Histoire - Mémoire

Le tourisme, stade ultime du colonialisme

Cet été, Renversé s’intéresse au tourisme et republie quelques passages d’un article signé Michel Pierre, originellement publié dans la revue L’Histoire en 2016 : un regard généalogique sur l’essor colonial du tourisme au 19e et 20e siècle.

Le tourisme, stade ultime du colonialisme

De l’aristocratie cultivée s’engouffrant en Afrique du Nord dans le sillage des colonisateurs aux visites organisées à Angkor pour les colons d’Indochine française en passant par les hiverneurs venus se ressourcer à la douceur d’Alger, le tourisme moderne est né au XIXe siècle, consécutivement à la construction des empires coloniaux européens.

Après la boussole de l’explorateur et le fusil du conquérant, l’appareil photographique marque l’avènement serein de la domination occidentale outre-mer. Ces vastes territoires peu à peu colorés sur les planisphères dessinent un empire que l’on parcourt en expéditions plus ou moins hasardeuses dans les pas des premiers voyageurs avant que ne se développe, confort et sécurité aidant, le tourisme, symbole d’une présence coloniale banale et ordinaire.

Des voyageurs richissimes

En 1829, Victor Hugo estime que « tout le continent penche à l’orient ». Il y voit une inflexion politique et une source d’inspiration valable « pour les empires comme pour les littératures ». Prolongeant ou relayant le « Grand Tour », le Levant attire, aimante, séduit. Par dizaines, les artistes et créateurs de toute l’Europe voguent vers la Méditerranée du Sud comme ceux du XVIIIe siècle se rendaient en Italie et, pour certains, en Grèce. Le harem, l’odalisque et l’almée envahissent les ateliers des peintres, il n’est de tabac que de Turquie, de café que du Yémen et, à Londres, les amateurs de thé rêvent des grands clippers ramenant leurs cargaisons de Chine et de Ceylan.

Tous ces horizons sont parcourus par de richissimes voyageurs, curieux du monde mais n’entendant sacrifier ni à leur confort ni à leur statut. Par leur éducation, ils savent peindre ou dessiner, se servir d’instruments de mesure géographique ; certains ont même appris à mouler des sculptures ou relever des inscriptions, et beaucoup s’intéressent à une invention récente, la photographie. Gérard de Nerval partant pour l’Orient mentionne ainsi dans une lettre à son père en 1843 que, dès le départ, leurs « lits de voyage et le daguerréotype sont cause [qu’ils ont] un excédent de bagage très coûteux ».

Disposant de leur temps et d’une solide fortune, ces voyageurs (parfois des voyageuses, à l’exemple de lady Stanhope ou Alexandrine Tinné) peuvent dépenser des sommes considérables, en plus de l’équipement indispensable à tout déplacement. Fréquemment, ces nomades suivent de peu les conquêtes coloniales comme en témoigne en 1846, à peine une quinzaine d’années après la prise d’Alger par les troupes françaises, la publication d’un Guide du voyageur en Algérie sous-titré Itinéraire du savant, de l’artiste, de l’homme du monde et du colon. Cinq ans plus tard, la seconde édition est augmentée d’un vocabulaire français-arabe et l’ouvrage est présenté comme « rédigé d’après les documents authentiques et des récits communiqués par les officiers supérieurs de l’armée d’Afrique et des voyageurs modernes ». L’auteur précise qu’il doit aussi certains renseignements aux « pieuses excursions de Mgr l’évêque d’Alger et de son grand vicaire ». Le livre correspond bien à la clientèle visée. Le savant y trouve de précieux enseignements sur la minéralogie, le système hydraulique, la botanique, la faune, la flore et le climat. L’artiste se voit signaler les lieux pittoresques. Le colon peut suivre l’exemple de ceux déjà implantés et l’homme du monde bénéficie de la traduction en arabe de phrases pouvant lui être indispensables comme : « Donnez-moi mon habit, ma redingote, mes gants » ou « Vous repasserez mes gilets ». [...]

« Handbooks for travellers »

La domination européenne sur le monde à la fin du XIXe siècle se lit dans les quantités de guides proposés aux voyageurs. De 1890 à 1914, ce sont près de 80 ouvrages qui sont édités sur l’Égypte, principalement en anglais et en français. Le premier éditeur, publiant par ailleurs les plus grands auteurs britanniques de son temps, est John Murray qui, de 1836 à 1902, propose ses Handbooks for travellers et inscrit l’Inde à son catalogue dès 1859.

A Berlin, dans les années 1830, les guides Murray sont traduits et édités par Karl Baedeker, qui supplante bientôt son modèle et donne un renom international à ses propres éditions en publiant en allemand, anglais et français. En France, le marché est dominé à l’origine par Louis Maison, éditeur de guides de voyage dès 1837. L’entreprise est ensuite rachetée par Louis Hachette en 1855 et Adolphe Joanne, ancien avocat et cofondateur de la revue L’Illustration, qui devient le directeur de collection de guides auxquels il donne son nom avant qu’ils ne prennent celui de « Guides bleus » en 1919, une couleur qui les différencie du Baedeker ou du Murray qui ont choisi le rouge.

Tous ces guides rassemblent des connaissances et descriptions prises à la source des administrateurs, des savants et des militaires en poste. Ils reflètent aussi le savoir des sociétés de géographie (la France en compte 27 en 1909) et constituent comme un état du monde dominé par l’Europe à la veille de la Première Guerre mondiale. Une domination qui apparaît comme allant de soi, légitime, soucieuse de progrès et dont on invite le voyageur à voir les effets, y compris en terme de sécurité. Le voyage est symbole de cette prééminence occidentale face à l’inertie de peuples subjugués, simplement avides de bakchichs et non de savoir. Comme il est dit dans le Baedeker Syrie-Palestine de 1912, « en Orient, l’homme du peuple regarde généralement les voyageurs européens comme des Crésus, et aussi comme des fous, parce qu’il ne comprend ni pourquoi l’on voyage ni le plaisir qu’on y trouve ».

L’économie et les modes de vie de populations concernées par l’arrivée de touristes sont quelque peu modifiés. Ce que déplore ingénument le Guide Joanne de 1905 pour l’oasis de Biskra : « Les enfants ont pris de fort importunes habitudes de mendicité et les adultes ont tendance à se faire payer leurs services beaucoup plus cher qu’ils ne valent. »

Seuls de rares Occidentaux mettent en cause ce tourisme dominateur, qu’ils traitent avec un souverain mépris comme Pierre Loti dénonçant en 1908 dans La Mort de Philae les « bateaux à trois étages pour touristes qui font tant de vacarme en sillonnant le fleuve et sont bondés de laiderons, de snobs et d’imbéciles » qui « étalent à chaque pas leur suffisance ignare ». Et au Caire, il s’indigne de voir les mosquées ouvertes à « l’intrusion bruyante d’une bande Cook, le "Baedeker" à la main ».

Touring Club

Mais qu’importent les réticences de quelques-uns, le voyage aux colonies est rendu populaire par la grande presse, le roman d’aventures, les hebdomadaires pour la jeunesse. En France, le Parti colonial participe de cette propagande tout comme le Touring Club qui crée en 1909 un Comité du tourisme colonial. Mais si l’Algérie et dans une moindre mesure la Tunisie figurent en bonne place parmi les destinations fréquentées par une clientèle française et internationale, beaucoup déplorent que d’autres destinations demeurent ignorées. Dans un numéro de juillet 1910, un journaliste de L’Illustration avoue ainsi « ne pas comprendre qu’un touriste français s’en aille visiter les Indes anglaises sans pousser plus loin jusqu’en Indochine ».

L’offre touristique n’est pas cependant uniquement destinée à une clientèle venue de l’extérieur mais aussi à la villégiature des militaires, fonctionnaires et civils liés à la colonisation. Il en est ainsi, vers l’Himalaya, de stations créées pour les résidents dans l’Empire britannique des Indes ou de sites touristiques, balnéaires ou de montagne pour les colons d’Indochine française, où est publié en 1902 un premier guide sous la plume de Claudius Madrolle, qui écrit également Vers Angkor en 1913.

En donnant à voir leurs possessions, en y multipliant des lieux de séjour adaptés à une clientèle huppée, les puissances coloniales affirment sereinement leur puissance. Elles entament un processus qui, dans l’entre-deux-guerres, mène à l’accueil d’un plus grand nombre de touristes et de voyageurs. Avant que des bouleversements plus contemporains ne changent, parfois de manière radicale, la géographie plus que séculaire de destinations où l’Occident avait pris ses quartiers d’hiver puis ses résidences d’été.

P.S.

Le mot « tourist » apparaît en Angleterre vers 1800 en référence aux jeunes aristocrates qui réalisaient leur « Grand Tour », en Europe, tout au long du XVIIIe. Le substantif « tourisme » est quant à lui attesté en France dès 1841 pour désigner l’activité d’une personne qui voyage pour son plaisir, hors de son espace quotidien, souvent motivée par un goût de l’exotisme. Rapidement, le terme s’emploie au sujet de l’économie qui se met en place autour de ce type de mobilité.

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