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Aquarius : qui spécule sur la peau de 600 personnes ?

Deux articles concernant Aquarius, le bateau affrété par l’ONG SOS Méditerranée la semaine passée. Le premier a été publié en italien sur infoaut.org le 11 juin 2018, traduit par renverse.co et ses amiEs

Au milieu de la Méditerranée flotte un bateau avec 629 naufragés, dont 123 mineurs non accompagnés, 11 enfants, 7 femmes enceintes.

Trois patrouilleurs de la Garde côtière italienne avaient effectué, samedi, les premiers secours dans les eaux internationales avant de transférer tout le monde sur le bateau de SOS Méditeranée, Aquarius, sur ordre du centre de coordination de Rome. Hier, dans la presse, le ministère de l’Intérieur et des Transports (dont dépend la Garde côtière) a annoncé l’interdiction d’accoster à Aquarius dans un port italien. Une fois de plus, les corps de migrants deviennent une monnaie d’échange, deviennent un enjeu politique, deviennent des armes dans les mains cyniques de nos dirigeants.

Comme prévu

Retour en arrière. En février 2017, le ministre démocratissime Minniti avait décidé de financer des bandes libyennes pour retenir les flux dans d’immenses camps de concentration sur le continent africain et alimenter le marché aux esclaves où un homme s’achète pour 400 dollars, où des personnes sont enlevées et détenues jusqu’à ce que leur famille paie une rançon, où toutes les formes de violence et d’abus composent la vie quotidienne de milliers de personnes venues d’Afrique subsaharienne. Comme il l’a déclaré quelques mois plus tard, Minniti aurait conclu cet accord car "il avait vu venir Luca Traini" [1]. En bref : pour éviter les massacres racistes, il était essentiel de réduire le nombre de noirs en circulation en Italie. C’est le fameux effondrement du nombre des débarquements sur lequel les membres du Parti démocrate ont fait campagne, prétendant avoir déjà réalisé ce que Salvini propose de faire (après tout, il y a ceux qui utilisent les bulldozers "sans propagande" [2]

La situation a changé de manière significative à la fin du mois de mai. Quelques quotidiens ont discrètement donné la nouvelle. Prétextant un « manque de carburant », la « Garde côtière libyenne » - en réalité l’un des nombreux groupes paramilitaires qui contrôlent le pays mourant de l’ère post-Kadhafi - a cessé de patrouiller sur les côtes nord-africaines, et a donc cessé d’empêcher les départs. Le changement de gouvernement en Italie a-t-il fait tomber l’interlocuteur de l’accord ? Est-ce que la « Garde côtière libyenne » profite de l’occasion pour augmenter ses gains ? Quoi qu’il en soit, nous constatons une augmentation notable des débarquements. A gauche, on se réjouit. Les promesses du contrat gouvernemental ne sont que des salades, l’opposition à la coalition 5 Stelle-Lega viendra des marchés, de l’Europe et des flux migratoires.

Mais quelque chose de tragiquement évident s’est produit. Sur la situation qui s’est créée ces dernières semaines, Matteo Salvini a décidé d’élaborer une campagne médiatique qui lui permet de dégager un consensus et de s’imposer dans la compétition désormais constante de « pragmatisme » avec son « allié », le mouvement Cinq Étoiles. La fermeture des ports est annoncée à coup de photographies, tout en avançant l’exigence ridicule que Malte (une petite île avec autant d’habitants que Gênes...) "prenne ses responsabilités". Attaque contre l’UE, campagne sociale préparée contre "le business de l’accueil" et la "nouvelle traite". À gauche, des données et des chiffres sont lancés pour démontrer que si 2 + 2 font 4, alors il n’y a pas trop d’immigrés en Italie. Un appel à la charité humaine et à l’ouverture est lancé. Des maires progressistes, De Magistris à leur tête, annoncent leur volonté d’accueillir des migrants.

Le camp de réfugiés de l’Europe ?

L’Italie a vécu pendant des années l’arrangement combiné de deux situations distinctes. Le premier est celui du système de Dublin, qui prévoit que le pays d’arrivée doit retenir tous les demandeurs d’asile jusqu’à la fin de la procédure qui leur accorde ou non le statut de réfugié. C’est cette situation qui nourrit le système d’accueil italien, non pas un système d’intégration mais de contrôle, non le développement de la solidarité mais un dispositif de sélection des « bons immigrés » pour l’Europe du Nord, alors que les « rebuts » deviennent des esclaves utiles dans la chaîne du Made in Italy, dans les champs de tomates où Sako est mort et dans toutes les industries qui exigent une main-d’œuvre très bon marché, encadrée dans des bidonvilles gérés directement par les préfectures. La deuxième situation résulte de la volonté du gouvernement italien, entamée en 2014, de prendre en charge tous les débarquements de personnes en direction de l’Europe. Ce sont les années où Renzi est allé demander de la flexibilité à l’Europe pour ses 80 euros [3], les années du "Migration compact" [4] où la gestion de la question migratoire était considérée comme un atout stratégique pour relancer les investissements italiens en Afrique et se repositionner dans l’espace européen.

Il est clair que Salvini n’a pas l’intention d’attaquer le système européen d’exploitation économique des flux migratoires dont « le business de l’accueil » n’est qu’un rouage, et dont la Lega est complice. En général, il est clair que pour Salvini le problème n’est pas l’exploitation des migrants (il suffit de penser au fait qu’en Italie, un migrant en situation irrégulière sur cinq est un aide soignant qui s’occupe de la prise en charge des personnes âgées, sans aucun droit et dans une situation de chantage total). Les objectifs de Salvini sont entièrement différents. Accroître son pouvoir de négociation sur la table européenne à partir de la gestion du flux minimal mais sur-médiatisé de migrants qu’est celui des demandeurs d’asile. Mettre dos au mur le Mouvement 5 Étoiles, sur une question qui bénéficie d’un très large consensus que les adeptes de Beppe Grillo ont contribué à créer : la remise en questions des ONG et des sauvetages en mer. La politique habituelle en somme, sauf que tout cela se fait sur les dos de plus de 600 naufragés qui fuient l’enfer libyen.

Une dernière observation. Tout le discours de Salvini se base sur la matérialité d’une condition, celle des chômeurs et pauvres autochtones d’abord, mais aussi celle des migrants que Salvini dit vouloir sauver de l’exploitation et « l’esclavage ». Même si une réaction éthique face à cette merde qui cause la souffrance et l’humiliation de centaines de personnes est essentielle, il est urgent d’opposer un discours qui n’est pas seulement un appel à l’humanité et à la solidarité ou qui se limite, chiffres à l’appui, à la déconstruction du sens commun.

Aquarius, l’effroyable symbole

Article publié sur le blog La plume de l’enfant du siècle le 14 juin 2018

Depuis lundi, l’Union Européenne et plus particulièrement Malte, l’Italie, la France et l’Espagne sont au cœur d’une polémique effroyable, le genre d’évènements qui vient rappeler si besoin était l’inhumanité dont est capable l’être humain. L’Aquarius, ce bateau affrété par l’ONG SOS Méditerranée qui sauve des exilés de la noyade, est effectivement au cœur d’une tempête politico-diplomatique avec à son bord 629 personnes dont une bonne part de mineurs isolés et de femmes enceintes. Le nouveau ministre de l’intérieur italien – et dirigeant du parti d’extrême-droite la Ligue (ex-Ligue du Nord) – Matteo Salvini a en effet refusé d’accueillir le bateau dans un port italien, rejetant la responsabilité de l’accueil du navire sur Malte.

En expliquant que c’était à la petite île d’accueillir le bateau de SOS Méditerranée, Matteo Salvini a indéniablement réalisé un coup de force à la fois à destination de son électorat et de l’Union Européenne. Tout au long de la campagne italienne, le leader de la Ligue s’est appliqué à parler des exilés en des termes déshumanisants et racistes. Désormais au pouvoir, Salvini a mis en place ce qu’il avait annoncé et par la même occasion s’est échiné à envoyer un message aux autres pays européens, réactivant la crise au sein de l’union à propos de cette question. Malgré la proposition de la Corse d’accueillir le navire, c’est finalement l’Espagne et Valence qui ont ouvert leurs portes à l’Aquarius et aux exilés qu’il transporte. En ce sens, il ne me parait pas exagéré de voir dans l’Aquarius un triple symbole : celui du cynisme du gouvernement français, celui de l’hypocrisie à la fois du gouvernement et d’une bonne part de la société en France mais aussi celui de la démission définitive de l’UE.

Au royaume du cynisme

Emmanuel Macron s’est empressé de fustiger la réaction italienne de ne pas ouvrir ses ports à l’Aquarius. Dénonçant « la part de cynisme et d’irresponsabilité » du gouvernement italien, le monarque présidentiel s’est attiré les foudres du gouvernement et d’une partie de la société transalpins. La déclaration du locataire de l’Elysée a ceci d’intéressant qu’elle en dit bien plus sur lui et la politique que mène son gouvernement que sur les actes italiens en eux-mêmes. J’y reviendrai en deuxième partie mais il n’est en effet pas nécessaire de caractériser l’action du gouvernement italien tant celle-ci saute aux yeux. En revanche, l’empressement et la sévérité avec laquelle Monsieur Macron a jugé celui-ci témoigne selon moi d’une volonté de se laver les mains, de se poser en Ponce Pilate de l’UE.

Malgré la situation dramatique, il est effectivement très compliqué pour ne pas dire impossible de ne pas pouffer ou réprimer un haut-le-coeur à la lecture de la déclaration du monarque présidentiel. On est tenté de lui rappeler que son gouvernement, et donc lui-même, a refusé de porter secours à l’Aquarius pour ne « pas créer de précédent » ou que son ministre de l’intérieur a affirmé sur un ton narquois que les exilés faisaient un « benchmark » pour choisir leur destination avant de partir mais tout cela il le sait déjà et c’est en cela que le cynisme se trouve bien plus assurément de ce côté des Alpes. Lorsqu’il dénonce la part de cynisme et d’irresponsabilité d’un gouvernement étranger, il fait preuve d’un cynisme odieux quand lui-même et son gouvernement font voter une loi qui étend la durée de rétention administrative par exemple.

L’hypocrisie triomphante

Le corollaire quasi-direct de ce cynisme est sans conteste l’hypocrisie triomphante qui parcourt notre société. Ladite hypocrisie est d’ailleurs fermement reliée au sentiment de supériorité dont certains se prévalent de ce côté des Alpes. Dépeints en affreux racistes et fascistes, les Italiens seraient des monstres sans cœur et sans compassion quand les Français, au contraire, aurait rejeté l’extrême-droite dans un élan de compassion et de volonté de progrès. C’est peu ou prou le storytelling qui se met en place dès lors que l’on évoque les politiques liberticides, autoritaires et applaudies par l’extrême-droite que mènent Emmanuel Macron et sa caste depuis plus d’un an.

Cette manière de se placer en haut de son Aventin pour faire la morale aux autres peuples européens coupables de mal voter parce que leurs suffrages se dirigent vers des partis d’extrême-droite est assurément l’un des points les plus saillants de la présidence macronienne. Peu importe si dans le même temps, les idées d’extrême-droite sont au pouvoir avec Gérard Collomb à l’intérieur et si le Rassemblement National (anciennement FN) a voté une part non-négligeable des articles de la loi Asile et Immigration. Alors oui Matteo Salvini est le dirigeant d’un parti d’extrême-droite qui applique une politique d’extrême-droite. Lui, au moins, l’assume comme tel et ne convoque pas je ne sais quel sophisme pour ne pas se regarder dans une glace. La France a fait barrage à l’extrême-droite et au fascisme se plait-on à raconter en Macronie. Si faire barrage c’est emprunter les mots, les idées et la politique de l’extrême-droite alors celle-ci a de beaux jours devant elle dans notre pays. De la même manière que l’hypocrisie.

Le naufrage de l’UE

Le dernier symbole que représente l’Aquarius est sans conteste celui de la démission et du naufrage de l’Union Européenne. Incapable de penser une politique globale d’accueil des exilés, la machinerie de Bruxelles a progressivement démissionné et laisser les pays méditerranéens à leur sort sans daigner écouter leurs doléances ou imposer la solidarité entre pays européens. L’arrivée au pouvoir de la Ligue, la politique qui est menée actuellement en Italie ainsi que les tensions actuelles entre pays européens ne sont pas le fruit d’un quelconque hasard ou d’une suite d’évènements fortuits. Elles sont au contraire la conséquence logique, presque nécessaire au sens philosophique du terme, de la politique d’abandon qu’a menée l’UE à l’égard des pays méditerranéens face à l’arrivée d’exilés, en particulier l’Italie et la Grèce.

Il n’y a en effet guère de hasard à voir dans ces deux pays des partis fascistes prospérer tant les autres pays de l’UE les ont abandonnés à leur sort alors même que l’urgence humanitaire imposait une politique solidaire au sein de l’Union. Le fameux statut des « dublinés » – qui postule qu’un exilé doit s’enregistrer dans son pays d’arrivée et que les pays suivants où il réside peuvent le renvoyer dans ce pays là – a conduit à la mise en place de politiques cyniques et hypocrites de la part de l’ensemble des pays. L’Italie laisse par exemple certains de ces exilés traverser le pays sans les arrêter s’ils souhaitent quitter le pays afin de ne pas avoir à instruire leur demande d’asile par la suite tandis que la France à l’inverse chasse les exilés même mineurs pour les renvoyer en Italie et qu’ils s’inscrivent là-bas. Finalement ce que nous avons vu progressivement se mettre en place face à la démission de l’UE est la résurgence des égoïsmes nationaux et des réflexes nationalistes effrayants. Il est aisé de crier en chœur « plus jamais ça » sitôt qu’un documentaire sur les nazis ou le franquisme est diffusé. Il est plus compliqué et courageux de mettre en place les éléments permettant effectivement que cela ne se produise plus.

Dans le drame actuel de l’Aquarius, ce sont les gauches espagnoles qui ont restauré quelque peu notre humanité balafrée par les égoïsmes nationaux. Il fallait au moins cela pour ne pas que le cimetière qu’est devenue la Méditerranée accueille de nouvelles dépouilles. De ce côté-ci des Pyrénées, certains sont demeurés bien silencieux à gauche sur la question, ce qui est presque plus dramatique que la politique menée par l’Italie ou par Macron. Quant à nous, simples quidams attachés aux valeurs de solidarité, de fraternité et d’internationalisme il est de notre devoir de nous lever contre ces pratiques racistes. Peut-être un tel engagement massif est-il une utopie. Mais si nous ne le tentons pas, alors nous serons réellement perdus. Et nous mériterons notre sort.

Notes

[1Luca Traini a ouvert le feu plusieurs fois le 3 février 2018 contre des personnes d’origine étrangère en Italie

[2Utiliser les bulldozers "sans propagande" fait référence à un épisode en 2015 où Salvini portait un t-shirt de bulldozers faisant référence aux campements de roms et en même temps le maire de Firenze se vantait de ne pas porter de t-shirt de propagande car il avait pour de vrai mis à la rue 800 personnes en 11 expulsions, et cela "sans propagande"

[3bonus fiscal de 80 euros mensuels pour 10 millions d’Italiens

[4Plan "d’aide au développement africain", c’est-à-dire plan d’aide aux investissements italiens en Afrique

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