Luttes indépendantistes Thème du mois

Assata Shakur, Angela Davis & solidarités transnationales

Durant le mois de mai 2021, le collectif Silure est invité à proposer des articles sur Renversé. Nous avons choisi le thème de l’internationalisme, une décision motivée par la venue d’une délégation zapatiste en Europe cet été, mais également guidée par des discussions autour des rapports militants entretenus avec les luttes géographiquement éloignées. Il n’y a pas si longtemps, il était évident pour beaucoup que la révolution sandiniste au Nicaragua, par exemple, était un projet révolutionnaire qui concernait l’ensemble du monde.

Introduction

Ce quatrième épisode propose deux textes écrits par Assata Shakur et Angela Davis, deux militantes noires révolutionnaires afrodescendantes qui chacune à leur manière aborde la solidarité internationale. Lourdement accusées, harcelées et incarcérées aux États-Unis, elles ont toutes deux subies la répression de l’État, en particulier du programme du FBI COINTELPRO (infiltration, répression, assassinats ciblant des organisations et des mouvements radicaux). Angela Davis a fait l’objet de campagnes internationales de soutien en vue de sa libération. Leur engagement internationaliste, c’est l’engagement d’une vie. Longue vie à nos camarades. Il n’y a pas tant d’étoiles pour éclairer nos luttes.

Assata Shakur

Assata Shakur est née en 1947 à New York. Elle a milité au sein du Black Panter Party for Self-Defense et de la Black Libaration Army. Elle est arrêtée en 1973 et condamnée à perpétuité en 1977, accusée du meurtre d’un policier. Elle s’évade de prison en 1979 et obtient le statut de réfugiée politique à Cuba en 1984 où elle vit encore actuellement. Nous avons choisi un extrait du post-scriptum de son autobiographie publié en 1988.

La liberté. Je n’arrivais pas à croire qu’on y était, que le cauchemar était terminé, que finalement le rêve s’était réalisé. Je flottais sur un nuage. Euphorique. Mais j’étais aussi complètement déboussolée. Tout était pareil et pourtant tout avait changé. Chacune de mes réactions était d’une intensité extrême. Je m’immergeais dans les motifs, les textures, absorbant les odeurs et les sons comme si chaque jour était le dernier. J’avais l’impression d’être une voyeuse. Je devais m’empêcher de ne pas fixer les gens dont je m’efforçais de saisir les conversation.

Soudain, j’étais submergée par les horreurs de la prison, par chaque expérience répugnante que j’étais parvenue, tant bien que mal, à minimiser lorsque j’étais encore incarcérée. J’avais développé la capacité d’être patiente, calculatrice et dans le contrôle absolu. Et dans l’ensemble j’avais été incapable de pleurer. Je me sentais raide, comme si des morceaux d’acier et de béton s’étaient incrustés dans mon corps. J’étais froide. Je me suis étirée de toutes mes forces pour atteindre ma douceur. J’avais peur que la prison ne m’ait enlaidie.

Mes camarades furent d’un grand secours. Ils étaient tellement beaux, spontanés et sains. Je leur étais reconnaissante de la gentillesse qu’ils me témoignaient. Cela faisait des années que je n’avais pas communiqué intensément avec d’autres personnes, et j’éprouvais un besoin presque compulsif de leur parler. Ils étaient un peu le remède qui m’aidait à revenir à moi-même.

Mais j’avais changé, et à tant d’égards. Je n’étais plus cette jeune révolutionnaire romantique, candide, qui croyait que la révolution était à portée de main. J’appréciais toujours l’idéalisme enthousiaste, mais il y a longtemps que j’avais acquis la conviction que la révolution était une science. Je ne me contentais plus des généralités. Tout comme mes camarades, j’étais convaincue que nous avions besoin d’un niveau plus élevé de complexité politique et qu’il fallait que l’unité de la communauté Noire devienne une priorité. Nous n’aurions jamais le luxe d’oublier les leçons que le COINTELPRO nous avait apprises. Construire un sentiment de conscience nationale était selon moi l’une des tâches les plus importantes qui nous attendait. Je ne voyais pas comment nous pourrions lutter sérieusement sans un fort sens de la collectivité, sans être responsable les uns envers les autres et les uns des autres.

C’était également clair pour moi que sans une véritable dimension internationaliste, le nationalisme était réactionnaire. Il n’y avait rien d’intrinsèquement révolutionnaire dans le nationalisme : Hitler et Mussolini étaient nationalistes. Toute communauté qui se préoccupe sérieusement de sa propre liberté doit aussi se préoccuper de la liberté des autres peuples. Partout dans le monde, la victoire d’un peuple opprimé est une victoire pour les Noirs.

Chaque fois qu’un des tentacules de l’impérialisme est coupé, nous nous rapprochons de la libération. La lutte qui se joue en Afrique du Sud est la bataille du siècle pour les Noirs. La défaite de l’apartheid en Afrique du Sud rapprochera de la libération les Africains du monde entier. L’impérialisme est un système d’exploitation international, et en tant que révolutionnaire, nous devons être internationalistes pour le vaincre.
(...)

Angela Davis

Angela Davis est née en 1944 en Alabama. Elle est membre du Blacks Panters Party et du Parti communiste américain. En 1970, elle est arrêtée puis en 1971, elle est inculpée de meurtre, kidnapping et conspiration. En 1972, elle est acquittée de sa condamnation à mort et libérée . Internationaliste d’une vie, elle continue de s’investir dans de nombreuses luttes notamment anticoloniales. Cet extrait est issu d’un discours prononcé à Istnabul en 2015 et repris dans le chapitre « Solidarités transnationales » de son livre Une lutte sans trêve paru en 2016.

(...) Et puisque c’est mon premier voyage en Turquie, je voudrais remercier toutes celles et tous ceux qui, à cette époque, se sont personnellement associé-es à la campagne pour ma libération, ainsi que toutes celles et ceux dont les parents, et peut-être même les grands-parents, ont participé à la mobilisation internationale en ma faveur. Au-delà du fait que j’étais sur la liste des dix personnes plus plus recherchées par le FBI – ce qui me vaut aujourd’hui des applaudissements : c’est très révélateurs des surprises qui nous attendent si l’on vit suffisamment longtemps, et du pouvoir de transformation de l’Histoire –, au-delà, donc, de ce fait, ce qui m’apparaît aujourd’hui beaucoup plus important, c’est la vaste campagne internationale qui a rendu possible ce qu’on pensait impossible. Contre toute attente, nous avons eu gain de cause face aux figures les plus puissantes des États-Unis à cette époque. N’oublions pas en effet que Ronald Reagan était à ce moment là gouverneur de la Californie, que Richard Nixon était président des États-Unis et que J. Edgard Hoover était à la tête du FBI.

Les gens me demandent souvent comment je voudrais que l’on se souvienne de moi. Je leur réponds que je ne me soucie guère de la façon dont on pourra se souvenir de moi à titre individuel. Ce que j’aimerai que l’on garde en mémoire, c’est que le mouvement de soutien en faveur de ma libération a été victorieux. Cette victoire a abattu des obstacles a priori insurmontables, malgré mon innocence. On supposait que la force du système était telle, aux États-Unis, que j’allais soit finir dans une chambre à gaz, soit passer le reste de mon existence derrière les barreaux. C’est donc à la faveur de ce mouvement que je suis parmi vous aujourd’hui.

D’autres mouvements de solidarité ont ensuite renforcé mes liens avec la Turquie. Plus récemment, je me suis efforcé de contribuer à des actions de soutien afin de contester les prisons de type F en Turquie pour appuyer les détenu-es qui ont entamé une « grève de la faim jusqu’à la mort ». Je me suis également impliquée dans la fondation d’un mouvement de solidarité autour d’Abdullah Ocalan et d’autres détenu-es politiques comme Pina Selek.

Mes rapports avec ce pays ayant été de longue date déterminé par ce contexte de solidarité internationale, j’ai intitulé mon discours « Solidarités transnationales : résister au racisme, au génocide et à la colonisation » afin d’évoquer des futurs possibles, et les chemins qui pourraient nous permettre de relier entre eux différents mouvements à travers le monde, et en particulier aux États-Unis, en Turquie et en Palestine occupée. (...)

Comment dépasser ce schéma qui amène à se concentre principalement sur des coupables individuels ? Dans le cas de Michael Brow, à Ferguson, les images parues dans les journaux et à la télévision, montrant des policiers en uniforme avec des armes militaires, rendaient bien compte de la militarisation de la police. Cette militarisation policière s’est fait en partie avec l’aide du gouvernement israélien, qui participe à l’entraînement des forces de police américaines depuis la période de l’après-11 Septembre. Il se trouve d’ailleurs que le chef de la police du comté de Saint-Louis, Timothy Fitch – Ferguson étant une petite ville du comté de Saint-Louis –, a reçu une formation de « lutte anti-terroriste » en Israël. Des shérifs et des responsables de la police des quatre coins du pays, des agents du FBI et des démineurs ont été envoyés en Israël pour y suivre une formation anti terroriste.

Ce que je veux que vous compreniez, c’est que même si les violences policières à caractère raciste, particulièrement envers la communauté noire, ont une très longue histoire qui remonte à l’époque de l’esclavage, le contexte actuel est absolument déterminant. Et quand on analyse la manière dont le racisme s’est intensifié et régénéré au contact des théories et des pratiques de la lutte antiterrosite, on est naturellement amené à envisager la possibilité d’alliance politiques qui nous feront progresser dans la direction des solidarités transnationales. Ce que j’ai trouvé intéressant, dans les manifestations de Ferguson l’été dernier, c’est que les palestinien-nes se sont rendu compte à partir des images qu’ils et ells voyaient sur les réseaux sociaux et à la télévision que les bombes lacrymogènes qui étaient utilisées à Ferguson étaient exactement les mêmes que celles qui étaient utilisées contre eux en Palestine occupée. De fait, une société américaine, Combined Systems, Incorporated, marque toutes les bombes lacrymogène qu’elle produit des initiales « CTS » (Combined Tactical Systems). Les activistes en Palestine ont donc adressé des conseils à la jeunesse de Ferguson, via Twitter, sur la manière n’affrontez les gaz lacrymogènes, notamment : « Ne vous éloignez pas trop de la police. Si vous restez à proximité, elle ne peut pas utiliser les gaz lacrymogènes. »

Il y a donc, comme vous le voyez, un lien entre la militarisation de la police aux États-Unis – qui nous permet d’envisager sous un autre angle la prolifération des actes de brutalités policières à caractère raciste – et les agressions constantes contre la population en Palestine occupée et en Cisjordanie, et en particulier à Gaza, où la population a subi l’été dernier des violences guerrières. (…)

N’oublions pas l’incroyable impact, dans le monde entier, des rassemblements sur la place Tahrir et du mouvement Occupy. Et puisque nous sommes ici, à Istanbul, n’oublions pas non plus les mobilisation de la place Taksim et du parc Gezi. On a souvent prétendu que ces mouvements n’avaient pas de leaders : qu’il n’y avait pas de manifeste, pas de programme, pas de revendications, et que ces mouvements ont échoué de fait. Mais je voudrais rappeler une distinction que Stuart Hall, mort il y a à peine un peu plus d’un an, nous a incités à faire : celle entre le « résultat » et l’« impact ». Il y a une différence entre le résultat et l’impact. Beaucoup de gens estiment que, dans la mesure où les campements ont été détruits et que rien de tangible n’a été produit, ces mouvements n’ont débouché sur rien. Mais quand on pense à l’impact de ces actions inventives et novatrices, et de ces moments où les gens ont appris comment vivre ensemble sans l’appareil d’État, et à résoudre certains problèmes sans céder à la tentation d’appeler la police, cela doit nous servir de modèle pour les action que nous engagerons dans l’avenir afin de construire des solidarités transnationales. Notre objectif n’est-il pas de repousser dans le monde entier les frontières de la liberté et de la justice, comme Hrant Dink nous a exhortés à le faire – en Turquie, mais aussi en Palestine, en Afrique du Sud, en Allemagne, en Colombie, au Brésil, aux Philippines, aux États-Unis ?

Si c’est effectivement l’objectif que nous poursuivons, nous allons devoir faire quelque chose d’assez extraordinaire : nous allons devoir porter très loin nos efforts. Nous ne pouvons pas continuer comme d’habitude. Nous ne pouvons pas nous contenter d’un mouvement mi-figue mi-raisin. Nous ne pouvons pas nous permettre d’être dans la modération. Nous allons devoir – grâce à l’union de tous nos esprits, grâce à notre intelligence collective et grâce à nos très nombreuses forces – être prêt-es à résister et à dire non.

Le chapitre en entier peut se lire dans le document .pdf joint à l’article.

P.S.

Pour retrouver tous les articles du mois sur le thème de l’internationalisme

1. Michèle Firk et comité de solidarité internationaliste de Saragosse

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