Santé - Soins Capitalisme 2.0

Plus d’infirmières = moins de morts

La pandémie de coronavirus frappe entre autre les pays occidentaux disposant d’une richesse considérable et, de ce fait, révèle les capacités et les difficultés des sociétés à affronter une crise sanitaire. Elle a d’emblée montré l’étendue des inégalités sociales lorsque les autorités ont décrété un confinement sous des formes plus ou moins sévères. Elle a aussi constitué un test des systèmes de santé pour protéger les populations.

Suisse |

Les médias ont largement répercuté des avis experts qui trop souvent ne reflétaient que des opinions personnelles sur toute une série de questions, qui ont fait apparaître les tensions entre deux conceptions de la société : l’une fondée sur la protection des personnes et de leur santé et l’autre orientée par la protection du système économique.

Les tenants du libéralisme économique, après avoir fait profil bas, reviennent déjà sur le devant de la scène pour marteler leurs dogmes. Après avoir bénéficié une nouvelle fois du renfort de l’Etat, et donc des contribuables, leurs représentants les plus notoires, comme Avenir Suisse [1] ou Economiesuisse [2] prônent déjà l’austérité et par conséquent une nouvelle attaque contre les services publics. Pour eux, le système de santé n’est d’ailleurs pas un service public dont la fonction est de soigner des patients, mais une entreprise qui traite des clients. Les deux faces de cette approche doivent être dénoncées. La première concerne l’analyse du système de santé où l’on peine à trouver des personnes qui en soignent d’autres et la seconde porte sur le langage technocratique et économique qui est diffusé auprès de la population. Le propos de cet article est de centrer la question sur le service public de santé en testant une idée simple, celle de savoir d’abord si la mortalité due au COVID19 dépend du personnel infirmier et ensuite de brièvement évoquer le changement de langage qu’il s’agit de mettre en œuvre.

Davantage d’infirmières = moins de morts !

L’une des pistes évoquée pour expliquer l’impact plus ou moins élevé de la pandémie repose sur la détérioration des services de santé depuis une vingtaine d’années avec la suppression d’un nombre considérable de lits dans les hôpitaux, en particulier dans les soins intensifs. Bien entendu, cet argument prend davantage de force lorsqu’il est possible de le vérifier concrètement. Une possibilité est de tester l’influence de la densité des lits hospitaliers sur la mortalité due au coronavirus dans les pays européens ; ce que le graphique ci-dessous présente en regardant également l’impact de la densité des infirmières et des médecins.

Pour effectuer cette analyse, il faut bien entendu disposer de données fiables et comparer des pays comparables. C’est la raison pour laquelle ont été retenu les pays de l’Europe occidentale du fait qu’ils ont été davantage touchés que les pays de la partie orientale.

Pour les données, l’OMS fournit un ensemble d’indicateurs sur les services de soins susceptibles d’être fiables et comparables selon les pays. Cependant, si les indicateurs utilisés dans une perspective financière semblent adéquats, cela devient plus compliqué lorsque nous souhaitons savoir combien d’infirmières sont actives dans ces pays. A titre d’exemple, pour la Suisse, le nombre fourni par l’Office Fédéral de la Statistique intégrait les aides soignantes ce qui gonfle bien évidemment les chiffres. Il a fallu l’intervention de l’Association Suisse des Infirmières pour modifier très récemment cette information. Il aurait été bien entendu souhaitable de tenir compte aussi des aides soignantes, mais ici les données sont pratiquement impossibles à trouver. Pour les indicateurs de la pandémie, il est plus aisé d’obtenir des données, mais les informations fournies par les gouvernements peuvent être approximatives, d’une part, et l’épidémie n’évolue pas au même rythme dans les différents pays, d’autre part. Pour tenir compte de ce dernier point, quatre analyses ont été effectuées à une semaine d’intervalle entre le 19 avril et le 4 mai en tenant compte également du début de l’épidémie dans chaque pays.

L’analyse fournit des résultats très clairs. La différence de mortalité entre les 16 pays européens dépend de la densité des infirmières, c’est-à-dire du nombre d’infirmières relatives au nombre d’habitants. Cette influence est illustrée par la ligne pointillée dans le graphique ci-après.

Ainsi, nous observons que le nombre de morts pour 100’000 habitants augmente clairement lorsque la densité d’infirmières baisse. Les pays en haut à gauche (comme la Norvège, l’Allemagne ou l’Autriche) disposent de services de santé mieux dotés et ont enregistré une mortalité plus basse que ceux en bas à droite (comme l’Espagne, l’Italie ou le Royaume Uni).

Du fait que les résultats sont pratiquement identiques pour les quatre moments pris en compte, seul un seul graphique est présenté. La seule autre information qui a une influence est la densité de la population qui accroît le taux de mortalité, ce que l’on comprend aisément par le fait qu’une plus grande densité favorise la contagion.

La densité des médecins ou des lits en soins intensifs a une influence mais elle n’est pas significative

La densité de lits en soins intensifs n’a pas d’influence significative, de même que le temps écoulé depuis le début de l’épidémie. La densité des médecins a une influence mais elle n’est pas significative. D’autres caractéristiques de la population, comme le vieillissement ou la migration n’exercent pratiquement aucune influence. Par ailleurs, il faut préciser que le taux de mortalité ne dépend pas du taux de personnes infectés, sachant que cette donnée varie selon le nombre de tests effectués dans les différents pays.

On note deux exceptions dans cette relation entre densité des infirmières et taux de mortalité. D’un côté, le Portugal a clairement réussi à mieux limiter l’impact du coronavirus que des pays comme la France ou le Royaume Uni alors que de l’autre, la Belgique détient le pire bilan européen avec pourtant une densité d’infirmières supérieure aux pays du sud. A ce propos, on relève que les pays qui ont le mieux résisté à l’épidémie sont également ceux qui ont renforcé les équipes soignantes depuis 2010, et notamment le Portugal et l’Autriche, alors qu’elles diminuaient au Royaume Uni ou stagnaient en Belgique, en Espagne ou en France.

Ce résultat nous offre donc un argument de taille pour demander un renforcement du personnel soignant dans les hôpitaux, les soins à domicile et les EMS. Même si la Suisse dispose déjà d’un bon encadrement, il ne faut pas oublier que le taux de mortalité dans les cantons les plus touchés est élevé (le Tessin a ainsi un taux de mortalité plus élevé que la Belgique, Vaud et Genève de niveau comparable à l’Italie) et que des mesures d’austérité ont frappé plusieurs cantons après 2016, comme d’ailleurs d’autres pays européens. Cette analyse indique également que les débats interminables sur les stratégies des autorités politiques et leurs variantes oublient une explication simple et fondamentale.

Retrouver les mots de la réalité

Un second enseignement peut être dérivé de cette analyse. Il concerne le dévoiement du vocabulaire dans les domaines des services publics ; dévoiement opéré par les apôtres du libéralisme et du new public management. Avec le coronavirus, nous avons pu redécouvrir qu’un malade était admis à l’hôpital comme un patient et non comme un client. Et il est donc utile de revenir aux mots qui désignent des personnes et des choses réelles et non des termes idéologiques qui visent à nous les désigner comme des éléments d’ajustement économique.

Tous les programmes d’austérité sont conduits par des soi-disant experts de l’efficience ou de l’optimisation dont les indicateurs sont des indices tels que la durée d’hospitalisation, le coût unitaire d’une prestation ou le taux d’occupation des lits, sans compter la pléthore d’acronymes en anglais pour désigner des programmes de restructuration. Ils sont ensuite complétés, comme aujourd’hui dans n’importe quel magasin ou service public, par un degré de satisfaction mesuré par des sondages minimalistes et abstraits. Cet arsenal langagier ne tient aucunement compte des expériences concrètes des personnes, ni de leur environnement particulier. Or, les malades sortis des soins intensifs ont pu exprimer leur expérience et insister sur le rôle fondamental joué par des soignant·es, disposant non seulement de qualifications professionnelles solides, mais également de compétences avérées sur le plan relationnel. Les mêmes observations peuvent être faites pour le personnel de l’ensemble des services publics. Dans le même temps où nous nous battrons pour les renforcer en personnel qualifié et pérennisé, nous devons aussi imposer un autre langage en reprenant les mots qui désignent la réalité.


Notes sur l’analyse et les données :

Les données sur les indicateurs de santé proviennent de la base de données de l’OMS pour l’Europe (https://gateway.euro.who.int) et celles de l’Eurostat (https://ec.europa.eu/eurostat/fr/web/health/links) qui ont été vérifiées et modifiées pour obtenir des informations comparables. Pour la Suisse, se reporter à OFS (2019). Pflegepersonal : die Schweiz im internationalen Vergleich sur le site de l’OFS (https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home.assetdetail.9026841.html) et l’intervention de l’ASI à ce propos (https://www.sbk.ch/fr). Les informations sur le coronavirus proviennent de la base https://www.worldometers.info/coronavirus/ qui fournit également des informations sur les populations de chaque pays. Tous les pays de l’Europe occidentale ont été retenus sauf l’Irlande pour laquelle les données sur les soignants étaient manquantes. L’analyse effectuée est une analyse de régression multiple qui permet de vérifier l’effet d’un indicateur en tenant compte d’autres indicateurs. Dans le cas présent, nous avons vérifié les effets de tous les indicateurs avant de simplifier le modèle. La densité de la population explique environ 23% de la variance et la densité infirmière environ 28% de la variance.

Notes

[1think tank indépendant, qui développe des idées pour le futur de la Suisse, en se fondant sur des études scientifiques et des principes libéraux, inspirés par l’économie de marché.

[2Fédération des entreprises suisses, représente les intérêts de l’économie de marché dans les processus politiques en Suisse

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