Contrôle social - Surveillance Coronavirus

Pouvoir, domicile, mort : à l’ère du Covid-19

À l’heure où plus de 3 milliards d’êtres humains acceptent, voire demandent, à être « confinés » chez eux pour se prémunir de l’épidémie de coronavirus, ce geste, inédit par son ampleur planétaire, pourrait révéler autre chose qu’un simple réflexe rationnel de protection. Comment cette quarantaine généralisée éclaire-t-elle justement nos existences au sein des sociétés occidentales ?

En France, qu’il s’agisse de l’anthropologue Bruno Latour [1], de l’écrivain Alain Damasio [2] ou du journaliste Olivier [3], de nombreux auteurs ont convoqué les analyses de Michel Foucault sur le biopouvoir pour critiquer la gestion gouvernementale de la pandémie, en pointant le caractère « policier » des mesures mises en place. Mais le plus étonnant n’est pas tant que ces technologies de surveillance des corps, upgradées par les outils numériques, soient en train de se déployer sur fonds de débats concernant les libertés publiques, mais plutôt qu’elles n’aient pas été employées, en France en tout cas, en premier ressort.

Pouvoir disciplinaire, pouvoir libéral

En Italie, en France ou en Espagne (puis dans un certain nombre d’autres pays), a été privilégié le recours à une technique plutôt « archaïque » : le confinement général de la population. Cette technique peut apparaître comme à la fois disciplinaire (enfermement des individus, surveillance policière) et relève en même temps de la gestion d’une population, pour restreindre son exposition au virus. Mais elle pose tout de même question au regard de la biopolitique.

Car dans sa version contemporaine, la biopolitique, d’après Michel Foucault dans son cours au Collège de France de 1979 [4], s’accorde à un art libéral de gouverner : cet art libéral se caractérise notamment par le fait qu’il se pose constamment la question de la limitation de l’intervention publique. Les disciplines, les systèmes de surveillance et les politiques de gestion des conditions de vie de la population, dans le biopouvoir, ont tendance à être discrets, voire invisibles. Le modèle, c’est celui du « panoptique » de Bentham qui permet, grâce à une judicieuse organisation de l’espace, de surveiller continûment tout à chacun, cellule par cellule, sans être vu.

À l’aune de cette gouvernementalité, le confinement général à domicile de la population paraît bien grossier : il est visible, brutal et uniforme. Là où la biopolitique moderne, dans son versant « libéral », a tendance à être invisible et individuée.

Le fait que ce confinement ait été utilisé manu militari en Chine est d’ailleurs révélateur : cette mesure disciplinaire s’accorde mieux à un État de type « policier » (au sens foucaldien) comme l’est probablement la Chine et a priori moins à des États régis par une gouvernementalité ’libérale’ comme les nôtres. Alors on peut se poser la question : qu’est-ce donc qui a rendu possible aussi facilement le recours au confinement général de la population dans nos États ?

Gouvernementalités et fin des espaces clos

Dans un article datant de 1990 intitulé « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle » [5], Gilles Deleuze remarque que les analyses de Michel Foucault, datant des années 1975-1979, commencent à être dépassées. Pour Michel Foucault, le pouvoir disciplinaire trouvait son point d’appui dans des espaces clos comme l’usine, la prison, l’école ou les hôpitaux, tous construits sur le même modèle, suivant une architecture qui rappelle le panoptique de Bentham. Gilles Deleuze montre que ces espaces clos sont en train de se vider et que les disciplines y trouvent moins de relais. Il écrit au moment de la grande vague de désindustrialisation de la France, avec la fermeture de sites historiques comme celui de Boulogne-Billancourt en 1989. Trente ans plus tard, même si les usines n’ont pas complètement disparu, il constate qu’il existe une forte tendance à s’affranchir, non seulement des usines, mais de tous les sites fermés de production, de soins, d’éducation ou de réinsertion. Par exemple, les espaces de bureaux, à l’instar des usines, diminuent nettement depuis des années. Ceux-ci, comme espaces uniformes de contrôle, tendent à être remplacés par, au choix, du télé-travail à domicile ou par des espaces de coworking. Concernant la prison, Gilles Deleuze observait déjà qu’elle était travaillée par un débat sur les peines dites alternatives visant à limiter le recours à l’enfermement. Mais l’assignation à résidence telle qu’elle s’est développée en France après les attentats de 2015 en a donné une nouvelle illustration. A ce titre, il n’est pas surprenant que la Garde des sceaux, face à l’épidémie de coronavirus, ait décidé de faire « sortir » un certain nombre de détenus. Enfin, s’agissant des hôpitaux, une tendance à la « déshospitalisation » s’est assez nettement affirmée depuis, au moins, la mise en place de la tarification à l’acte au début des années 2000 : fermeture des lits, promotion de la médecine dite « ambulatoire » et développement des soins à domicile.

De la domiciliation

Pour Gilles Deleuze, cette crise des « espaces clos » ouvre la voie à un autre lieu d’assujettissement : le domicile. Ce serait là, à domicile, que les disciplines, au sein des gouvernementalités libérales, trouveraient leur nouveau point d’appui, en lieu et place des anciens espaces asilaires (de type panoptique).

Ce serait là, à domicile, que les disciplines, au sein des gouvernementalités libérales, trouveraient leur nouveau point d’appui, en lieu et place des anciens espaces asilaires (de type panoptique).

Il n’est pas difficile d’étayer cette hypothèse et de la prolonger jusqu’en 2020. Il n’y a qu’à citer quelques exemples frappants : domiciliation du travail ménager (grâce à l’électro-ménager), domiciliation des loisirs (télévision, jeux vidéos, coaching sportif via Internet, etc.), domiciliation de la socialisation (via les réseaux sociaux, les apps de rencontre qui permettent de se rencontrer et de se retrouver « chez soi », ou même les sites pornographiques), domiciliation du travail et de la formation (via la formation à distance), domiciliation de la consommation (les livraisons à domicile, le commerce en ligne, etc…), et même domiciliation du tourisme (avec, par exemple, la Réalité virtuelle ou encore le développement d’Airbnb qui invite à voyager en se sentant “comme chez soi” dans des appartements aménagés) : tout un pan de processus qui effacent progressivement les espaces collectifs (lieux de travail, écoles, hôtels, hôpitaux, prisons, bordels, bars, etc...) au profit du chez soi (familial ou individuel) et rendent possible voire désirable le confinement général de la population comme moyen efficace de lutte sanitaire. Cette vaste domiciliation s’accompagne naturellement d’une individuation des pratiques et des modes de vie. Ainsi du travail (crise du salariat, recours aux travailleurs indépendants, etc…) et de la famille. D’une famille élargie, comptant de nombreux individus vivant ensemble jusqu’au début du XXe siècle, on passe à la famille classique parents / enfants après-guerre, pour aujourd’hui parvenir à des structures encore plus individuées (monoparentalité, célibat, personnes seules, etc…)

Au regard de ces processus historiques récents, on entrevoit ainsi que le « confinement » que nous vivons aujourd’hui n’a rien d’une crise. Dis-moi où tu vis, je te dirai qui tu es, est une ligne structurante de nos sociétés occidentales. Ce mouvement s’accompagne tout naturellement d’un « distanciation sociale » qui, aujourd’hui, dit son nom. L’expression même, « distanciation sociale », n’est pas anodine : alors que la précaution appelle une distanciation en réalité « physique », la langue de l’hygiénisme libéral a qualifié cette nécessaire distanciation de « sociale ».

Flux et domicile

Cette vaste entreprise de domiciliation s’accorde avec un des enjeux fondamentaux de la gouvernementalité libérale tels que Michel Foucault les a identifiés dans son cours au Collège de France en 1978 [6] : la circulation. Gilles Deleuze, dans son article de 1990, donne la clé de cette articulation. Il montre que c’est au travers d’une logique des flux que s’agencent, sur un mode disciplinaire, circulation et domiciliation. Le domicile moderne est en effet un domicile particulier : il ne s’agit pas d’un lieu plus ou moins autarcique comme pouvait l’être la « maisonnée » antique par exemple, il s’agit plutôt d’une monade interconnectée dans des flux de données, d’échanges et d’informations. En cela, il ressemble à s’y méprendre à ce nouveau modèle d’entreprise dessiné par « le lean management » : une machine à haut rendement ayant immobilisé le moins de stocks et de ressources possibles et fonctionnant en flux tendus. A l’instar de l’entreprise high-tech, le domicile est devenu un nœud logistique : il est le point d’appui du développement de la logique des flux, lesquels flux se doivent, dans le cadre d’une gouvernementalité libérale, d’être sécurisés et donc surveillés.

A l’instar de l’entreprise high-tech, le domicile est devenu un nœud logistique : il est le point d’appui du développement de la logique des flux, lesquels flux se doivent, dans le cadre d’une gouvernementalité libérale, d’être sécurisés et donc surveillés.

Le modèle de cette fluidification des échanges par la domiciliation, c’est Amazon : le géant est à la fois un géant de la logistique pratiquant une gestion en flux tendus des stocks par développement de la sous-traitance ; et un « domiciliateur » des modes de vie via des services comme “Amazon Prime vidéo” ou son enceinte à reconnaissance vocale.

Cette fluidification des échanges par la domiciliation ne concerne pas que les entreprises, elle impacte tous les espaces asilaires. Ceci est particulièrement vrai concernant l’hôpital. La domiciliation constitue depuis longtemps une ressource considérable pour « fluidifier » l’hôpital et promouvoir la fermeture de lits, la suppression des stocks (de masques notamment) et le développement de la médecine ambulatoire. Le confinement actuel ne fait qu’amplifier cette pratique. Il s’agit de désengorger l’hôpital, de faire en sorte que celui-ci n’arrive pas à saturation. D’où cet impératif de circulation entre le domicile et l’hôpital, le domicile devenant l’ultime ressource permettant à l’hôpital de fonctionner en flux tendus et de se transformer, de lieu d’accueil (ou d’enfermement) en lieu de transit.

Résistances : habiter et mourir

Cette domiciliation ne va pas sans un certain nombre de résistances. On le voit avec le confinement. D’une part chez les classes sociales dites inférieures, celles qui n’ont « pas assez » de domicile et disposent de logements insalubres, exigus, enclavés, « collectifs », voire pas de domicile fixe. Par exemple sous forme de réappropriation du “quartier”. On pourrait citer également les expériences des ZAD ou de vies en communautés. D’autre part, chez les classes sociales dites supérieures, celles qui ont « trop » de domiciles. La résistance prend alors la forme d’une évasion : dans des résidences secondaires, des resorts, ou des paradis fiscaux.

Mais il existe également une autre forme de résistance à la domiciliation, une forme beaucoup plus structurelle celle-ci. Il s’agit de la médicalisation de la fin de vie. Car tel est le paradoxe aujourd’hui : dans les sociétés « libérales », on ne meurt plus tant à la guerre, on ne meurt plus tant sur la route, on ne meurt même plus ...chez soi. On meurt à l’hôpital.

Cet impératif « d’hospitalisation de la mort » peut être replacé dans le contexte d’une progressive « euphémisation » de la mort en Occident telle que l’historien Philippe Ariès, dans un ouvrage fameux [7] cité par Michel Foucault, l’a décrite : du Moyen-Âge jusqu’à nos jours, les cadavres disparaissent peu à peu du quotidien, ils sont sortis des villes, de moins en moins exposés et de moins en moins pris en charge par les vivants – accompagnant une laïcisation et une diminution des rites funéraires qui, d’ailleurs, fait couple avec le processus de domiciliation qui fait disparaître les lieux de réunion sociale. Michel Foucault, dans le premier tome de l’Histoire de la sexualité [8], reprend cette analyse pour montrer que la mort a tendance à s’effacer dans les sociétés occidentales car la mort n’est plus le lieu du pouvoir : le biopouvoir est avant tout un pouvoir sur la vie là où auparavant, le pouvoir souverain, se caractérisait par un pouvoir de mort sur ses sujets, pouvoir qu’il s’agissait de montrer - par le recours aux supplices notamment, par le spectacle du châtiment en public, et même du châtiment ultime de l’excommunication (mort sociale). Le biopouvoir, lui, est d’emblée empreint d’une légitimité scientifique, souvent médicale, qui vise à optimiser la gestion d’une population par ses pratiques de vie.

De la mort comme seul extérieur

Quarante ans plus tard, ce que Michel Foucault, décédé en 1984, n’aura pas le temps d’observer, c’est que ce biopouvoir a fait entrer la mort dans son champ d’exercice via une médicalisation continue de la fin de vie. A mesure que la mort s’efface du champ social, rendant par exemple possible le fait d’endormir les gens avant de les tuer (la première peine capitale par sédation est exécutée en 1982 aux États-Unis) ou le fait de faire la guerre par drones interposés (rendant la mort totalement abstraite), on observe une médicalisation continue du grand âge et de la fin de vie. Citons deux exemples frappants d’institutionnalisation de cette nouvelle biopolitique : le développement des soins palliatifs dont le premier service hospitalier a été créé en France à la fin des années 1990 et la médicalisation des maisons de retraite avec la création des EHPAD qui date, en France, d’à peu près la même période. C’est aussi à cette époque que l’on commence à vacciner systématiquement les personnes âgées contre la grippe saisonnière. Cette médicalisation de la fin de vie, qui connaît son premier grand drame en France avec l’épisode de la canicule en 2003, n’est pas anodine : elle redessine un nouveau visage à la mort. En un mot : la mort n’est tolérable aujourd’hui que si elle est médicalement assistée. Or, cette médicalisation se fait souvent en dehors du domicile.

Ainsi, selon cette double pente de la domiciliation des existences et de la médicalisation continue de la fin de vie, le leitmotiv résumant cette nouvelle biopolitique libérale pourrait s’écrire comme suit :

Vis à la maison, meurs à l’hôpital (ou en Ehpad).

Face à l’épidémie de coronavirus, cette nouvelle biopolitique, profondément ancrée dans nos modes de vie, s’est trouvée mondialement déployée. Elle n’a pas tant pour objectif de limiter le nombre de morts (un Donald Trump est ainsi parfaitement capable d’annoncer des centaines de milliers de morts). Elle vise à conjurer le spectre d’une mort qui ne serait pas médicalisée. Il est ainsi très significatif, de ce point de vue, que le décompte des morts auquel procède la France consiste en fait à dénombrer les morts à l’hôpital à l’exclusion des morts à domicile. D’où également le fait que la mort à l’EHPAD, lieu de médicalisation de la fin de vie, ait mis tant de temps à être prise en compte : ni vraiment hôpital, ni vraiment domicile, l’EHPAD se situe dans une « zone grise » difficile à caractériser.

En conclusion, on peut dire que le confinement actuel s’inscrit dans un vaste mouvement de domiciliation entrepris dans les gouvernementalités libérales, domiciliation visant à accroître les flux jusqu’à les tendre au maximum. Ce mouvement a une histoire déjà longue, ce qui explique l’adhésion des populations à cet enfermement à la maison. En tant que tel, cette domiciliation est probablement appelée à durer, non pas sous la forme « grossière » et « archaïque » du confinement manu militari que les pays du Sud de l’Europe ont appliquée (et qui s’explique peut-être par une certaine survivance des espaces clos disciplinaires dans ces pays), mais dans une forme panoptique : avec le déconfinement, continueront de s’accroître des processus de domiciliation des existences, associés à une logistique de plus en plus tentaculaire et invisible, sécurisée par des technologies “soft” de contrôle des flux.

Une incertitude demeure cependant : alors que la mort est de moins en moins brutale, que son spectacle est de moins en moins supportable (sauf sous sa forme abstraite de décompte numéraire), et à mesure qu’elle est de plus en plus médicalement assistée, l’hôpital et l’EHPAD résisteront-ils à la domiciliation des soins et parviendront-ils à conserver la « main » sur cette médicalisation de la fin de vie ?

Rien n’est moins sûr : l’heure est peut-être déjà à la médicalisation à domicile de l’agonie, voire à l’auto-sédation. A moins que le domicile, lui aussi, ne disparaisse, ou ne soit violemment questionné.

Notes

[1Bruno Latour : article intitulé « La crise sanitaire incite à se préparer à la crise climatique », publié dans Le Monde le 26 mars 2020 : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/25/la-crise-sanitaire-incite-a-se-preparer-a-la-mutation-climatique_6034312_3232.html

[2Interview de Alain Damasio par Nicolas Celnik publié dans Libération le 31 mars 2020 sous le titre « La police n’a pas à être le bras armé d’une incompétence sanitaire massive », https://www.liberation.fr/debats/2020/03/31/alain-damasio-la-police-n-a-pas-a-etre-le-bras-arme-d-une-incompetence-sanitaire-massive_1783625

[3Olivier Tesquet, « Après le confinement, l’inélucable recul de nos libertés », le 24 mars 2020 https://www.telerama.fr/medias/covid-19-apres-le-confinement,-lineluctable-recul-de-nos-libertes,n6619758.php

[4Nous nous référons aux cours suivants : « Sécurité, territoire, population » (1978), « Naissance de la biopolitique » (1979) Disponibles en audio ici.

[5Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in Pourparlers, Minuit, 1990

[6Nous nous référons aux cours suivants : « Sécurité, territoire, population » (1978), « Naissance de la biopolitique » (1979) Disponibles en audio ici :
https://guides.lib.berkeley.edu/c.php?g=901488&p=6487017&fbclid=IwAR18Ior0y-fLyPavzBIDbxHc48yuvSO9fXyHDtKIyIijJz6yJNB9c4KQowc#s-lg-box-wrapper-24192164

[7Philippe Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident, du moyen-âge à nos jours, Le Seuil, 1975.

[8Michel Foucault, Histoire de la sexualité, Gallimard (1976-2018) (t. I, La Volonté de savoir (1976) t. II, L’Usage des plaisirs (1984) t. III, Le Souci de soi (1984), t. IV, Les aveux de la chair (2018, posthume).

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