Anticapitalisme - Lutte des classes Appel international

Pourquoi nous ne sommes plus dans l’Étincelle et la TMI

Nous sommes un groupe d’ancien-ne-s membres de l’Étincelle et de la Tendance Marxiste Internationale (TMI). Nous avons essayé de lutter contre le manque de stratégie, l’orientation étudiante, le sectarisme et le manque de démocratie et de morale de la direction. Malheureusement, nous avons dû reconnaître que ces développements malsains sont déjà allés trop loin.

Nous sommes cependant convaincu-e-s qu’il existe suffisamment de marxistes honnêtes à l’intérieur et à l’extérieur de l’organisation qui sont intéressé-e-s par un dialogue constructif sur la construction stratégique de la gauche révolutionnaire. Par cette lettre ouverte, nous nous adressons à vous et vous invitons à entrer en correspondance (en russe “perepiska”) avec nous :

https://www.facebook.com/perepiska.marx/
perepiska.marx@gmail.com

L’Étincelle, la section Suisse de la Tendance Marxiste Internationale (TMI), a fait ses débuts en tant que groupe minuscule et insignifiant. Au bout de presque 15 ans, l’organisation a réussi à rassembler environ 150 membres et à mettre en place un appareil professionnel. Mais ce qui aurait pu être le début d’une brèche dans le camp révolutionnaire est devenu une voie sans issue. En effet, l’organisation se développe sans stratégie, les dirigeant-e-s ont perdu tout sens de la mesure et sont devenus incapables de tolérer la critique. Entre-temps, les abus s’accumulent. C’est en partie pour ces raisons que nous sommes parti-e-s - ou avons été exclu-e-s - de la lutte contre des procédés que nous estimons malsains.

Nos démissions ou expulsions ont été précédées d’une série de discussions avec la direction. Les points de critiques hétérogènes à l’encontre des dirigeants étaient les suivants :

Absence de construction stratégique de l’organisation

En tant que marxistes, nous nous battons tous et toutes pour la dictature du prolétariat. Ce qui différencie les tendances marxistes les unes des autres, c’est comment y parvenir. Il s’agit de la question de la stratégie de la révolution et de la tactique de la construction révolutionnaire.

L’Étincelle et la TMI délaissent la question de la stratégie - la prise physique du pouvoir par le prolétariat - et la considèrent comme une question d’avenir. En conséquence, l’Étincelle réduit la question de la tactique à la question de la construction du parti et de la direction révolutionnaire. Toutes les questions liées à la stratégie, comme la lutte contre les bureaucraties dans les syndicats ou la construction de cellules d’usine, sont remplacées par la construction abstraite du parti. Ce dernier en vient à se substituer à la classe ouvrière. Au lieu de construire des positions révolutionnaires dans les usines ou les organisations de combat du prolétariat, la TMI recrute sans réfléchir. Ce recrutement des "ones and the twos" - le recrutement aléatoire d’individu-e-s - est devenu l’essentiel de la tactique et de la stratégie.

Dans cette confusion, l’Étincelle considère que la construction de sa propre organisation équivaut à la construction du parti révolutionnaire et à la direction de la révolution. C’est ce que l’Étincelle veut dire quand elle parle d’elle-même comme d’une organisation de cadres ; les futurs dirigeant-e-s de la révolution s’organisent uniquement dans leurs rangs. Il s’agit non seulement d’une perception exagérée de soi, mais aussi d’une contradiction en soi. D’un côté, l’Étincelle se revendique comme la future direction de la révolution prolétarienne, d’un autre, les seuls critères pour rejoindre cette future direction sont une participation pratique - l’accomplissement des tâches exigées par la direction - et financière - le paiement de leur salaire.

Le manque de compréhension de la notion de cadres dans le recrutement se traduit ensuite par un carriérisme interne. Pour l’Étincelle, les expériences et les épreuves pour devenir un-e bon-ne cadre révolutionnaire ne peuvent se faire qu’au sein de l’organisation. Sont donc considéré-e-s comme cadres révolutionnaires uniquement ceux et celles qui tiennent des postes de direction au sein même de l’organisation.

Dans leur réponse à nos critiques, la direction de l’Étincelle écrit : “Sur le plan purement idéologique, nous sommes déjà le facteur subjectif. La classe ouvrière a besoin du marxisme et nous sommes les seuls marxistes. [...] La TMI est l’embryon du parti révolutionnaire de masse". Les dirigeant-e-s n’ont ainsi plus besoin d’apprendre ; il leur suffit d’enseigner. Ils ont seulement besoin que les membres les suivent. Ils ne sont pas en train de construire une organisation de cadres, mais se considèrent déjà comme la direction d’un parti de masse, sans masses. Avec une telle direction, toute discussion est devenue impossible. Cette direction autoproclamée du marxisme poursuit une construction linéaire, non dialectique et finalement isolée de la classe du parti révolutionnaire. Au centre de sa stratégie et de sa tactique, il n’y a qu’elle-même.

Orientation étudiante

Depuis plusieurs années, la direction de l’organisation a choisi de se tourner quasi exclusivement vers les étudiant-e-s universitaires. Malgré ce qui est indiqué sur la couverture du journal, “courant marxiste dans la jeunesse socialiste et les syndicats”, l’Étincelle s’assure activement de se maintenir en marge des mouvements ouvriers. Cela est expliqué à l’interne par le fait que la TMI serait encore trop négligeable dans la sphère politique et qu’il faut par conséquent attendre la survenue d’un nombre magique pour pouvoir effectuer du travail dans les mouvements ouvriers. Le travail universitaire se révèle un cadre idéal pour appliquer leur unique stratégie du recrutement des « ones and the twos », avec son flux incessant de nouvelles têtes concentrées dans un même lieu, qui ont beaucoup de temps à disposition et l’envie de socialiser. Le peu de membres issus de milieux ouvriers doivent quant à eux se façonner à l’image de la direction étudiante. Ils et elles mettent de côté toute tentative de travail dans les lieux de travail et se créent une identité étudiante pour s’intégrer dans l’organisation. Les conditions matérielles déterminent la conscience des camarades, ainsi, le contexte social de la majorité des permanent-e-s et des membres de l’organisation se reflète dans les analyses de l’organisation.

La composition sociale des étudiant-e-s ciblé-e-s pour le recrutement se répercute donc sur le caractère de l’organisation et de sa direction. De fait, l’organisation est uniquement capable de s’exprimer par l’utilisation de slogans et abstractions vides de contenu pragmatique. Le contenu du journal oscille entre des sujets qui comportent des clichés politiques adressés aux mouvements en lutte - alors que l’organisation ne veut absolument pas y consacrer ses ressources - et des débats intellectuels interminables contre des positions minoritaires et largement sans impact. Le journal est tombé dans un routinisme tel qu’il ne ressemble plus à un journal ouvrier mais plutôt à un prospectus étudiant destiné à recruter les “ones and the twos”. C’est le même routinisme qu’on retrouve dans le travail étudiant. Sans une véritable stratégie, les thématiques des événements universitaires se recyclent au fil des années, avec un nombre de participation externe en constante baisse.

Attitude sectaire

L’Étincelle s’isole activement de tout mouvement ou organisation de gauche. Cette attitude sectaire la sépare de l’avant-garde, qu’elle soit chez la jeunesse, les mouvements féministes, les couches opprimé-e-s ou les mouvements ouvriers. L’Étincelle refuse par là d’entrer en contact avec des militant-e-s ayant déjà un bagage théorique, de réelles expériences de vie, que ce soit dans le monde du travail ou dans des luttes avec d’autres organisations politiques. Les dirigeant-e-s préfèrent au contraire se diriger vers des jeunes peu familiers des idées révolutionnaires, qui ne disposent pas de contrepoids théorique aux clichés véhiculés par l’organisation. L’Étincelle s’isole volontairement d’une grande partie de l’avant-garde du mouvement ouvrier, puisqu’elle ne dispose d’aucune stratégie solide vis-à-vis de ces éléments.

Aujourd’hui, l’Étincelle privilégie des tribunes dans lesquelles elle est la seule oratrice pour provoquer des discussions artificielles avec des opposant-e-s qu’elle n’a pas. Lors de ces événements, les camarades sont tenu-e-s de préparer des questions et interventions à l’avance, car l’organisation ne fait pas confiance aux participant-e-s pour amener leurs propres questions, doutes et remarques. Les enjeux clef de ces événements ne sont pas abordés de manière concrète et dans le but d’avoir un débat d’idées instructif, mais sont uniquement utilisés comme accroches pour gagner de nouvelles recrues.

Ainsi, l’Étincelle débat avec des ennemis fictifs, car elle refuse catégoriquement d’intervenir dans les organisations de masse et de participer à des polémiques réelles et ancrées dans les besoins du mouvement ouvrier en lutte. En fin de compte, pour l’Étincelle, le parti de la révolution ne peut se développer qu’en son sein et jamais en dehors. Elle se réconforte dans ses raccourcis et la croyance d’être déjà ce parti.

Manque de démocratie et de morale

Il se peut que nos critiques soient erronées parce que nous avons tort ou parce qu’elles ne s’appliquent pas. Mais pour en arriver à ces conclusions, les critiques devraient pouvoir être discutées ouvertement et de manière constructive. Malheureusement, nous avons constaté à maintes reprises qu’une telle discussion est activement réprimée par les dirigeant-e-s. Cela se manifeste en premier lieu par le fait que les dirigeant-e-s essaient de mener toutes ces controverses de manière centralisée, exclusivement avec les camarades concernés et à l’écart des instances décisionnelles de l’organisation. Ici, leur intention n’est nullement d’avoir une discussion ouverte, mais de forcer les dissident-e-s à abandonner leurs critiques. L’objectif global de ce procédé est que ces critiques ne soient pas une entrave à la croissance numérique de l’organisation. On ne peut pas parler de démocratie lorsque ce sont les dirigeant-e-s qui déterminent quelles critiques sont appropriées et lesquelles ne le sont pas.

Pour les critiques qui refusent de se plier aux diktats de la direction, diverses mesures bureaucratiques sont appliquées. Des stratégies de gaslighting sont utilisées pour faire douter les camarades de leur esprit critique, de leur mémoire ou de leurs perceptions. Les camarades sont menacé-e-s pour se dissuader d’entamer des discussions avec d’autres camarades, les cas d’abus sont banalisés et les camarades concerné-e-s sont accusé-e-s de vouloir mettre leur propre bien être avant celui de l’organisation. Les critiques ne sont jamais partagées à l’interne ou seulement suite à une forte pression des membres de la base. Ce n’est que lorsque la pression est exercée que des débats locaux ont lieu. L’organisation d’un débat national, voire d’un congrès, est rejetée par la direction sous prétexte d’être "antidémocratique[!]“. Si une réunion restreinte a tout de même lieu, les membres de l’opposition ne sont pas invité-e-s par la direction. Quant aux personnes qui soutiennent la critique lors de la réunion même, celles-ci se voient ensuite exclues par les dirigeants. Cela a pour effet la suppression de toute discussion interne.

Cet autoritarisme, doublé d’un manque de toute stratégie extérieure à celle de la construction mécanique et antidémocratique de l’organisation, a mené à un avilissement total des instances dirigeantes. Les membres dirigeant-e-s s’appuient sur la hiérarchie qui s’est établie pour exiger discipline et soumission en raison du simple fait qu’ils et elles ont été placé-e-s à des postes de direction. Leur position est “la position correcte” parce qu’elle représente celle des instances dirigeantes. Cette incohérence ne mène pas seulement à de considérables erreurs politiques et théoriques, mais a aussi développé une dynamique corrompue de cliques d’ami-e-s qui se protègent les un-e-s les autres.

Les nouveaux éléments qui intègrent ces instances sont choisis parmi ceux et celles qui sont capables de reprendre ces mêmes méthodes et comportements, de les renforcer ou de les tolérer en silence. L’exemple le plus frappant de tels procédés est l’intégration au comité exécutif (CE) d’un camarade accusé de comportements sexistes et violents. Le CE s’est aussi démené pour effacer et/ou justifier son comportement complètement inacceptable dans une organisation qui se vante de lutter contre les oppressions faites aux femmes. Ces comportements malsains et abusifs, accompagnés d’attitudes élitistes et discriminatoires, sont communs entre les couches supérieures des camarades, ce qui confirme l’absence totale d’une morale révolutionnaire.

Se tourner vers l’avenir

Pendant longtemps, nous avons cru ou espéré que ce développement néfaste était dû au manque d’expériences politiques de l’organisation et de sa direction. Nous avons aussi cru qu’il s’agissait d’erreurs propres à la section de la Suisse. Mais après toutes ces années de travail acharné dans l’organisation, et suite à une étude de l’histoire de la TMI et de ses prédécesseurs, nous sommes contraint-e-s de reconnaître que les erreurs de la direction de l’Étincelle ne sont finalement qu’un reflet des pratiques de la direction de la TMI.

Avec ce courrier, nous ne nous séparons pas du marxisme. Mais pour continuer à construire les forces du marxisme, nous n’avons d’autre option que de nous séparer de la TMI. Nous ne pensons pas que nos critiques soient uniques ou particulièrement innovatrices. Nous partons du principe que de telles discussions ont déjà eu lieu de nombreuses fois et que de nombreux révolutionnaires y ont déjà apporté différentes réponses. Nous sommes convaincu-e-s que nous ne sommes pas les seul-e-s marxistes. C’est pourquoi nous voyons notre prochaine tâche dans la réalisation d’une étude du marxisme et des autres courants marxistes, avec comme option une réorientation vers une autre association internationale. Nous restons fidèles aux grandes traditions du marxisme et aux expériences tirées par les travailleurs et travailleuses de centaines d’années de lutte des classes.

Nous invitons tout-e-s les marxistes de la Suisse à participer à notre étude et à en tirer et proposer les conséquences organisationnelles :

https://www.facebook.com/perepiska.marx/
perepiska.marx@gmail.com

Signataires
Adrian
Ana
Bryan
Cyrill
Eric
Jimena
Melis
Samuel
Severin
Stéphane

Notes

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