Anticapitalisme - Lutte des classes Thème du mois

Zürich, de la guerre à la grève générale

Durant le mois de mai 2021, le collectif Silure est invité à proposer des articles sur Renversé. Nous avons choisi le thème de l’internationalisme, une décision motivée par la venue d’une délégation zapatiste en Europe cet été, mais également guidée par des discussions autour des rapports militants entretenus avec les luttes géographiquement éloignées. Il n’y a pas si longtemps, il était évident pour beaucoup que la révolution sandiniste au Nicaragua, par exemple, était un projet révolutionnaire qui concernait l’ensemble du monde.

Zürich |

Ce texte est un extrait de la brochure Zürich während Krieg und Landestreik (Zurich, de la guerre à la Grève générale, 1928) de Fritz Brupbacher. Il résume, dans le style propre de Brupbacher, sarcastique, parfois elliptique, toujours polémiste, la grande rupture qu’a constitué dans le mouvement ouvrier le déclenchement de la Première guerre mondiale. Les dirigeants de la Deuxième Internationale, sociale-démocrate, se sont en effet jetés dans les bras des nationalistes favorables à la guerre après avoir juré leur attachement à l’internationalisme et au pacifisme.

Brupbacher, au moment des faits (la brochure est écrite quinze ans plus tard), est membre du Parti socialiste suisse, mais en voie d’en être expulsé en raison de ses tendances anarchistes. Il a animé, avec son ami Max Tobler, une Ligue antimilitariste dont l’objectif était de dénoncer la répression militaro-policière dont firent l’objet les grèves ouvrières du siècle en Suisse, souvent sur décision de ministres appartenant au Parti socialiste. Dans ce sens, l’effondrement de la Deuxième internationale n’est pas une surprise pour lui. Elle s’inscrit dans un mouvement qui voit les socialistes abandonner la proximité du mouvement ouvrier à mesure qu’ils s’insèrent dans la politique institutionnelle.

Zürich, de la guerre à la grève générale

première édition Unionsdruckerei, 1928
traduction provisoire en français

1. L’effondrement de la Deuxième Internationale.

Le cœur de la deuxième Internationale était brisé bien avant qu’il ne cesse de battre complètement au début de la guerre. L’aristocratie, bien payée, de la classe ouvrière et ses dirigeants, bien payés, a usurpé la direction de la Deuxième Internationale. Ces hauts dirigeants avaient plus en commun avec les capitalistes de leurs pays respectifs qu’avec les ouvriers, les travailleurs ordinaires de tous les autres pays. À l’intérieur et à l’extérieur, ils ont pris une bonne dose de graisse. Avant la guerre déjà, ces hommes mettaient leurs intérêts sur le même plan que ceux des capitalistes. Avec eux, ils ont volé le monde – de petites différences existaient dans la façon de partager le butin, comme c’est le cas également au sein de la bourgeoisie. Ces différences ont ensuite été réglées dans de tièdes luttes syndicales.

Lors des réunions internationales, les résolutions contre la guerre étaient souvent tranchantes. Les Allemands exigeaient des Français et les Français exigeaient des Allemands qu’ils combattent le militarisme dans leur propre pays. Les Français, les Allemands et les représentants des autres pays étaient tous contre la propagande antimilitariste révolutionnaire chez eux. On aurait dit que les travailleurs de chaque pays, dans l’intérêt de leurs propres capitalistes nationaux, devaient appeler les travailleurs des autres pays à refuser le militarisme. Chacun combattait le militarisme, non pas dans son propre pays, mais dans le pays concurrent.

Cathédrale de Bâle pendant le Congrès international pour la paix de Bâle en 1912

C’est pourquoi certains des antimilitaristes les plus acharnés de la 2e Internationale sont devenus les patriotes les plus furieux quand la guerre a éclaté : Gustave Hervé en France, Ludwig Frank en Allemagne, par exemple. Leur antimilitarisme était en réalité un combat contre l’armée dans les pays ennemis de leurs capitalistes. Ils étaient patriotes dans leur propre pays et exigeaient que le travailleur de l’autre pays soit internationaliste. Ils ne voulaient pas sérieusement désarmer chez eux. Ils ont tonné contre le nationalisme des travailleurs des autres pays, mais ils ont été nationalistes.

Un discours d’un degré d’hypocrisie assez élevé s’est développé alors, qui a trouvé sa superstructure spirituelle dans le slogan selon lequel il fallait être à la fois national et international. On montrait alors d’autant plus d’enthousiasme à l’égard des particularités nationales et de la nécessité de les développer et de les préserver qu’on avait auparavant clamé que la situation des travailleurs dans chaque pays était à peu près aussi mauvaise, qu’ils n’étaient pas intéressés par le maintien d’une quelconque patrie et que leur seule patrie était l’Internationale et la Révolution.

[…]
Dans presque tous les pays, il y a eu de petites manifestations contre cet internationalisme national. Mais elles ont été ridiculisées et combattues plus férocement que le capitalisme lui-même. Les participants étaient considérés comme de mauvais camarades dont il fallait se débarrasser, afin qu’ils ne menacent pas les mandats politiques.

Bien entendu, une telle Internationale dont les os et la chair étaient nationalistes et dont la parole seule était internationaliste devait s’effondrer au moment d’agir sur le plan international. Beaucoup à gauche l’avaient prédit depuis longtemps.

Les gros bonnets du patriotisme social ne voulaient pas seulement miner les armées des pays opposés à leurs capitalistes par un sentiment antimilitariste – ils devaient aussi faire croire aux couches non corrompues des travailleurs qu’ils étaient des ennemis de la guerre, et c’est ce qu’ils ont fait lors des grandes réunions.

Le temps d’une conférence aussi importante semblait être venu en 1912, lorsque la guerre des Balkans menaçait de se transformer en guerre mondiale. Comme on le sait, cette conférence a eu lieu à Bâle. De tous les côtés, des travailleurs vraiment fidèles et honnêtes ont afflué à Bâle pour manifester contre la guerre qui s’annonçait.

Ces travailleurs fidèles et honnêtes savaient à peine que le social-démocrate suisse Eugen Wullschleger, qui a accueilli les invités de tous les pays dans la cathédrale par un ravissant discours d’ouverture, avait, huit ans plus tôt, fait marcher la troupe contre les ouvriers du bâtiment en grève. Ils ne savaient pas que celui-là même qui ouvrait le congrès de la paix avait, dans la guerre de classes, pris parti pour la bourgeoisie. Ils ne pensaient pas non plus qu’un autre des orateurs d’ouverture, le Conseiller d’Etat Hermann Blocher, également social-démocrate, lâcherait la police bourgeoise sur les teinturiers en grève quelques mois après ce délicieux congrès.

Les travailleurs ont manifesté honnêtement et fidèlement, ont applaudi les fortes résolutions contre la guerre, qui visaient à ce que l’Internationale empêche la guerre par tous les moyens. Les dirigeants en coulisses étaient d’un avis différent. Ils ont déclaré à l’unanimité : si une guerre éclate, nous ne ferons rien. L’effondrement du mouvement était préparé par les dirigeants. Mais les masses sont rentrées chez elles avec enthousiasme, nous lapidant presque à mort lorsque, dans un article, nous avons appelé le Congrès de Bâle, le Congrès du grand parjure.

À Bâle, ils avaient fait le serment de gagner ou de mourir dans la lutte contre la guerre. En 1914, ils sont morts pour les riches.

Fritz Brupbacher and Lydia Kocetkova, révolutionnaire russe et médecin, 1900

2. Panique de guerre

Le 28 juillet 1914, le Bureau de la 2e Internationale a tenu sa dernière réunion à Bruxelles. Il a constaté l’absolue opportunité de toute action prolétarienne contre la guerre. À la fin de la réunion, les délégués ont visité les sites touristiques de la ville et sont rentrés chez eux sans autre nouvelle.

Le 4 août, la guerre a éclaté.

Que les camarades survivants de ces pays décrivent l’état d’esprit qu’elle a suscité chez les travailleurs des pays en guerre ! Parmi tous ceux qui étaient de sérieux révolutionnaires, il devait être déchirant.

Pendant des décennies, des mots forts ont été prononcés sur la solidarité internationale, sur le pouvoir du prolétariat et sur le pouvoir de l’internationalisme – et au moment où ce pouvoir et cette force devaient être révélés, les dirigeants du mouvement n’ont lancé aucun appel, aucune protestation n’est apparue de la part des masses, encore moins une révolte.

Ce fut une période étrange, même pour nous, en Suisse. Même ici, peu de gens en voulaient à l’Internationale parce qu’elle n’existait plus. Peu de gens partageaient l’impression de ne pas être entendus.

Ceux qui ne connaissent pas l’époque pourraient supposer qu’alors, on parlait ouvertement de l’Internationale et de ses échecs. Rien n’est plus faux. Du moins, pas pendant les 14 premiers jours de la guerre. Vraiment pas, car chacun, dans une telle situation, ne pense qu’à lui-même.
[…]

Affiche du congrès socialiste de Bâle en 1912

Le public a pris d’assaut les banques et les épiceries. Les cabinets médicaux étaient vides dès les premiers jours. La panique a chassé non seulement les pensées de l’Internationale, mais aussi celles du corps malade. Les gens n’avaient plus peur de rien, sans savoir pourquoi. Personne, alors, n’a parlé de socialisme, encore moins les socialistes. L’individu n’a jamais autant pensé à lui-même, seulement à son salut personnel. Chacun ne pensait qu’à sa vie, qu’à son existence. Les étrangers tremblaient de peur d’être expulsés à cause du manque de nourriture. Dans la Zürcher Zeitung, le secrétaire d’État à l’agriculture, Ernst Laur, a écrit que la Suisse n’avait de la nourriture que pour vingt semaines. Tout le monde voulait en accumuler la plus grande quantité. Le 31 juillet, la nouvelle du meurtre de Jaurès est arrivée. Les gens qui ne se préoccupaient que d’eux-mêmes l’entendaient d’une demi-oreille. Leur cerveau fredonnait : « Qu’est-ce que je vais manger, qu’est-ce que je vais boire ? » Des rumeurs circulaient sur l’assassinat de Joseph Caillaux (1863-1944), la révolution et les barricades à Paris ; une révolution sanglante en Russie a été réprimée.

[…]
Un moratoire sur les dettes a été demandé le 4 août. Les premiers jours, il était difficile de se procurer du pain et de la viande, car les boulangers et les bouchers devaient faire leur service militaire. Tout le monde se plaignait de fatigue et d’insomnie. Tout le monde ressentait l’impuissance et le néant de l’individu face au destin. D’ailleurs, certaines personnes voulaient s’engager dans l’armée ; elles pensaient que cela les aiderait. D’autant plus que beaucoup étaient au chômage depuis longtemps ; le début de la guerre s’inscrivait dans une crise économique de longue durée. On avait le sentiment qu’un nouvel ordre mondial ou un nouveau désordre mondial commençait.

Après environ huit jours, la première grande panique était terminée. On s’était habitué à la première pensée scandaleuse que c’était maintenant la guerre, et chacun s’était remis à faire ses affaires comme si de rien n’était. À Zurich également, les gens ont commencé à prendre position. Surtout pour l’Allemagne, du moins au début et surtout pour la petite bourgeoisie. « Le Kaiser allemand est notre ami. » Un certain nombre d’ouvriers allemands, également à Zurich, s’enthousiasmant pour la guerre, voulaient marcher contre la Russie « réactionnaire » afin de défendre la culture. J’ai pensé que je préférais être fusillé que de défendre la Suisse. Mais il n’y avait aucune possibilité de se faire fusiller. Avec des policiers lourdement armés, les soldats marchaient aussi fièrement que si eux et eux seuls étaient le sens de la vie. Les officiers se pavanaient comme des poules qui viennent de pondre. On entendait plus parler de socialisme. Environ 14 jours après le déclenchement de la guerre, une sorte de mouvement ouvrier a repris dans notre pays, sous la forme de demandes d’aide sociale.

3. Seuls ceux qui détestaient le citoyen restaient internationaux

Non seulement parmi les réformistes, mais également parmi les révolutionnaires d’avant-guerre, le nationalisme a commencé à faire rage. Il s’est emparé de la plupart d’entre eux, honnêtes et malhonnêtes sans distinction, autoritaires et anti-autoritaires. À l’exception des bolcheviks – que presque personne ne connaissait, sauf en Russie – tous les partis et groupes ont été touchés de la même façon par le fléau chauvin. Seuls quelques rares individus ont résisté à la maladie nationaliste.

Les marxistes révolutionnaires Lentsch et Wendel sont devenus ultra-impérialistes, Cachin a pleuré l’Alsace-Lorraine ; mon cher ami James Guillaume a voulu mourir dans les tranchées pour Bakounine et contre Marx. Pierre Kropotkine voulait noyer les Teutons dans le sang. Jouhaux, le leader des syndicats français, un vieil anarchiste, ainsi que l’archevêque de Paris, ont parcouru le pays en voiture aux frais du gouvernement, prêchant la trêve dans la lutte des classes et la lutte au couteau contre les Boches. Guèsde, le fondateur du Parti marxiste français, est devenu ministre nationaliste, comme Plekhanov. Mon ami anarchiste Jean Wintsch, à Lausanne, a fondé une revue patriotique française anarchiste.

[…]
Que les chiffons suivent toujours les courants dominants est une évidence, mais que des gens que j’ai connus comme des gens honnêtes, qui pendant des décennies ont eu le courage de braver le monde seuls ou presque, se soient soudainement effondrés et aient nié toutes leurs opinions, c’était choquant et profondément triste, cela semblait incompréhensible.

P.S.

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