J’avais vu circuler l’appel pour cette soirée un peu partout : à l’université les gens en parlaient, sur renverse.co l’info avait déjà été annoncée il y a longtemps et j’avais aussi repéré quelques autocollants dans la rue. Alors une fois que le lieu était annoncé sur internet et que j’ai réussi à y ramener mon crew, j’étais motivée à y faire la night. J’avoue que j’étais étonnée de la géographie du lieu. Les rues basses ? L’endroit le plus surveillé de la ville ? Vraiment ? Mais mon étonnement a rapidement été supplanté par de l’excitation : en y arrivant, 100 personnes cagoulées nous attendaient. Me rappelant de l’adrenaline que j’ai pu ressentir lors de la fête sauvage de 2015, je me mets rapidement dans le dresscode, à l’entrée on me distribue un masque ainsi qu’un tampon avec un numéro "antirep". Ce numéro servirait à appeler des "camarades" si on aurait des problèmes avec la police et ou la justice. Me voilà bien équipée, je me rends dans la fête vers 01h30 du matin.

Découverte d’un autre monde

Wow. Le lieu. Immense. Des gens qui distribuent des bières à prix libre. Partout des cagoules et des bobs à fleur. Partout des petits groupes assis par terre à rigoler ensemble. Le hall central dans lequel la techno vibre est une sorte de cour intérieure réaménagée avec des balcons montant jusqu’au 7ème étage. Il y à donc bien 25 mètres de vide par dessus nos têtes, ce qui changent des raves desquelles j’ai l’habitude et qui ont souvent lieu dans des caves ou des tunnels, où l’on peut vite se sentir enfermé, cloisonné. Ici, on se sent libre.

Mais pas longtemps...

Le contenu de deux extincteurs trouvés par unE des nôtres se vide sur la première ligne des flics. Ne voyant plus rien, deux d’entre eux sont obligés d’être remplacés.

Une petite demi-heure et deux bières prix garantie plus tard j’entends depuis le dancefloor "Il y a les flics ! Faut aller vers l’entrée". Je sors de mon mode festif me dis automatiquement qu’il faut que j’aille vers la sortie, et que je retrouve mes amiEs là bas. La musique s’éteint et je suis devant la porte derrière une trentaine de personnes qui font face à je ne sais pas combien de policiers. Difficile à estimer. Je comprends rien, pourquoi les policiers sont déjà presque à l’intérieur de la fête ? Je n’ai entendu aucune première sommation, je ne les ai pas vus arriver, je sais juste que là, ils bloquent ma sortie et mes amiEs ne sont pas là... Les flics parviennent finalement à forcer le cordon de fétardEs qui font mur pour empêcher leur entrée. Les coups de matraques et de boucliers pleuvent. On répond rapidement : quelques canettes et bouteilles de champagne vides serviront à la défense immédiate. Mais surtout, le contenu de deux extincteurs trouvés par unE des notres se vide sur la première ligne des flics. Ne voyant plus rien, deux d’entre eux sont obligés d’être remplacés. On a eu l’espace d’un instant la vision drôle d’un robocop surpris et désemparé ressemblant à une grosse forêt noire indigeste se débattre puis être guidée à la sortie par ses collègues.
Abandonnant l’idée de retrouver mes amiEs, je cherche une autre sortie et on me dit que les flics sont postés partout. En effet, dans les sept étages au dessus de nous, de plus en plus de silhouettes de robots casqués apparaissent. Je me rends compte que pour la première fois de ma vie je me retrouve dans ce que je sais être une nasse.

J’ai encore quelques dizaines de pourcentages de batterie sur mon smartphone, j’appelle mes amiEs qui ont réussi à sortir avec une centaine d’autres personnes juste avant que les policiers condamnent la porte définitivement. Voilà, je suis seule avec environ 120 autres personnes dans ce hall magnifique, mais on est entouréEs de partout par des cordons de policiers en tenue anti-émeute. Ils me font pas particulièrement peur, mais je vois pas de possibilité de sortir d’ici et leurs caméras et lampes-torches pointées sur nous me mettent mal à l’aise. Néanmoins, je me dis que ça ne va pas durer longtemps et j’ouvre la dernière bière que j’avais dans mon sac à dos. Sous des cagoules je reconnais quelques visages et je commence à socialiser avec des personnes. Facile ce soir, tout le monde à l’air de bonne humeur et je me fais des amiEs en deux deux. On rigole, des bouteilles d’alcool fort tournent autant que des pétards et on se demande ivrement qu’est-ce qui peut bien nous arriver ?

Obstacles et réjouissances dans un huis-clos promiscueux

Des personnes essaient d’aller parler avec des policiers. Mais ceux-là semblent avoir appris des gardes de Buckingham Palace que le silence vaut de l’or. Ils ne se laissent vraiment pas déstabiliser. Vers trois heures je crois, on me dit que les flics ont annoncé qu’on pourrait sortir unE par unE. Immédiatement on le sait : cette sortie ne sera qu’à condition de nous faire fouiller et de donner nos identités. Quelques personnes prennent la parole et disent qu’on va pas le faire, que c’est une stratégie pour nous diviser, qu’il faut qu’on reste ensemble jusqu’au bout, etc. Je me dis "okay", mais je vois quelques personnes sortir. Elles sont immédiatement colsonnées, plaquées contre le mur et elles attendent sur un petit banc à l’entrée de l’immeuble. Je me dis que j’ai bien fait de ne pas sortir, et je m’apprête à trouver un petit coin pour faire pipi.

On se fait amasser contre les boucliers, on donne des coups de pieds, on tire les boucliers, et puff, les matraques nous cassent les mains.

Et c’est là que je me rends compte que ce ne sera pas si facile. Pas de toilette, pas de petit coin, et en fait, le sol est déjà trempé de pisse. Beurk. Comment je fais ? Mes bières ne peuvent plus attendre trop longtemps pour se vider... Je sollicite mes nouveaux et nouvelles amiEs et je leur demande de faire un petit cercle autour de moi au-dessus d’une mini-grille d’évacuation, comme j’ai vu que d’autres personnes ont pu le faire. Mes nouveaux amiEs sont gentilLes et direct j’arrive à me détendre. J’avoue, cette pisse me dégouttera toute la soirée... Un des mes nouveaux amis me donne un Farmer et une clope. J’assiste à une triste scène : Des personnes essayent de récupérer des bières planquées dans les escaliers mais lorsqu’une de ces personnes aura presque réussi à nous refournir à boire, elle est attrapée par un des robocops qui surveillent cette partie de la salle. Des gens de la soirée s’agrippent à notre infortuné compagnon et essaient de le retenir, mais les coups de matraques les obligeront à littéralement lâcher l’affaire. Le notre se fait tirer hors de la nasse et on le perd de vue malgré nos cris et nos vaines tentatives de lui filer un coup de main.

La vengeance est organisée. Je me chauffe. Le ’nous’ dans cette pièce devient de plus en plus petit mais de plus en plus soudé, on doit être encore une soixantaine de personnes, et les flics nous ont brutalement arraché un des nôtres. Je m’excite, je sens que je partage une énergie ici avec des inconnus. On décide de pousser contre un des cordons de policiers en criant "un, deux, trois, soleil !". Trente personnes sont dans le tas, le reste de la salle se repose, et à quatre reprise on essaie. Mais on se fait amasser contre les boucliers, on donne des coups de pieds, on tire les boucliers, et puff, les matraques nous cassent les mains. On s’arrête. On se remet à discuter légèrement tout en entendant en continue des policiers se faire insulter pour leur obéissance aveugle, pour leur travail qui gâche la soirée à des jeunes personnes, pour leur goût pour la violence, pour leur âge très jeune (car oui, ce sont bien les stagiaires qui travaillent la nuit du 31 décembre...), pour leur tenue ridicule, pour leurs opinions d’extrême droite, pour leurs sorties racistes, etc.

A 04:30, je commence à saturer. C’est quoi ce nouvel an ? J’ai trouvé des amiEs, mais je commence à avoir une sérieuse envie d’eau et de vouloir pioncer. Je dois me convaincre de rester, de ne pas me "livrer" comme les nombreuses autres personnes qui sont parties avant moi. Je discute, quelques personnes dans la salle répètent que c’est très, très important de rester ensemble. Je m’énerve que les policiers annoncent constamment qu’on peut se "rendre" si on veut. Je me convainc que si c’est ça le terme utilisé, jamais je me rendrai. Je reste. Je flirte. Je suis cinéaste. Il est cinéphile. C’est la fusion.

Nous

On fait un petit feu de fortune pour nous réchauffer et les policiers viennent l’éteindre. Dans la foulée ils nous font reculer et on perd des mètres carrés d’espace. J’avais bien aimé le feu, il commençait à faire froid ici. Je me demande si on devrait juste faire de plus en plus de feux jusqu’à ce qu’on étouffe et qu’ils soient obligés de nous sortir.

Avec mes derniers pourcentages de batterie je check renverse.co. Je tombe sur un fil d’infos. Des informations d’en-dehors : ça fait du bien ! Je lis qu’il y a des personnes à l’extérieur qui nous soutiennent, qu’ils ont foutu le bordel dans la rue. J’entends des rumeurs de barricades. Cool. Ca me redonne la pêche. Avec mon flirt on se réjouit, mais quand même, on est fatiguéEs. Contre le mur on se raconte notre vie. On est entourés de pisse et de policiers.

40 personnes restent dans la soirée. A 06.00h du matin, une annonce des policiers : "si vous voulez sortir, c’est maintenant". Un regain d’énergie se manifeste dans le nous. On sait qu’on veut sortir, maintenant, mais sans compromis, pas de sorties seules, on veut une négociation avec un vrai chef et pas qu’avec des policiers qui sont plus jeunes que nous, on veut sortir, on veut de l’eau, on veut la liberté. Des personnes vont réveiller tout le monde dans la salle et tout le monde se met debout. En chaîne humaine on se positionne en face des cordons de policiers. Les quarante personnes restantes, on est maintenant entassées sur 20mètres carrés, un petit bloc bien serré par des cordons de policiers devant et derrière nous. On est déterminéEs. Nos yeux vénères brillent sous nos cagoules. C’est beau. On crie des slogans. On veut sortir, ça se sent. La seule chose qu’on reçoit, ce sont quelques bouteilles d’eau. Quelques personnes un peu zinzin nous disent qu’on doit pas accepter, que les policiers veulent juste nous acheter avec cette eau. Je me dis que cette opinion est légitime, mais je l’estime stupide. Gloug gloug. Je bois de l’eau et ça me fait du bien.

Chaque attaque policière dure environ 20 secondes, mais c’est long à serrer les dents, à s’accrocher aux camarades autour de soi et à encaisser quelques coups.

Brum. Surprise. Les cordons de flics nous foncent dessus, boucliers en avant, matraque dans la main. Je suis en première ligne. Je ne comprends rien. Je me baisse, je prends des coups. J’entends hurler autour de moi. Qu’est-ce qui s’est passé ??? Ça me prendra plusieurs de ces charges policières pour comprendre qu’à chaque fois que notre petit bloc se fait compresser par les policiers de devant et de derrière, des personnes sont sorties de la nasse par force. Chaque attaque policière dure environ 20 secondes, mais c’est long à serrer les dents, à s’accrocher aux camarades autour de soi et à encaisser quelques coups. Je commence à avoir de plus en plus peur, nous ne sommes plus que vingt et on entend des bruits d’étouffement d’une des personnes qui s’est faite sortir. Des personnes proches d’elle crient aux flics : "Vous allez le laisser crever ? Il est en train de crever ! Qu’est-ce que vous foutez ?". Quelques minutes plus tard, les sirènes bleues de l’ambulance. Je transpire. Mes genoux tremblent, les personnes autour de moi me tiennent les bras. Petit moment de détente : On chante "aux Champs Élysées", des slogans en italien, des personnes racontent des blagues de flics qui m’amusent : "Pourquoi les policiers n’aiment pas les sandwichs au caca ?" "Parce qu’ils n’aiment pas le pain". Mais je suis désespérée. J’en ai marre. Je décide avec mon nouvel amoureux de sortir. On ne sait pas si on ira au poste ou si on pourra sortir. Mais on est ensemble. On s’embrasse pour si jamais on est séparées. Lèvres, langues, yeux fermées.

L’histoire se répète. Nous reviendrons

Je sors. Des policiers me traînent violemment, me fouillent intimement, prennent mon identité, me colsonnent, me mettent mon sac à dos lourd autour de mon coup, c’est désagréable et humiliant. Ils m’emmènent dans un fourgon. Dehors, je vois au loin des torches et des gens qui crient des slogans. Ça me fait chaud au cœur. Je suis dans le fourgon. On va au poste. En arrivant, j’aperçois une banderole "Les flics paradent toute l’année, aujourd’hui c’est à nous de danser". C’est un trophée de chasse. Des gens avant nous voulaient déjà danser. C’était des warriors. Ils ont perdu leur banderole. L’histoire se répète. On attend deux heures là bas. Rien ne se passe, mes neuf co-détenuEs dorment, j’attends. 9h et environ 4dl d’eau après l’invasion policière on nous relâche loin de la Gravière, on nous dit qu’il y a aura une plainte pénale pour violation de domicile. Je m’en fous, nous avions le feu dans les yeux.

P.-S.

Photo credits : instagram.com/ricogastaldello/

Le Groupe Antirep Genève offre des pistes en cas de suites judiciaires.

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