Luttes indépendantistes

Un vent extemporel souffle sur l’Europe

Genève, 8 août 2021. En ce jour du 142e anniversaire de la naissance d’Emiliano Zapata, la majeure partie de la délégation zapatiste du Voyage pour la Vie n’est pas encore arrivée à bon port, mais en réalité c’est comme si elle était déjà ici depuis des mois. L’invasion zapatiste a commencé.

La Terre gronde, les peuples se soulèvent, l’Europe insoumise s’organise, la Révolution est en marche !

Le 22 juin 2021, pour initier un été historique, le fameux Escadron 421 (4 femmes, 2 hommes, et 1 otroa) est arrivé à Vigo en Galice, au nord-ouest de l’Espagne, faisant le chemin inverse de celui du conquistador Hernán Cortés, il y a maintenant plus de 500 ans. Cinq siècles de colonisation, et donc cinq siècles de résistance. C’est peut-être cela qu’iels sont venu.es nous dire. Iels viennent également nous écouter, surtout. Ou plutôt nous apprendre à écouter, sûrement.

À La recherche de l’autre

Les sept membres de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) sont arrivé.es en éclaireur.euses, en voilier, pour rebaptiser l’Europe “Slumil K’ajxemk’op” : Terres Insoumises en langue maya. Et ainsi nous annoncer l’arrivée du reste de la délégation en avion, 177 femmes, hommes et enfants zapatistes. Iels seront accompagné.es par ailleurs d’une délégation du Congrès National Indigène (CNI), un réseau d’organisations qui regroupe un grand nombre de peuples autochtones du Mexique et, en particulier, le Front des peuples en défense de la Terre et de l’Eau, Morelos, Puebla et Tlaxcala.

Depuis maintenant plus d’un mois, le reste de la grande délégation est prête à s’envoler : la « Force aérienne zapatiste » doit arriver en avion sous la consigne en latin Volantem est alio modo gradiendi (Voler est une autre façon de marcher). Elle était attendue quelques semaines plus tôt, mais entre les passeports bloqués par l’administration mexicaine dont le racisme présuppose que les autochtones n’ont pas à voyager autrement que par les voies migratoires les plus précaires, et les gouvernements européens qui utilisent le Covid comme prétexte pour faire de l’Europe une forteresse des plus impénétrables, la délégation zapatiste a été bloquée au sein de son territoire « où le peuple décide et le gouvernement obéit ». Partout en Europe la joie, l’excitation et l’impatience sont à leur comble ! Des actions se sont multipliées pour exercer une pression politique sur les gouvernements européens pour les laisser rentrer, au rythme des chants « Libre passage aux Zapatistes ». Mais le racisme d’État et les frontières nationales ne cessent de rappeler que le néo-colonialisme reste toujours à l’œuvre. Sans compter les nouvelles mesures sanitaires liberticides qui frisent le fascisme et entravent gravement leur venue, telle que prévue des mois, voire peut-être des années, à l’avance.

L’attente et l’incertitude créent un espace-temps fertile

Face à cette incertitude de ne pas savoir quand atterriront les délégué.es, et par quelle brèche iels pourront s’engouffrer, les différentes géographies qui s’organisent pour les accueillir n’ont cessé de se rencontrer, de s’appuyer, de s’entre-aider, de dialoguer et de tisser des liens pour faire communauté ensemble.
L’aspect tangible de cette longue attente, de cette incertitude, est d’avoir créé un espace-temps, un temps long, pour se rencontrer et créer du lien. En dehors de ce temps, il n’y aurait pas eu de visite de la Galice, de ses luttes et ses terres toujours communales ; ou celles d’Euskal Herria (Pays Basque) et de ses différentes résistances, parce que résister ce n’est pas juste supporter et survivre, mais c’est aussi construire autre chose, quelque chose de nouveau.

Sans les avant-postes de la délégation maritime, il n’y aurait pas eu ce chemin parcouru entre Vigo et Paris. Derrière les évènements publics et festifs de bienvenue à l’Escadron 421 dans différentes villes de la péninsule ibérique (Mérida, Madrid, Valence et Barcelone), on perçoit en filigrane la mise en œuvre d’une avant-première, un sorte de répétition générale ou un exercice d’organisation nécessaire, après plus d’un an et demi de pandémie et d’isolement qui ont ralenti ou désamorcé nombre de mouvements sociaux. Puis, iels ont traversé les Pyrénées catalanes avant de faire un arrêt sur une place de Toulouse et d’arriver à Paris, le 10 juillet, où comme à Vigo, sont venus de nombreux individus et collectifs de tout Slumil K’ajxemk’op pour contribuer à l’accueil chaleureux de nos sœurs et frères paysan.nes rebel.les du sud-est du Mexique.
Pour beaucoup d’activistes européen.nes et latino-américain.es, ces dernières semaines d’attente ont néanmoins permis la découverte de squats parisiens, de résistances contre le « Grand Paris » ou contre le projet bulldozer des Jeux olympiques de Paris en 2024. Par exemple les Jardins à Défendre (JAD) d’Aubervilliers, tout comme le souvenir de la Commune, car sans s’emparer de l’histoire des peuples, ni récupérer notre mémoire, en bas à gauche, il s’avère difficile de savoir par où se frayer un chemin. De la Commune aux Zapatistes, mais aussi des Zapatistes aux Sans-Papiers. Iels l’avaient annoncé, iels viennent aussi chercher ce qui nous fait égaux et égales. Et dans cette lutte acharnée contre les frontières des dominants, celles qui nous enferment, la jonction entre les Zapatistes et Sans-Papiers de Paris, sa banlieue et de toute la France et les Zapatistes s’est manifestée comme une évidence.

Convergence des luttes en terres insoumises

Les points de convergence sont réellement nombreux. Comme si les ponts se construisaient déjà de fait, sans que les Zapatistes ne soient encore arrivé.es. Alors que l’EZLN lance au Mexique une large campagne pour la vérité et la justice à travers tout le pays, voilà qu’en Europe aussi leurs semblables se font visibles.

Entre égaux et différents, il y a eu la rencontre des femmes, personnes trans, intersex et non-binaires réunies à l’échelle européenne sous le titre : « De nombreuses luttes pour vivre, un seul même cœur pour lutter ». Un espace où ont pu s’exprimer les désaccords et l’écoute réciproque d’une lutte qui a besoin de ces espaces pour se rencontrer et ressortir plus forte pour combattre le patriarcat et le système capitaliste main dans la main. La flottille de femmes et dissidentes a été l’une des nombreuses constructions symboliques inventée pour exprimer cette égalité et différence.
Ce n’est pas la seule, et on appelle de tous nos vœux que de nombreuses autres initiatives se saisissent de cette énergie créatrice et rejoignent les rangs de la résistance de l’Autre Europe : la terre insoumise qui ne se résigne pas.

La liste de toutes les résistances qui existent de toute façon, avec ou sans la présence des zapatistes, ne peut pas être exhaustive ici. Il y a au nord du Portugal, par exemple, la résistance contre la plus grosse mine de lithium à ciel ouvert d’Europe : un méga projet de 593 hectares menace les populations locales et le patrimoine naturel. Pour cela ils organisent un campement de résistance du 14 au 18 août. Mais au pôle opposé du continent, les Sami, un peuple autochtone au nord de la Suède (territoire qui en réalité se situe sur différents pays modernes : en Suède, Norvège, Finlande et Russie), dans une simultanéité prophétique, organisent aussi en même temps du 13 au 22 août un camp de résistance similaire contre une mine sur le territoire Gallok.

Pendant les récentes rencontres intergalactiques à la Zone à Défendre (ZAD) de Notre-Dame-Des-Landes, près de Nantes, les ponts construits ont été nombreux, comme notamment les représentant.es du peuple Kurde du Rojava et du peuple Kanak de Nouvelle-Calédonie qui rapprochent leur projet politique de celui des zapatistes en dénonçant le néocolonialisme et la guerre incessante sur leur Terre, devant les oreilles attentives de l’Escadron 421. Toutes ces luttes résistent depuis bien longtemps au capitalisme, mais une chose est sûre : elles trouvent un souffle nouveau du fait que des sœurs de l’autre côté de la planète viennent constater combien il nous est difficile de marcher et naviguer à contre-courant dans les entrailles de l’hydre capitaliste.

RESISTANCE & REBELLION ! ¡ LA GIRA ZAPATISTA VA ! LA LUTTE CONTINUE !

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