Expression - Contre-culture art contemporain

[Genève] Un artiste genevois confond l’ayahuasca avec l’ecstasy et brille par sa bêtise

L’entrée du quartier des Grottes est, depuis la nuit du 2 décembre, illuminée par Pinta Cura, une gigantesque fresque lumineuse multicolore mesurant 17x24 mètres. Sur la partie gauche, on peut voir une tête jaune de jaguar aux yeux hallucinés et trois croix grecques ornant le dessus de la figure. Au milieu se situent des losanges imbriqués roses et jaunes et à droite, un anaconda d’un vert pharmaceutique dont le corps est rempli d’une vingtaine d’éléments ronds de couleurs différentes. La fresque „magistrale“ donne directement sur la gare Cornavin et incarne l’oeuvre phare du Geneva Lux Festival 2016, 3e édition du festival lumineux organisé par la Ville de Genève en décembre et janvier.

Genève |

La fresque est réalisée par Frédéric Post, co-gérant de la boîte de nuit branchée Motel Campo, co-organisateur du festival néo-chamanique Mos Espa et artiste carrièriste. Comme l’art dans l’espace public l’exige, l’oeuvre de Frédéric est accompagnée d’un panneau d’intention destiné aux citoyenNEs genevoisEs. Celui-ci nous informe du fait que les figures totémiques du jaguar et de l’anaconda sont inspirés du chamanisme colombien. On y apprend aussi que Frédéric désire „nous faire quitter notre ethnocentrisme pour faire découvrir d’autres traditions - et d’autres langages visuels, d’autres modes de pensée - de peuples autochtones d’Amazonie et dont les territoires sont toujours plus menacés.“

Cette description pédagogique et morale esquisse la superficialité conceptuelle des produits de l’économie créative pseudo-engagés. Malgré l’alignement de quelques phrases pleines de sagesse, le sermon de Frédéric ne convainc pas : son oeuvre est hypocrite et véhicule consciemment des rapports de domination. Avec Pinta Cura, il s’approprie l’iconographie d’une pratique culturelle amazonienne pour la confondre avec des poncifs de la culture occidentale : la trinité chrétienne avec les croix et les drogues synthétiques. Ces dernières sont figurées par les différents éléments ronds remplissant le corps de l’anaconda. Ce sont les reproductions de symboles ornant les comprimés d’ecstasy qui sont le fil conducteur du travail artistique de Frédéric et qu’il amasse depuis une dizaine d’années.

Cette méthodologie d’hybridation rejoint pleinement l’esprit du Festival Mos Espa organisé par Frédéric et son copain Fabien Clerc. Pareillement, ce festival essaie - à travers le titre revendicatif de la dernière édition NEO SHAMANISM IS NOT A CRIME - d’affirmer une revendication politique. Celle-ci s’avère néanmoins aussi inintéressante que l’investissement de Frédéric contre l’impérialisme en Amazonie. Selon Mos Espa, "le chamanisme a quitté les steppes, les déserts et les forêts primaires pour voyager jusque dans nos villes". Les adhérants de la culture néo-chamanique ont réussi à se construire un imaginaire décontextualisé des pratiques chamaniques qui se marieraient aussi bien avec l’urbanité que avec les drogues synthétiques. Ainsi, Mos Espa a proposé une soirée se nommant KETAMINA CITY.

En conséquence, le travail artistique de Frédéric s’inscrit dans la grande lignée des hommes-européens-artistes-exotistes-néocolons. D’un côté, il construit son identité d’artiste et son existence économique sur une symbolique qui ne lui appartient pas et qu’il pervertit dans un amalgame brutal avec les coutumes occidentales. En cela, il incarne parfaitement son rôle historique d’homme blanc qui pille les ressources premières et culturelles de pays lointains, s’enrichit en les vendant ensuite comme les siennes et se fait applaudir par les autorités et les médias locaux. De l’autre côté, Frédéric véhicule une image d’indiens dociles jour et nuit highs et tranquilisés en évoquant uniquement et constamment les rituels chamaniques magiques comme activité principale des peuples autochtones. C’est ici qu’il faut parler d’ethnocentrisme : avec cette perspective exotiste, Frédéric choisit un stéréotpye - c’est à dire une fraction de l’héritage culturel amazonien - envers lequel il est personnelemment attiré et fait passer cette vision éminemment subjective comme un regard universellement vrai. Tout ceci aurait même un potentiel éducatif pour la population genevoise.

Le cartel indique plus loin que la fresque-même devrait invoquer „les principes de vie, de guérison et d’apaisement“. Pourquoi Frédéric veut-il la paix s’il parle dans le même paragraphe de disparition des peuples autochtones ? Toujours, Frédéric incarne cette posture cynique qui essentialise l’identité des peuples autochtones comme étant des bons sauvages paisibles, alors que l’Histoire et la Contemporanéité des résistances aux impérialismes de toute sorte démontrent des facettes complètement différentes de ces peuples. Puisqu’il aime bien l’image de lui consommant des psychotropes avec des natifs, Frédéric trouve certainement leur disparition dommage. Mais à aucun moment il ne prend position ni ne dénonce qui ou ce qui menacent ces peuples. L’artiste reproduit là une lâche charité chrétienne qui lui permet d’esquiver toute prise de position réellement politique.

Mais, Frédéric, qui souhaites-tu guérir et de quoi avec ton oeuvre ? Les pendulaires, passant quotidiennement devant cette fresque à la gare Cornavin pour arriver plus productifs à leurs postes de travail après avoir essayé d’échapper au capitalisme en se bourrant le pif de coke le weekend au Motel Campo ? Frédéric lui-même, disait lors d’une interview en 2009 „[l’usage de stupéfiants] se marie bien avec l’idée du travail et de la rentabilité, de la performance.“ mais c’est finalement Frédéric qui donne précisément cette vocation à ses produits artistiques.

La bibliographie figurant sur le panneau présente Frédéric comme un artiste qui „observe avec acuité le monde contemporain depuis une position qui reste toujours lucide et en marge [...] par le biais de son intérêt pour les spiritualités exotiques comme le chamanisme, la médecine-magie, les états modifiés de conscience, le rêve ou la fête comme expression culturelle.“ Il est pourtant difficile de lire ces phrases en faisant abstraction des autres activités que Frédéric poursuit dans sa vie. En effet, il essaie de soigner son image de l’artiste „en marge“, appartenant à l’ère post-squat genevoise. Pour cela, il a créé il y a quelques années des verres pour la buvette du Motel Campo. Ils sont décorés d’un mélange du logo d’Opel et de celui d’Intersquat. Ce serait presque rigolo si on n’y buvait pas des bières à 6 francs la canette Anker. Dans le même esprit, la boîte de nuit qui se vante d’une proximité avec la vie alternative se présente avec les phrases suivantes : „La vie culturelle alternative est une fleur sauvage qui retrouvera toujours une place où s’épanouir. Fermez les squats, les salles indépendantes, les sites culturels éphémères autant que vous voudrez, les espaces de vie artistique refleuriront là où l’herbe est plus verte.“ C’est principalement Frédéric et le Fond d’art contemporain de la Ville de Genève (FMAC) qui détruisent activement les lieux de véritable pratique artistique non-institutionnelle afin de valoriser économiquement Genève. Par exemple, pour la mise en place de Pinta Cura, l’entièreté de la façade a été nettoyée de ses graffitis.

Le FMAC commande une oeuvre qui célèbre la came à deux pas de l’espace d’accueil et de consommation pour personnes dépendantes Quai 9 : arrogant. La consommation récréative et fancy promue par le programme de Fred et sa bande est un business en complet décalage, à la fois avec la fantaisie des expériences chamaniques authentiques, et aussi avec la réalité des ravages de la drogue dans les sociétés occidentales. Ceux-ci sont avant tout le fruit de rapports de classe, et ce n’est ni Fred et ses clientEs, ni les employéEs du FMAC et leurs amiEs, ni les banquiers et leurs bols de pure qui en ressentent les pires effets secondaires. Malgré l’immense attention médiatique qu’a eu Pinta Cura, aucun journal n’a interrogé, ni même évoqué les ecstasies figurant dans l’anaconda. Avec son artiste alterno-wanna-be, le FMAC essaie de se saupoudrer d’un petit peu de subversion en cachant dans la plus grande fresque murale de la ville de l’illicite. Mais l’appropriation culturelle et la drogue sont des sujets qui, s’ils ne sont pas traités politiquement, n’arrivent pas à exprimer autre chose que l’arrogance et le cynisme.

Fred, la gare Cornavin, c’est le centre et tu n’es pas dans la marge. Tu es un acteur central dans la légitimation de l’appropriation culturelle à Genève. Tu es un acteur central de la destruction d’une véritable culture contestataire à Genève. Tu es un acteur central de la pollution lumineuse. Tu es un arrogant.

P.S.

Autre excellent article sur une bêtise du FMAC à Genève ? Cliquez ici

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