, hétéro, et qualifié/éduqué, où encore une fois dans l’histoire, une classe occidentale privilégiée s’autoproclame justicière (climatique) et porte le fardeau de devoir sauver le monde. On est censé·x s’inquiéter qu’ils s’inquiètent de la fin de leur monde ?

Mais pour « les autres » humain·xs, qui n’existent pas dans ce système de pensée occidentalo-centré sauf à des fins utilitaristes (et sauf quelques exceptions selon les auteur·ices), la catastrophe est là depuis longtemps et la survie est un combat réel. L’extermination des populations autochtones pendant la colonisation, leur mise en esclavage, la destruction de leurs espaces vitaux à des fins d’exportation vers l’europe, la pollution et l’empoisonnement de l’air et des sols dans les pays colonisés ou dans les quartiers pauvres et non-blancs, ça fait un bail que ça existe. Tout le monde n’est pas touché de la même manière par la pollution et les dérèglements climatiques, selon nos ressources matérielles, nos connections sociales, nos états de santé, accès aux soins, au logement, etc. Il y a une ségrégation qui permet aux classes sociales les plus favorisées de conserver pour un temps leur coin de planète et de « se préparer », tout en pillant le reste de vie qui persiste autour. C’est l’écologie des riches qui efface la rupture coloniale, et pendant ce temps-là, les autres qui sombrent, ils s’en foutent.

Sous prétexte d’objectivité scientifique, les discours de l’effondrement naturalisent l’ordre social capitaliste en amalgamant des changement écologiques ou climatiques irréversibles avec des mécanismes socio-politiques par définition changeables mais présentés comme inéluctables. Ils entretiennent par ailleurs une confusion avec leurs notions fourre-tout (le « tout » peut s’effondrer n’est pas bien défini) – si la biodiversité disparaît effectivement et qu’on assiste à une irrémédiable extinction de masse, le capitalisme fossile, lui, a encore de beaux jours devant lui. Ils participent à une réécriture hégémonique de l’histoire, où les exemples qu’ils mobilisent sont en réalité des sociétés qui ne se sont pas « effondrées », mais des populations qui ont été agressées, extorquées ou détruites (raids esclavagistes, destruction des zones cultivables et habitables, destructuration de la paysannerie, etc.). Et c’est ce qui continue à se produire avec la raréfaction des ressources. Comme le dit Jérémie Cravatte, « les sociétés actuelles ne se définissent pas par cette seule caractéristique thermo-industrielle mais aussi, ou surtout, par l’accumulation du capital au moyen de l’accaparement par dépossession. (…) Pour se perpétuer, le capitalisme a besoin du colonialisme, du patriarcat et du productivisme. Ensemble, ils forment les piliers de « notre civilisation », piliers qui ne sont pas en train de « s’effondrer » (et qui ne s’effondreront pas tous seuls) mais plutôt de se renforcer. » L’état, sa police, sa justice, c’est la même. Maintenant comme jamais, la répression s’intensifie contre les mouvements écologistes et anti-colonialistes, de défense des territoires, contre l’extractivisme, la déforestation, etc. La collapsologie se présente comme un imaginaire de rupture, mais de ceux qui effacent l’histoire et invisibilisent les résistances passées et présentes contre la domination.

Les discours collapsos sont pour la plupart récupérables par des propositions réactionnaires, ce n’est pas un hasard, et ils s’en inspirent parfois eux-mêmes sans les nommer. La (prétendue) fin de la civilisation occidentale fait écho au mythe raciste du « grand remplacement », avec pour réponse un repli identitaire. Stevens et Servigne invitent dans leurs livres à se « ré-ensauvager » (figure du « sauvage » non questionnée) et à « renouer avec nos racines profondes », s’inspirant des archétypes racistes du psychiatre antisémite Carl Jung, pétri de mythologie nordique et proche du nazisme. Ils célèbrent le « masculin sacré » et plaident pour des rituels initiatiques masculinistes qu’ils pratiquent eux-mêmes avec d’autres « nouveaux guerriers » lors de weekends organisées par le ManKind Project. Ils rendent hommage à Joanna Macy, inspiratrice de l’éco-psychologie et fondatrice de la Fondation Findhorn, un « écovillage » ésotérique new age. Ils appellent à des alliances aveugles, notamment avec des survivalistes d’extrême-droite, et propagent les thèses de l’ingénieur complotiste, homophobe et xénophobe Dmitry Orlov. Ils envisagent aussi sincèrement le « déclenchement d’un véritable effort de guerre », en célébrant de « grands récits » militaristes : « tout cela fait vibrer le sens du sacrifice, de l’héroïsme, de la défense des valeurs sacrées, d’une identité, d’un territoire ». En attendant la guerre, en bons conseillers du Prince, ils collaborent avec les autorités et monnayent leurs conseils de gouvernance technocrate (auprès du ministère de l’économie à Bercy ; de fédérations patronales en suisse et en belgique ; d’institution en charge du nucléaire ; etc.).

Pour toutes ces raisons, et même s’ils participent à la diffusion de certains constats dramatiques sur la situation écologique, ces discours sont désarmants. D’ailleurs selon eux, c’est « une situation inextricable qui ne sera jamais résolue, comme la mort ou une maladie incurable ». Il n’y a pas de solution, alors la perspective proposée est de « survivre » et de « s’adapter » (résilience), en attendant l’événement purificateur et la « renaissance », au lieu de s’attaquer ici et maintenant aux responsables du désastre, qui entretiennent et tirent profit du système capitaliste, raciste, sexiste, validiste.

… La dose de violence assumée pour se permettre de prôner un « happy collapse ».

Pour ne pas finir...

À part ce méli-mélo aux tendances conspis, validistes, libertariennes, capitalistes, effondrementalistes, ésotériques et technophiles, y aura sans doute plein de chouettes ateliers. On a envie de se rappeler de ce que pourraient vraiment être des rencontres anti-autoritaires, anarchistes et autogérées sans la présence de quelques proprios libertariens prenant beaucoup trop de place et d’ateliers super craignos : un lieu pour se renforcer, se montrer de la solidarité, du courage et de la rage dans nos luttes.

On veut finir la lecture de ce texte en se disant que bon, on ira aux chouettes ateliers et on rira/vomira des autres, mais il y a un truc super effrayant dans l’idée même que tout ça se retrouve à cohabiter avec nos luttes et nos survies. On ne veut pas leur donner de la place, un public, ni l’occasion à elleux de se renforcer, de tisser des liens et de polluer les nôtres.

Comme on l’a déjà dit, ceci n’est pas un appel à ne pas aller aux rencontres de cet été. On voulait juste poser la question de qui s’y rencontre, en fait.

des anarchistes, le 21 juin 2023

Ressources

quelques ressources pêle-mêle qu’on a envie de partager, qui contiennent de nombreux liens vers d’autres ressources. Il faut fouiller et y’a forcément des trucs auxquels on n’adhère pas totalement mais dans l’idée, si on avait eu cette discussion avec un.e pote qui à la fin nous aurait demandé « tu veux bien m’envoyer pêle—mêle des ressources que tu trouves chouettes sur ce sujet et sur les sujets qui gravitent autour de tout ça ? » ben on aurai pu lister ça :

Validisme

Libertarianisme

Complosphères

(dans le sens de « liens entre actualité liée au covid, droite et théories du complot »)

Racisme et colonialisme

Altercapitalisme et extrême-droite

Croyances et mouvements New Age

Colère et dépossession vs non-violence

Récits de l’effondrement

Critique de la technologie et écologie

à propos des tendances écolo-réactionnaires :

Documents joints

Notes

[1note sur l’âgisme ambiant : la capacité/volonté de remettre en question l’autorité quelle qu’elle soit (il y en a qui appellent ça « l’ouverture d’esprit ») n’a aucun rapport avec une question générationnelle. Si de « vieux anar’ » décident de penser en termes racistes, c’est qu’iels sont racistes. D’autres ne le sont pas. Et s’il y avait besoin de le dire, il y a plein de jeunes « anar’ » qui sont super réac’s.

[4pareil

[7voici ses différents sites web ou comptes sur les réseaux : https://zumbrunn.com, https://twitter.com/zumbrunn, https://synergiehub.ch, https://github.com/zumbrunn. Il a aussi sa page sur le site de Gian Piero de Bellis : https://panarchy.org/zumbrunn/zumbrunn.html

[21pour plus d’information concernant ce type d’alliances, voir l’histoire des idéologies de type « troisième position »/« third position »/querfronts, qui se pensent généralement comme "ni de gauche ni de droite" et qui synchrétisent des idées conservatrices ou réactionnaires sur le plan culturel, et (prétendument) « anticapitalistes » et majoritairement nationalistes sur le plan économique

[22plus d’info dans l’immense travail de recherche : « An Investigation into Red-Brown Alliances - Third Positionism, Russia, Ukraine, Syria, and the Western Left », 2015 : https://theanarchistlibrary.org/library/vagabond-an-investigation-into-red-brown-alliances
autre source d’infos : https://angrywhitemen.org/2019/03/24/ex-congresswoman-cynthia-mckinney-makes-common-cause-with-white-supremacists/ ; https://en.wikipedia.org/wiki/Cynthia_McKinney ; https://www.holocaustresearchproject.org/essays&editorials/larouche2.html

[32https://organize.anarchy2023.org/event/vjPSNkeTJzeYxPZa3/economy-and-anarchy(RIA 2022 et RIA 2023, le lien d’origine renvoie maintenant a Anti-Autoritaran Money, RIA 2022)
(archive de la page au moment de notre rédaction :
https://web.archive.org/web/20230619074049/https://organize.anarchy2023.org/event/vjPSNkeTJzeYxPZa3/economy-and-anarchy

[34https://organize.anarchy2023.org/event/vjPSNkeTJzeYxPZa3/solidark (RIA 2022, le lien d’origine renvoie aussi maintenant à Anti-Autoritaran Money, RIA 2022)
(archive de la page au moment de notre rédaction :
https://web.archive.org/web/20230619074221/https://organize.anarchy2023.org/event/vjPSNkeTJzeYxPZa3/solidark

[45traduit du grec de leur page facebook : https://www.facebook.com/citrusgenetics/

[46pareil

[49https://organize.anarchy2023.org/course/Jn3HuzMXysbzmoR4w/alimentacion-consciente
(archive de la page au moment de notre rédaction :
https://web.archive.org/web/20230621103844/https://organize.anarchy2023.org/course/Jn3HuzMXysbzmoR4w/alimentacion-consciente
ps : On a une inquiétude liée au crudivorisme dans cet atelier. On ne porte pas de jugement sur une personne qui choisit de manger des aliments crus, chacun·x met se qu’iel veut dans son assiette, mais on fait remarquer qu’il y a une forte présence du crudivorisme dans certains courants naturopathes hygiénistes à tendance sectaire et conspi, type Casasnovas ou Grosjean (qui prétend entre autres foutaises que guérir une gastro peut rendre autiste).

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