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Les sans-abris expulsés par les branchés

Mardi 27 août, 15h : sur la place des Augustins, quatre policiers et trois flics municipaux, tous gantés de plastique noir, soulèvent une la personne qui a trouvé refuge sous l’auvent du kiosque de la place depuis plusieurs mois. Résigné, silencieux, il ne résiste pas verbalement mais se débat pour qu’on ne le touche pas, puis fini par se laisser porter par les flics qui l’embarquent en abandonnant toutes ses affaires stockées dans deux caddies, ainsi que sa guitare. Pendant ce temps là, la nouvelle gérante du Pop-up store tout juste installée dans le kiosque lave calmement ses vitres afin de pouvoir y appliquer un autocollant annonçant l’ouverture de ce lieu fraichement rénové.

Ce kiosque, qui est en réalité un ancien abri de bus et des toilettes publiques, est propriété de la Ville de Genève. Abandonné pendant longtemps, il a servi à de nombreuses personnes comme abri, comme lieu de refuge et de rencontre et se trouve au centre des pratiques sociales qui anime cette place.

« Le petit abribus de Laguna Honda où j’attendais le 44 avait été restauré. Fini, les odeurs de pisse, le beige rosé du mur de soutènement et de l’abri, cette couleur terne qui avait été celle du Centre de détention pour jeunes en difficulté situé juste derrière, au sommet de la colline. Désormais, le centre avait un autre nom, un nom censé être plus sympa, plus gentil ». (1)

Or depuis quelques semaines, cet abribus a été attribué par la Ville de Genève à une des gérantes du projet Bahama Yellow, une arcade située quelques mètres plus loin, sur la rue Prévost Martin. Elle y a installé un magasin de mode temporaire, ainsi qu’une terrasse avec des sortes de fauteuils où l’on peut boire un café. Interrogée le 28 août, la gérante affiche un sourire marchand : « nous allons transformer ce lieu en pop-up shop pour de jeunes designers de mode, pour des artistes, des créateurs, l’espace sera mis à disposition à de nouveaux projets chaque semaine. Actuellement, j’ai pris possession des lieux, je vends des t-shirts blancs et des vêtements tie & dye. Je fais un test pour pouvoir vendre le projet ensuite à de potentiels intéressés ». Elle continue : « je n’avais pas de problèmes avec les clochards qui étaient devant, en soit ils sont super cools. L’ennui c’était surtout leurs affaires qui prenaient beaucoup de place. J’ai demandé à un d’eux de se pousser pour que je puisse sortir les tables. En tant que commerçante, ça ne me dérange pas [que la police l’ait délogé]. Le problème c’est leur matos, ils laissent des trucs vraiment crades devant, tous ces déchets. Je pense que tout le monde peut cohabiter, mais lui il avait toute sa vie là, donc pour un lieu comme ça, ça pose problème. Je ne sais pas comment se passe la gestion des clochards en Ville de Genève. Ce n’est pas mon problème ».

Ces métamorphoses du quartier des Augustins sont entamées depuis longtemps. Mais de plus en plus de lieux réservés à une population aisée - voire très aisée - s’ouvrent, une population qui n’est certainement pas la celle de ce quartier où plus de 10% de la population est au bénéfice d’une aide financière de l’Hospice général ou d’une prestation complémentaire AVS/AI. Un quartier qui compte donc beaucoup de personnes âgées, beaucoup de personnes au chômage, beaucoup de pauvres. Ces dernières années, de nombreux restaurants branchés ont ouvert dans les rues autour de la place. Dernier en date : le restaurant Bombar, co-géré par des entrepreneurs de la gastronomie genevoise et nouvelle place-to-be des bourgeois-bohème en ville.

Bahama Yellow est un bon exemple de ces évolutions : l’architecte Thomas Bregman, fondateur du bureau atelier b29, récupère un ancien garage automobile à la rue Prévost-Martin, rénove les lieux puis le loue pour des événements privés. L’endroit est donc vide en journée, et pendant la majorité de la semaine aussi. Parfois, le week-end ou les jeudis soirs, des événements publics à visée commerciale sont organisés : vente de vélo vintage ; vide-dressing mondain (sic) ; vente de plantes grasses ; salon de coiffure itinérant. Toute une novlangue pour maquiller ces intentions mercantiles sous un vernis cool et contemporain. Notons par ailleurs que « bahama yellow », c’est le code couleur des Porsche 911 de 1970, ce qui donne plutôt bien le ton de cette entreprise. Bregman – dont la société BUILT S.A affiche les buts suivants : « valorisation foncière, valorisation d’actif immobilier, courtage, promotion immobilière, développement immobilier, pilotage immobilier » – a également récupéré l’arcade attenante, une ancienne quincaillerie, et prévoit d’y installer son bureau d’architecte, une fois les rénovations terminées. Or celles-ci n’avancent guère, et l’arcade reste vide, depuis des mois.

Combien d’habitant.e.s du quartier le traversent chaque jour, et passent devant ces lieux en se disant « ce n’est pas pour moi » ? Qui sont les investisseurs qui se frottent les mains à chaque fois que le bistrot ou la boulangerie du coin est menacé de faillite ? Et quelles sont les décisions politiques qui accélèrent ces transformations urbaines ? Le projet de réaménagement de cette place ne date pas d’hier : il fut décidé en 1999 suite à une consultation citoyenne coorganisée par la Ville, la maison de quartier de Plainpalais et l’association des habitants et parents d’élèves du quartier. Un concours d’architecte, lancé en 2014, prévoit une rénovation de cette place pour la fin de l’année 2019. Or le kiosque, pourtant fraîchement remis à neuf, n’est pas concerné par le réaménagement. Il est géré par M. Barazzone, conseiller administratif responsable de l’environnement urbain et de la police, qui y a placé Thomas Bregman pour un énième projet fumeux de “valorisation d’actif immobilier”.

« Dans les rues, ça grouillait de gens qui avaient une allure d’étudiants, avec des sweat-shirts de l’université et un énorme gobelet en polystyrène d’une boisson vitaminée à la main. On avait même déplacé le bureau de poste, un véritable outrage. L’argent avait tout changé, et même s’ils n’étaient pas associés à de bons souvenirs, ces endroits glauques me manquaient, j’avais envie de les
retrouver. »
(2)

P.-S.

(1) Rachel Kushner, Le Mars Club, Stock, 2018.
(2) Ibid.

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