Anticapitalisme - Lutte des classes

[Genève] Quelques souvenirs critiques dans le syndicalisme des services publics

Trouvé sur le site http://direct.perso.ch qui “rassemble les archives des textes de personnes ayant écrit dans le journal”Aujourd’hui“ou la revue”L’Affranchi“, ou encore textes de tracts, etc.” Le site n’est apparemment plus alimenté depuis 2006 mais vaut le détour. On y trouve un deuxième article sur l’état du “mouvement” en 2006 à lire ici mais voici tout d’abord un texte datant de 2’004.

Genève |

Ruines Syndicales

“On quitte une société de loin pas parfaite, mais qui offrait le fil conducteur d’un vrai espoir de mieux vivre pour tous, partagé par la droite, au sortir de la seconde guerre mondial”. Nous remercions M. Jean-Pierre Fioux, président du Cartel intersyndical de 1993 à 1997, pour cette sentence paru dans un article au titre prometteur : “Forts dans la tête, forts dans la grève” (Le Courrier, 28 octobre 2004)* où il est interrogé en compagnie de Michel Ducommun, président du même Cartel de 1989-1992, pour livrer une analyse de la situation actuelle de la “lutte” de la fonction publique à Genève au sortir d’une grève de rentrée plutôt foireuse et à la veille d’une semaine d’action qui devait s’avérer idoine.

Le lecteur est ravi d’apprendre que si les travailleurs de la fonction publique sont traités comme des chiens c’est parce que la droite, elle est devenue méchante alors qu’“il y a une quinzaine d’années” elle “partageait une certaine notion du bien commun”. Cette naïveté, réelle ou feinte, n’a de cesse d’être touchante venant d’un des inconsolables orphelins du bon vieux capitalisme à la papa que sont les syndicalistes du cru. C’est que ces gaillards viennent juste de comprendre qu’ils ont été largué, depuis longtemps déjà, par les patrons et la droite des soutes du système d’exploitation suisse où leurs organisations jouaient le rôle de lest. Fini la divine époque de la paix du travail, du donnant-donnant où le deal entre et le patronat et les syndicats était clair : “tu tiens tes troupes, vous êtes pas trop gourmands et on vous file les miettes”. Affaiblis et à bout de course, ils s’aperçoivent que la situation dans laquelle ils s’étaient confortablement installés depuis la fin de la seconde guerre mondiale n’était, en fait, qu’un moment particulier du capitalisme national. Aujourd’hui leurs machines syndicales à fabriquer du consensus et de la paix sociale est cassée : “le Conseil d’État n’a plus besoin de rechercher un compromis avec le Cartel Intersyndical” (Fioux). “On” n’a plus besoin d’eux : ne leur reste que la tristesse du vieux domestique congédié après des années de fidélité.

N’empêche que leur disgrâce est aussi la nôtre, à nous travailleurs, qu’on le veuille ou non car dans ce paysage syndical en ruine nous errons lamentablement dans des manifestations traîne-savates et clairsemées, avant de rejoindre nos postes de travail et de constater que le seul résultat de notre action se compte en francs débités de nos salaires à la fin du mois. Les syndicats ne sont bien sûr pas responsables de l’attaque libérale qui vise à une atomisation définitive du camp du travail. Mais ils sont certainement coupables d’avoir préparé le terrain en pratiquant un syndicalisme vertical, de collaboration de classe, véritable modèle de co-gestion, organisé à partir du sommet par des bureaucrates syndicaux professionnels régulièrement appelés à exercer les plus hautes fonctions politiques (Pierre-Yves Maillard qui vient d’être élu au Conseil d’État vaudois est le dernier d’une longue liste) sans que personne ne trouve à redire sur ces pratiques incestueuses entre partis politiques de gauche et syndicats. Ce mélange des genres est d’autant plus pénible que les syndicats en difficulté sur le terrain social suggèrent que la solution est politique et ils demandent aux travailleurs de s’en remettre à d’hypothétiques calculs électoraux comme celui de “faire perdre électoralement la droite en cassant l’unité entre l’aile dure de l’UDC, les Libéraux et les partis bourgeois” (Le Courrier). Outre le fait qu’élire des “amis” politiques des syndicats n’est en rien un gage pour les travailleurs de l’État (l’expérience nous le dit suffisamment) et l’effet dévastateur d’une défaite politique sur leur combativité, le plus grave est que le fonctionnaire est appelé à penser et à agir en tant que citoyen électeur et non plus en travailleur qui défend ses intérêts face à l’État-patron. C’est ce même citoyennisme qui irrigue aussi la croyance des syndicats dans les initiatives et les référendums qui sont censé suppléer à la lutte : on vient d’en voir, une fois de plus, tout le danger à Berne avec le choix du salaire aux mérites par les électeurs ! Pourtant, on se voit proposer “d’utiliser les moments de grève pour faire signer les référendums et ainsi s’approcher directement des citoyens, des usagers de l’État” ! On croit rêver !

Pierre-Yves Maillard à pourtant toujours le poing levé

Dans cette conception du syndicalisme, la base est considérée comme un mal nécessaire, un troupeau à sortir pour les manifs. Mais jamais la base ne détermine les mots d’ordre et les actions à mener, les assemblées générales sont bidons et tout est décidé à l’avance. Le résultat, ce sont des luttes désincarnées, sans continuité et de plus en plus illisibles. Entre deux mobilisations, rien ne se passe sur les lieux de travail, rien ne s’élabore entre travailleurs. Aussi les grèves et manifestations ne sont pas les points d’orgue d’un mouvement vivant mais des outils de la stratégie des directions syndicales, stratégie qui demeure opaque aux travailleurs. La dernière lutte de la fonction publique genevoise est une illustration parfaite et particulièrement désastreuse de ces pratiques : après une mobilisation importante avant l’été, le mouvement n’a cessé de se déliter et de se perdre dans des demi-journées de grève toujours moins suivies et espacées de plusieurs semaines. Le sentiment d’irréalité de tout cela a culminé avec une semaine d’action qui a été un échec total ce qui n’a rien d’étonnant car, malgré ce que semblent croire les bureaucrates syndicaux, on ne décrète pas l’action. L’appel à la grève pour l’après-midi du 13 décembre est le dernier acte de ce qui apparaît de plus en plus comme une tragi-comédie. Pourquoi cette grève et quelles seront ses suites ? Nul ne semble le savoir, la direction donne là dans la pure gesticulation et la base n’y comprend rien.

Le modèle syndical helvétique a vécu et il n’est plus en mesure de participer efficacement à la défense des intérêts des travailleurs et rien ne le remplace. L’espoir de renverser un rapport de force qui, pour l’heure, nous est extrêmement défavorable est que les travailleurs du public reconquièrent leur autonomie de pensée et d’action par rapport aux structures existantes. Chacun doit discuter et agir à la base, sur le terrain. Le chantier est ouvert.

Initiative anarcho-syndicaliste
Case postale 2254
1211 Genève 2

* Les citations sont toutes extraites de cet article

Notes

DANS LA MÊME THÉMATIQUE

À L'ACTUALITÉ

Publiez !

Comment publier sur Renversé?

Renversé est ouvert à la publication. La proposition d'article se fait à travers l’interface privée du site. Si vous rencontrez le moindre problème ou que vous avez des questions, n’hésitez pas à nous le faire savoir
par e-mail: contact@renverse.co