Genève Analyses Pensées politiques

Notre histoire et la leur

Le Conseil national a refusé jeudi une initiative cantonale genevoise en faveur de la réhabilitation des organisateurs de la manifestation du 9 novembre 1932. C’est l’occasion de redire pourquoi la gauche institutionnelle ne devrait pas confisquer la mémoire de la fusillade et pourquoi, plus largement, la reconnaissance du statut de victime historique ne paraît pas être une perspective d’émancipation.

Le neuf novembre 1932, des soldats suisses ont tiré sur la foule qui manifestait contre la tenue d’un meeting fasciste à la salle communale de Plainpalais. Le tir des soldats fait 13 morts et 65 blessés parmi la foule. C’est la mémoire de ces victimes qu’honore le monument qui se trouve devant le bâtiment Unimail, désormais à l’endroit précis où les victimes sont tombées, et auprès duquel se tient chaque année un rassemblement commémoratif. Pour les détails de cet épisode et sur la teneur de la commémoration, on peut lire la bonne brochure du Réseau antifasciste genevois ici. A l’issue de la manifestation, une trentaine de manifestants sont arrêtés et sept accusés, les organisateurs de la manifestation, seront condamnés par les Assises fédérales.

Réhabiliter les chefs

Le Conseil national (chambre basse du législatif fédéral) ont refusé jeudi dernier une initiative cantonale genevoise demandant la « réhabilitation des sept manifestants condamnés suite à la manifestation du 9 novembre 1932 ». Ce vote met un terme à la campagne en faveur de cette réhabilitation, ouverte en 2012, à l’occasion des quatre-vingts ans de la fusillade. En 2007 déjà, les organisateurs du colloque historique consacré à la fusillade avaient trouvé judicieux d’inviter à s’exprimer le président du Conseil d’État de l’époque, un certain Charles Beer, social-démocrate, que tout le monde a justement oublié depuis.

En 2012, il fallait aller plus loin et obtenir la réhabilitation des chefs, et en particulier de Léon Nicole, chef du Parti socialiste genevois, qui figure parmi les sept condamnés. Lors de la commémoration de 2012, c’est Rémy Pagani qui ouvrait les feux en demandant, au nom de l’exécutif municipal, aux autorités cantonales de se prononcer pour la réhabilitation. La pièce maîtresse de cette campagne aurait dû être le lourd ouvrage, dont tout le mal qu’on peut en penser a été dit ici même, du professeur et député Jean Batou. [1]

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Gravure représentant les tombes des victimes de la fusillade
Gravure d’Alexandre Mairet parue dans Le Réveil anarchiste du 27 mai 1933 en illustration du commentaire du procès des Assises fédérales.

L’hypothèse - peut-être faudrait-il dire l’espoir - de l’ouvrage de Jean Batou est qu’il aurait existé à Genève la possibilité d’un coup d’État réactionnaire fasciste (p. 351-359) et que la manifestation du 9 novembre 1932 aurait constitué une sorte de contre-attaque. Les organisateurs de la manifestation auraient donc été les défenseurs de l’ordre démocratique menacé. Si elle correspondait à la réalité, cette configuration justifierait, aux yeux des institutions, une forme de réhabilitation des condamnés par l’État qui reconnaîtrait en eux ses défenseurs. C’est l’esprit, par exemple, de la loi qui permet l’annulation de jugements pénaux pour les personnes « personnes qui, à l’époque du nazisme, ont aidé des victimes des persécutions à fuir ».

Les élites politiques n’ont nul besoin de fomenter un coup d’État, puisqu’elles détiennent tout le pouvoir qu’elles pourraient souhaiter détenir

Mais Batou ne parvient jamais à valider cette hypothèse. La réalité est que les élites économiques et politiques genevoises de l’époque sont réactionnaires et qu’une fraction d’entre elle est tentée par le fascisme. Elles n’ont nul besoin de fomenter un coup d’État, puisqu’elles détiennent tout le pouvoir qu’elles pourraient souhaiter détenir et qu’elles ne sont pas menacées. Une partie de ces élites a sombré dans un délire paranoïaque alimenté par le contexte international. C’est là ce qui explique l’envoi de la troupe pour assurer le service d’ordre d’une manifestation qui ne présentait que le danger de se terminer en rixe générale à Plainpalais.

Une stratégie déplorable

Même en supposant que cette réhabilitation soit un objectif souhaitable, ses promoteurs ne se sont, à aucun moment donné les moyens de l’obtenir. L’ouvrage de Batou, on l’a dit, n’amène aucun élément nouveau. La motion présentée au parlement genevois n’avance aucun argument solide en faveur de l’annulation du jugement des Assises fédérales.

Le procès de 1933 a largement servi de tribune pour la campagne électorale victorieuse de Léon Nicole.

Pire, elle occulte le fait que le procès de 1933 a largement servi de tribune pour la campagne électorale victorieuse de Léon Nicole (Sur Nicole et son amour de l’ordre, on verra cet article ici même. Louis Bertoni, à l’issue d’une série d’articles du Le Réveil anarchiste dans lesquels il polémique peu avec Nicole, s’agace tout de même de la stratégie de la défense : « plusieurs avocats se livrèrent à des dissertations sur la révolution et au lieu de dénoncer et de repousser le procès pour délit d’opinion, ils s’y prêtèrent naïvement. […] Verdict de classe et même de parti, oui : mais en somme la défense elle-même a placé le débat sur le terrain de classe et de parti, et le résultat ne pouvait être autre que la condamnation par les hommes de la classe ennemie !  [2]

Bien entendu, c’est l’argument servi jeudi contre la réhabilitation par les parlementaires fédéraux bourgeois : « Pour la majorité de la commission, la réhabilitation politique a eu lieu, l’un des condamnés, Léon Nicole, ayant été élu à cette époque au gouvernement cantonal et au Conseil national, alors que d’autres ont été élus, plus tard, au Grand Conseil. »

La moindre des choses aurait été de trouver une manière de contourner cet argument. Les promoteurs de la résolution n’ont même pas pris la peine de le faire. Il est vrai que la question n’a pas été mise sur la table à Genève où les parlementaires bourgeois – sans le MCG – ont voté la résolution, rassurés qu’ils furent par l’intervention, en commission, d’une professeure d’histoire.

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Gravure figurant les préoccupations des jurés des Assises fédérales
Gravure d’Alexandre Mairet parue dans Le Réveil anarchiste du 24 juin 1933. Les Assises fédérales étaient une cours avec jury populaire.

Notre histoire et la leur

Mais ce qui paraît le plus douteux dans cette campagne pour la réhabilitation, ce n’est pas la stratégie, c’est l’objectif lui-même. Obtenir d’un parlement à majorité bourgeoise, dont certaines fractions sont toujours tentées par l’aventure autoritaire, la réhabilitation des sept condamnés, c’aurait été tuer une deuxième fois les victimes de la fusillade. Obtenir cette réhabilitation, c’aurait été convenir que la menace fasciste a été une parenthèse historique aujourd’hui surmontée. Or, rien n’est plus faux : la menace raciste et nationaliste continue à servir de couverture pour l’exploitation des travailleurs.

Ce qu’il faut rechercher dans l’écriture de l’histoire, c’est le conflit et non la pacification.{}

Par ces tentatives d’écriture de l’histoire à coup de résolutions, de motions, de lois et de commissions administratives, la gauche parlementaire se dédouane de ses faiblesses présentes. Et elle contribue à construire une fausse image des luttes. Les victoires mémorielles obtenues sur le terrain de la bourgeoisie sont toujours une erreur. Être reconnus comme victimes d’une époque, d’un tribunal ou d’un État est toujours une défaite, car c’est être reconnu comme victime. Ce qu’il faut rechercher dans l’écriture de l’histoire, c’est le conflit et non la pacification.

Notes

[1Jean Batou, Quand l’esprit de Genève s’embrase, Lausanne, éd. d’en bas, 2012.

[2Le Réveil anarchiste, 24 juin 1933

P.-S.

A la lecture du pavé soporifique de Jean Batou, on préférera celle du livre d’Alain Dewerpe sur le massacre du métro Charonne à Paris en 1962 : Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962 : anthropologie historique d’un massacre d’État, Gallimard, coll. « Folio. Histoire » (no 141), 2006, 897 p.

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