Anticapitalisme - Lutte des classes Thème du mois

La mondialisation c’est mort. L’internationale contre-attaque !

Durant le mois de mai 2021, le collectif Silure est invité à proposer des articles sur Renversé. Nous avons choisi le thème de l’internationalisme, une décision motivée par la venue d’une délégation zapatiste en Europe cet été, mais également guidée par des discussions autour des rapports militants entretenus avec les luttes géographiquement éloignées. Il n’y a pas si longtemps, il était évident pour beaucoup que la révolution sandiniste au Nicaragua, par exemple, était un projet révolutionnaire qui concernait l’ensemble du monde. Premier épisode, extrait du livre M. Léonard, L’émancipation des travailleurs, une histoire de la Première Internationale.

Genève |

Comment considérer ces luttes aujourd’hui ? Comme autant d’occasions d’être solidaires ? Comme les composantes d’un combat global dont nous sommes partie prenante ? Quelles participations possibles aux mouvements appelant à la solidarité internationale ? Agir depuis ici et/ou aller là-bas, en prenant en compte la place dans le monde attribuée à chacun.e.x.s selon sa condition ? En quoi les luttes internationalistes d’hier peuvent-elles nous inspirer pour les combats d’aujourd’hui ?

Les quelques textes proposés apportent des éléments de réflexion : des aperçus historiques de l’internationalisme ouvrier, diverses expériences de collectifs de solidarité internationale, des actions et des constructions de solidarités aux quatre coins du monde. Nous avons cherché tant des analyses que des récits, des tracts, des appels et des lettres ou encore des extraits de livres ou d’articles. Nous espérons que cela aidera à saisir l’hétérogénéité des formes que recoupent l’internationalisme et la solidarité internationale.

Nous n’avons pas la prétention à l’exhaustivité. Par exemple, nous n’avons pas reproduit de textes en lien avec le Rojava, car Renverse en publie déjà régulièrement. Puisse la mise en évidence de ces expériences nourrir nos réflexions et nos pratiques !

Des participants au premier congrès de l’Association internationale des travailleurs à la brasserie Treiber à Genève.

Introduction

Il est plus facile de penser la fin du monde que la fin du capitalisme. Frederic Jameson

Pourquoi revenir sur l’histoire de la Ire Internationale ? À l’heure où le seul internationalisme qui prévaut est celui des marchés, de la finance et des multinationales, l’idée d’une solidarité entre les peuples et les travailleurs du monde entier semble appartenir aux utopies des XIXe et XXe siècles. Tandis que la nécessité même d’un dépassement du capitalisme se fait ressentir chaque jour davantage, nous nous retrouvons cruellement dépossédés de tout horizon émancipateur.

Aussi nous a-t-il paru nécessaire de rappeler ce qu’a été l’expérience de l’Association internationale des travailleurs depuis sa création à Londres en 1864 jusqu’à son délitement à la fin des années 1870. Que faut-il en retenir aujourd’hui ? Qu’elle a été le vivier d’idéologies socialistes hétérogènes (proudhonisme, social-démocratie, marxisme, anarchisme) et finalement concurrentes, se disputant la direction du mouvement ouvrier ? L’arène d’une lutte personnelle entre deux figures majeures, Marx et Bakounine ?

Avant tout l’A.I.T. a été une tentative inédite, celle de l’organisation fraternelle de militants ouvriers décidés à inventer leur avenir eux-mêmes, en dépit des concurrences nationales, des guerres impérialistes d’un capitalisme déjà mondialisé. On peut voir dans cette expérience un hommage aux ressources utopiques humaines. L’Association internationale des travailleurs a constitué ce creuset de tendances et d’idées qui a cherché à donner un contenu aux idées sociales les plus avancées de son époque, tout en appuyant la lutte du mouvement ouvrier pour l’amélioration de sa situation matérielle immédiate, à ce moment historique où le prolétariat européen prend conscience de lui-même et de sa force potentielle.

En recontextualisant le sujet, il m’a semblé important de me placer en dehors de tout déterminisme historique et de redonner leur place à tous les protagonistes, aux premiers rôles comme aux figurants, qui ont cheminé avec cette force d’imagination qui les poussait vers le dépassement des conditions existantes. La Ire Internationale n’a certes pas pu répondre à tous les problèmes de son siècle, ni a fortiori anticiper ceux du siècle suivant. Des questions sont restées en suspens : celle des peuples colonisés, celle de la libération des femmes, celle de la paysannerie. Et les querelles mesquines et jalousies navrantes, qui ont succédé aux âpres rapports de force des premiers congrès, ont fini par prendre le dessus sur les idéaux grandioses et sur l’unité de ce qui a été la première ébauche d’une organisation de masse mondiale.

L’histoire de la Ire Internationale est rythmée par plusieurs séquences : période coopérative (1864-1866), période collectiviste (1866-1869), période de lutte de classes (1869-1870) et enfin une période que l’on peinerait à définir autrement que par « conflictuelle »… et qui s’étend de la conférence de Londres, après la Commune, jusqu’aux multiples divisions qui s’étalent durant plusieurs années après le congrès scissionniste de La Haye en 1872.

Le groupe fondateur de la Première Internationale à Madrid autour de Giuseppe Fanelli, deuxième au premier rand depuis la gauche.

Les premiers débats de l’Internationale mettent l’accent sur le modèle coopératif des associations de production, qui se veut une alternative au salariat, et sur l’éducation populaire. Il s’agit de doter la classer ouvrière d’instruments pour son auto-émancipation en veillant à son indépendance par rapport aux gouvernements et au jeu politique. Puis, poussée par l’essor des conflits sociaux à partir de 1867, l’Internationale s’oriente vers l’adoption de principes collectivistes encore assez rudimentaires, pour enfin assumer de plus en plus sa vocation révolutionnaire. Les grandes puissances prennent prétexte de la participation de nombreux internationalistes à l’insurrection de la Commune de Paris pour évoquer le spectre d’une franc-maçonnerie criminelle qui porte atteinte aux fondements de l’ordre social.

L’une des difficultés rencontrées par l’Internationale était de mener une révolution à la fois économique, sociale et politique, sans que l’un de ces aspects ne l’emporte sur les autres. Les débats vont s’orienter dans deux voies divergentes. L’une prônait une forme de « syndicalisation généralisée » de la société, une reprise en main de la production à la base par les travailleurs eux-mêmes, pour répondre aux besoins élémentaires de la société. L’autre, celle des socialistes étatistes, préconisait une solution de plus en plus exclusivement politique, la conquête de l’État par le prolétariat, seule classe capable de répondre à l’intérêt général en accédant au pouvoir.

C’est cette question de la conquête du pouvoir politique qui scinda l’Internationale en deux camps, antiautoritaires contre autoritaires, scission qui suscita encore de sanglantes oppositions au cours du XXe siècle. Pour de nombreux militants ouvriers de l’époque, l’État était rarement perçu comme une nécessité. Les classes laborieuses ne connaissaient pas ce que Bourdieu a nommé la « main gauche de l’État », celle qui allait constituer son aile sociale, protectrice, redistributive, et éducative. Au moment de la révolution industrielle, l’État était pleinement et sans ambiguïté l’outil de la domination des capitalistes, le fondé de pouvoir des classes possédantes. Les ouvriers ne pouvaient compter que sur la mutualisation de leurs propres ressources en cas de chômage, de maladie et de vieillesse. Cela explique la virulence de l’idée « antiétatique » dans une partie de la classe ouvrière : on ne peut rien attendre de l’État car il ne peut être que l’appareil répressif de la bourgeoisie au pouvoir. D’où l’invention du contre-modèle de société qui, fondé sur l’autonomie et le fédéralisme, s’oppose à la solution politique de prise de pouvoir par le haut. Les bakouninistes chercheront à radicaliser les mouvements ouvriers naissants, notamment dans les pays latins, à les orienter vers un anarchisme révolutionnaire qui finira à son tour par s’essouffler – à l’exception de l’Espagne qui maintiendra une tradition anarchiste très forte jusqu’à la victoire du franquisme.

De gauche à droite : Monchal, Bakounine, Perron, Fanelli et Mroczkowski au congrès de Bâle en 1869.

Un mot sur Marx, à qui l’on attribue encore de façon un peu simpliste le rôle de dirigeant de l’Association internationale des travailleurs. Marx est effectivement le pivot central au sein du Conseil général de Londres, notamment dans la rédaction des statuts et de l’Adresse inaugurale, puis des rapports à destination des congrès, mais son action dans la montée en puissance de l’A.I.T. ne doit pas être exagérée. Le Conseil général n’aura d’ailleurs jamais les prérogatives d’une direction politique. Marx a une influence certaine mais discrète, « en coulisses » comme il l’évoque lui-même, sur les analyses de l’organisation. Le seul mandat dont il dispose est celui de correspondant pour l’Allemagne. C’est avec la Commune de Paris qu’il connaît une célébrité soudaine, du fait surtout des calomnies répandues dans la presse – et on ignore généralement à quel point son œuvre était peu connue au sein du mouvement ouvrier européen avant cette date. « Je suis, s’enorgueillit-il, l’homme en ce moment le plus calomnié et le plus menacé de Londres. » Ailleurs, il ajoute que cette soudaine notoriété « fait du bien après vingt ans d’une ennuyeuse idylle ». Mais l’A.I.T. est une organisation qui résiste au centralisme. Devant la fronde des fédérations qui souhaitent maintenir leur autonomie, Marx réussira finalement son seul coup de stratège en précipitant finalement la dislocation de l’organisation lors du congrès de La Haye en 1872, seul congrès auquel il ait particip.é en personne depuis le meeting fondateur de 1864.

La présente chronique veut restituer – sans prétendre à l’exhaustivité – une histoire foisonnante, porteuse d’espoirs révolutionnaires mais aussi de divisions et d’illusions, une histoire qui pourrait à nouveau nous fournir quelques enseignements nécessaires dans l’urgence des combats actuels.


Mathieu Léonard, L’émancipation des travailleurs, une histoire de la Première Internationale, La fabrique éditions, 2011

P.S.

Le 19 février 2021, l’Infokiosque, la bibliothèque du Silure avait présenté et discuté autour du livre de Matthieu Léonard. Vous pouvez écouter l’enregistrement de cette soirée (58 minutes) à cette adresse : [https://www.silure-ge.net/radio-silure-n4-presentation-premiere-internationale/].

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