Analyses Migrations - Frontières MNA

Adolescents harragas : risquer sa vie comme seule possibilité de réalisation de soi

Ce mois-ci Renversé s’intéresse aux mineur.e.s en exil et publie les extraits d’un texte de Noureddine Khaled. Ce dernier y traite des harragas, ces jeunes migrants originaires du Maghreb qui tentent de rejoindre les côtes européennes. L’article original a été publié en 2013 dans la revue Adolescence.


Adolescents harragas : risquer sa vie comme seule possibilité de réalisation de soi

L’émigration irrégulière vers l’Europe, telle qu’elle est pratiquée par les jeunes Algériens, parfois encore mineurs, dans des embarcations de fortune, sème la stupeur dans la société par son ampleur et surtout les risques qu’elle comporte. Malgré des dizaines de morts par noyade et autant de disparus, ce phénomène ne cesse de s’amplifier au point de devenir une caractéristique identitaire de la jeunesse du sud de la Méditerranée (Maghrébins et sub-Sahariens). Ces jeunes émigrants sont désignés sous le terme de harragas qui peut être traduit par « brûleurs ». Ils « brûlent » les frontières maritimes comme on grille un feu rouge, manifestant par ces comportements leur besoin vital de transgresser des limites trop contraignantes et leur goût du risque. Ils expriment par là une action d’insubordination, de refus d’obéissance et de transgression, dans le sens d’enfreindre et « brûler » les interdits et la loi (Merdaci, 2009). Croire que la harga est un acte de désespoir est très réducteur d’un phénomène complexe. Nous pensons que c’est l’une des rares possibilités pour ces jeunes de construire leur identité et tenter de se réaliser en tant qu’homme. En ce sens, ce n’est pas un mouvement destructeur, malgré les risques de mort, mais une tentative extrême et ultime de réalisation de soi. (...)

L’idée que nous voulons développer est que le phénomène de la harga s’insère dans un contexte général caractérisé par une tradition de l’émigration qui se généralise pour toucher toutes les couches de la population. Un récent rapport sur les anciens dirigeants algériens dévoile qu’ils sont nombreux à vivre à l’étranger avec leur famille. Beaucoup d’universitaires et de cadres inscrivent leurs enfants dans les universités étrangères. Dans les couches plus modestes de la population algérienne, les jeunes partent dès que l’occasion se présente. Ce mouvement général d’émigration vers l’Occident s’explique en grande partie par la régression sociale et la violence que connaît l’Algérie depuis les années 1990, la détérioration de la qualité de la vie et la généralisation de la corruption qui causent une perte de confiance de l’ensemble de la population vis-à-vis du système politique et une perte d’espoir.

La harga, une nouvelle forme de contestation et de révolte des jeunes

La pratique de la harga est un phénomène assez récent en Algérie. Il est apparu au début des années 2000. Il peut être considéré parmi les nouvelles formes de révolte et de contestation du système établi, au même titre que les émeutes et plus récemment les tentatives d’immolation par le feu. Comme exemple, nous pouvons citer Sidi Salem à Annaba (côte Est de l’Algérie) qui est une localité où la harga est devenue un passage obligé pour les jeunes habitants. La contestation et la révolte y sont devenues récurrentes, une sous-culture. Depuis des années, des émeutes régulières défraient les chroniques de la presse nationale. La harga apparaît comme porteuse d’un profond message de transgression, recherche de nouveaux ancrages géographiques et identitaires. Les migrations vers de nouveaux espaces, lieux réparateurs et rives imaginaires, constituent une alternative de reconstruction identitaire et de contournement des sentiments de perte et de désaffiliation (Merdaci, 2009).

Les harragas mineurs : profils et motivations

Les données que nous allons exposer émanent de notre enquête (Khaled et al., 2010) auprès de 165 jeunes dont l’âge varie entre 14 et 26 ans. 68 % sont encore mineurs et 31 % jeunes adultes ayant tenté l’émigration quand ils étaient mineurs. Tous ont répondu à un entretien semi-directif et certains d’entre eux nous ont raconté leur périple à travers la Méditerranée.

Bien que quelques filles mineures se déclarent comme potentiellement partantes pour l’émigration illégale, le phénomène reste essentiellement masculin, en raison du degré nettement plus important de permissivité dont bénéficie le garçon dans la famille algérienne. La fille reste sous le contrôle étroit de sa famille, quelle que soit la catégorie sociale à laquelle elle appartient. Alors que le garçon a une vie tournée vers l’extérieur, la fille possède une place dans l’espace intérieur habité. En outre, la fille reste porteuse de la morale familiale. Si elle part à l’aventure, elle risque de déshonorer la famille. Ces raisons font que même quand le désir de partir est intense, la fille ne passe à l’acte que dans des conditions relativement sécurisantes pour elle et sa famille. Si, comme le souligne D. Le Breton (2005), les conduites à risque illustrent une volonté de se défaire de la souffrance pour exister enfin, elles diffèrent pour les garçons et les filles. Les filles prennent sur elles et font de leur corps un lieu « d’amortissement » de leur souffrance, alors que les garçons se jettent contre le monde dans la provocation, le défi, la transgression. Le jeune garçon construit son « héroïsme » en s’opposant à toutes les formes d’autorité incarnées par les adultes (parents, police, enseignants, etc.). Les rites d’initiation chez les filles sont différents, moins collectifs (Adès, Lejoyeux, 2004).

Le phénomène de l’émigration illégale a commencé à l’Ouest du pays depuis une dizaine d’années et s’y est développé essentiellement en raison de la proximité des côtes espagnoles et des enclaves de Ceuta et Melilla que l’on peut atteindre par le Maroc. Il s’est ensuite généralisé à travers l’ensemble des côtes algériennes, au Centre et en particulier à l’Est dans la région d’Annaba vers les îles italiennes. Plus on avance en âge, plus la probabilité et la volonté de tenter la harga augmentent. Les 18-19 ans représentent près de 59 % de cette population. Cependant, ce qui est nouveau, c’est que le phénomène commence à toucher les plus jeunes : 10 % ont entre 14 et 15 ans. La désinsertion sociale précoce explique ce recul de l’âge. Cette désinsertion reflète en premier lieu la détresse familiale. Certaines familles n’arrivent plus à gérer leurs problèmes matériels quotidiens, ce qui les empêche dans leurs tâches éducatives. Par ailleurs, le principe de l’école obligatoire jusqu’à l’âge de seize ans n’est plus appliqué pour les catégories les plus vulnérables de la population. En procédant à l’exclusion précoce de l’enfant, le système éducatif participe à sa désocialisation et à sa marginalisation. (...)

Seuls 23 % des jeunes enquêtés déclarent ne pas être au courant des risques du voyage, tandis que la majorité les connaît bien. Près de 60 % déclarent qu’ils sont informés et 9 % ajoutent que cela ne change rien à leur projet. Il faut relever que plusieurs ont retenté l’aventure après un voire plusieurs échecs. Dans notre travail de terrain, 17 jeunes l’avaient tentée au moins deux fois, dont 5 trois fois. Parfois, la récidive a lieu après une première aventure au cours de laquelle le jeune a échappé de justesse à la noyade. L’information ne constituerait donc pas un facteur de prévention. Le risque posséderait même un pouvoir attractif, notamment chez les amateurs de sensations fortes pour qui le danger, source d’excitation, d’éprouvés intenses, est recherché (Michell et al., 2001). (...)

Les caractéristiques familiales

Dans la mesure où nous nous intéressons aux jeunes mineurs, censés être sous la protection et l’autorité parentales, l’étude de la famille s’impose comme un axe de compréhension. Qui sont ces parents de harragas ? Pourquoi leur pouvoir de socialisation n’opère plus sur leurs enfants ?

Les mères sont majoritairement femmes au foyer (77 %), les autres exercent des métiers divers (enseignantes, couturière, femme de ménage, etc.). Les pères ont généralement des métiers précaires ou à faibles revenus : retraités, petit commerce illicite, employés, métiers manuels. Les familles nombreuses sont dominantes. Les familles de 6 personnes et plus représentent 63 % des effectifs enquêtés. L’espace habitable est exigu : 66 % logent dans un F2 ou F3. Plus de 60 % de la population vit dans des appartements et 20 % dans des petites maisons traditionnelles. La vétusté du logement et son exiguïté apparaissent comme des éléments dominants. En revanche, le rang dans la fratrie n’est plus un critère déterminant. Traditionnellement, l’aîné des garçons tentait l’émigration avec l’aide de la famille pour aider le père dans son rôle économique et le remplacer quand il avance en âge. Ce schéma n’est plus en vigueur actuellement. La décision d’émigrer n’émane plus forcément d’un projet familial. Les jeunes décident par eux-mêmes d’émigrer, sans tenir compte de leur rang dans la famille et sans chercher l’assentiment familial. Ainsi parmi les mineurs qui ont tenté la harga, 18 % seulement sont des aînés et plus de 62 % ont tenu leurs parents à l’écart de leur projet. Notons qu’il existe souvent plusieurs migrants dans la famille. 42 % déclarent avoir au moins un membre de la famille qui a émigré. Ces migrants constituent, dans l’imaginaire du jeune, des modèles de réussite sociale et des exemples à suivre. Ils appartiennent à des familles qui connaissent apparemment de sérieux problèmes internes. La majorité vit dans une famille d’apparence ordinaire (76 % ont leurs deux parents). Un peu plus de 18 % sont orphelins d’un des parents ou issus de parents divorcés. Parmi les familles qui paraissent ordinaires, beaucoup ont de sérieux problèmes relationnels ou vivent de grandes difficultés : un père alcoolique, drogué ou violent, un frère délinquant, un parent atteint de maladie, etc.

Omar a quinze ans, il a un frère de treize ans et une sœur de dix-huit ans. La mère souffre d’une dépression et de problèmes ophtalmologiques à cause desquels le père l’a abandonnée et a abandonné toute la famille. Omar raconte que la mère a essayé une fois de mettre le feu à la maison pour tuer son mari. Les trois membres vivent dans une « baraque ». Le garçon a quitté l’école en troisième année de primaire, il n’a pas fait de formation professionnelle. Parfois il fait porteur à la plage (il porte les casiers de poissons des pécheurs), et parfois vendeur de sachets au marché. Omar exprime ses difficultés existentielles et son désespoir : « Je passe toutes mes journées à la plage, je n’ai pas de maison, je n’ai pas de père, pour moi je n’ai pas de famille, j’ai une mère folle, une sœur qui fume qui est elle aussi une fille de la rue, c’est un garçon pas une fille, elle a eu même un enfant qu’elle a laissé à l’hôpital, moi je me drogue, je fume, j’ai rien à perdre, pas d’avenir, ni maison, ni famille… » Son désespoir le pousse à prendre des risques inconsidérés. Une fois, il a tenté le tout pour le tout en se glissant dans une barque de harraga, à l’insu d’un groupe de 19 personnes qui allaient prendre le large. Quand ils l’ont repéré, ils l’ont jeté à l’eau. Il a nagé, ensuite il a été repêché par un pécheur qui l’a ramené à la plage. À la suite de cette mésaventure, il a pris froid et est tombé malade : « J’ai failli sortir de cette misère mais hélas je n’ai pas pu partir avec eux. Vous savez ? Ils sont arrivés en Italie, si on ne m’avait pas découvert moi aussi j’aurais eu cette chance. » Mais il promet de repartir cette année, il attend une autre occasion. Il dit que de toutes les façons, il n’a rien à perdre : « Parce que moi je n’ai rien, je suis mort ici ou en Italie. »

Omar n’a rien à perdre, il se considère comme mort et doit tenter de partir pour essayer de revivre. Les risques ne lui font pas peur, le départ semble être la seule issue qui lui reste à la fois pour fuir sa réalité misérable et pour tenter de revoir la lumière.

Farouk, dix-sept ans est deuxième d’une famille de quatre enfants, deux garçons et deux filles. Son frère et ses deux sœurs sont écoliers. Lui seul a quitté l’école au niveau primaire et depuis, il a été renvoyé de la maison par son père à plusieurs reprises. Son père est soudeur, ils vivent à cinq dans un appartement de deux pièces. Il ne parle pas de sa mère qui semble absente. À propos du père, il dit qu’il ne l’aide pas, au contraire, il n’arrête pas de le maltraiter et de l’humilier : « Mon père, est un drogué, il boit de l’alcool, nous chasse de la maison. Il me frappe devant les enfants du quartier, il a toujours été comme ça, il me met dehors même quand je suis avec un short et sans pull. » Le comportement de Farouk est celui d’un marginal, voire d’un délinquant. Il vit de larcins et de vols. Il se drogue (« zatla »), dit-il, depuis l’âge de douze ans. Il a déjà fugué du domicile familial pendant une année au cours de laquelle il a vécu dehors, à Alger. Il préfère aller à l’étranger : « En France, même si je vole, c’est l’État qui s’occupe de moi, ils me mettent dans un foyer pour mineurs et me donnent une formation. Ce n’est pas le cas ici. Mon père se fout de moi. » Farouk a fait trois tentatives de départ illégal : la première fois, il dit qu’il n’a pas payé le voyage : « Les copains m’ont pris gratuitement. On a démarré à 1h du matin, on a pris avec nous des bidons d’essence, à 6 h la marine nous a rattrapés. » Après plusieurs heures de détention, ils ont été relâchés et renvoyés chez eux. La deuxième fois, il a payé 10 000 DA. Le passeur était une connaissance à lui. Il faisait mauvais temps. Après une nuit au large, ils ont fait demi-tour. La troisième fois, il s’est caché dans la pointe de la barque au démarrage. Il a été vite découvert et jeté en pleine mer, heureusement pas très loin du rivage. Il est revenu à la nage. Quant aux autres occupants de la barque, il dit qu’ils ont réussi à débarquer en Italie.

À la lumière des analyses que nous avons effectuées jusque-là, nous pouvons affirmer que la conjonction de la misère économique et du mal-être social est la principale cause de l’émigration illégale. Les tendances statistiques renforcent cette affirmation. Parmi les principales causes de l’émigration illégale citées par les jeunes eux-mêmes, les six premières sont : le manque de loisirs (77 %), le chômage (76 %), rejoindre les amis ou la famille (76 %), le revenu familial insuffisant (73 %), le manque de liberté (73 %), le manque de perspectives (50 %). En regroupant toutes ces causes invoquées, on retrouve trois dimensions principales :

  1. Une dimension économique qui englobe le désir de trouver un travail, d’améliorer ses conditions de vie et celles de sa famille, et de s’ouvrir des perspectives de réalisation sociale.
  2. Une dimension psychosociale reflétée par le besoin d’améliorer la qualité de sa vie en revendiquant plus de loisirs et plus de liberté.
  3. Une dimension sociale qui s’exprime à travers le besoin de se regrouper avec des gens qu’on aime et qui ont réussi : rejoindre ses amis ou des membres de sa famille.

Finalement, on retrouve dans la harga des mineurs toutes les caractéristiques des conduites à risque de l’adolescent telles qu’elles sont décrites et interprétées dans la littérature : la recherche des sensations fortes, la transgression de la loi, le rejet de toutes les formes d’autorité, l’appartenance au groupe de pairs et enfin, à travers ce rite de passage, la tentative de se forger une identité et une individualité. Si le phénomène est surtout masculin, c’est que la fille trouve encore une place dans l’espace intérieur habité malgré son exiguïté et reste ainsi sous le contrôle familial. Le garçon est livré, très tôt à l’espace extérieur dans lequel il doit se débrouiller, s’affirmer et trouver des modèles d’identification. Dans certains milieux, la harga est devenue une subculture, un rite de passage à l’âge adulte. L’expression « Celui qui ne tente pas la harga n’est pas un homme » est très répandue chez les jeunes garçons de certaines localités pourvoyeuses d’émigrants illégaux. Les adolescents harragas n’ont pas peur du risque de se noyer. Ils tendent à le minimiser comme l’atteste une expression souvent usitée : « Nous sommes les enfants de la mer. » En outre, ils scotomisent de leurs mémoires les cas malheureux de noyade et de mort et ne retiennent de l’aventure d’émigration que les cas de réussite qui leur permettent de vivre constamment avec ce rêve éphémère que de l’autre côté de la mer leur vie ne pourrait être que meilleure, à l’exact opposé de leurs réalités actuelles.

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