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C’est nous le Grand Genève

Les efforts de la classe dirigeante pour donner l’image d’une ville qui fonctionne, qui innove, démocratique, durable, sécurisante, dure mais juste, sociale et solidaire, bref une ville de gagnants, sont encore souvent couronnés de succès.

Mais le vernis craquelle de toute part.

L’illusion d’une ville propre et sans histoire s’efface pour laisser place à une réalité beaucoup plus crue. La démocratie ne prend pas en compte une majorité de la population, non-votantEs (je-m’en-foutistes, étrangerEs et/ou absentionnistes), et sert le plus souvent à entériner des décisions prises dans les salons feutrés du parlement. Les pics de pollutions se multiplie d’année en année. La sécurité se décline entre caméras de surveillance, abus policiers et justice de classe. Le travail social est soumis à des objectifs de rentabilité incompatible avec ses buts et les scandales se multiplient autour de l’Hospice Général.

Genève et ses autorités passent sous silence les interrogations légitimes d’une partie de la poplulation, méprisent et répriment celles et ceux qui portent des envies de changements. Ainsi, les antagonismes entre les décideurs et les autres se révèlent au grand jour et il devient plus simple de comprendre dans quel camp nous sommes et qui sont nos ennemis communs.

On nous avait promis le bonheur

A première vue, le plan était simple : après une dizaine d’années d’école obligatoire, des études ou un apprentissage pour trouver notre place dans la vie active. Puis, un salaire en échange de conditions de travail toujours plus mauvaises mais négociées par nos réprésentants syndicaux, paix du travail oblige. Quelques semaines de vacances par an pour décompresser et faire valoir notre pouvoir d’achat dans le reste du monde, avoir des enfants (peut-être), ou faire construire un chalet en Valais pour celleux d’entre nous ayant le mieux réussi. Donner notre avis en votant régulièrement, voire même s’impliquer dans une association ou un parti cherchant à améliorer notre société. Et, la soixantaine bien entamée, enfin jouir de notre temps libre dans une retraite bien méritée après avoir participé à la prospérité du pays. Surtout, ne jamais faire de vagues.

Mais, des couloirs des centres commerciaux aux appartements miteux dont nous galérons à payer le loyer, en passant par les murs gris surplombés de panneaux publicitaires de la ville, un constat désillusionné s’impose : C’est une vie triste à mourir qu’on nous a préparé. Une vie qui nous échappe, tant collectivement qu’individuellement, car centrée autour de la reproduction de systèmes oppressifs profitant à quelques privilégiés et écrasant les autres.

Ce constat, pour effrayant et libérateur qu’il soit, amène son lot de questionnements. Que voulons-nous ? Quelles combines mett®ons nous en place pour rendre nos quotidiens supportables ? Ou, en rêvant un peu, quelles sont les brêches qui permettraient de mettre à mal ce modèle nauséabond ? Comment faire pour ne pas tomber dans un fatalisme immobilisant ? Tout est-il vraiment pourri ?

Ce texte n’a pas la prétention de répondre directement à ces questions. Il parlera avant tout de l’environnement dans lequel nous évoluons : la ville.
Car si on nous présente la plupart du temps l’aménagement urbain comme un processus neutre, nécéssaire au progrès (mais quel progrès ?), les choix opérés par les décideurs économiques et politiques montrent tout autre chose. Leurs projets remodèlent la ville selon leur conception d’un monde meilleur et semblent limiter toujours plus notre capacité d’action sur nos existences, nous conduisant plus souvent à l’acceptation d’une réalité qui nous blesse qu’à une rébellion nous permettant de vivre nos aspirations à une vie différente.
Notre environnement exerce une grande influence sur nous. Ce qui y est possible ou pas détermine une partie de nos choix de vie. Et lorsque nous n’avons que peu de prise sur lui, nous nous retrouvons forcéEs de choisir la moins pire des options au sein de celles que nous ne voulions pas. En somme, nos choix de vie deviennent des choix de survie.

Partant de ce constat, la ville est un champ de bataille, parmi d’autres, que nous ne pouvons pas abandonner.

La ville néolibérale…

Aujourd’hui, entre les projets du “grand Genève”, les éco-quartiers, l’installation de nouvelles multinationales et les inepties autour de la Genève internationale, la ville qu’on nous propose fait froid dans le dos. Car, en perçant à travers les discours mielleux des journalistes, politiciens et autres promoteurs immobiliers, on peut entrevoir la finalité de la ville néo-libérale telle qu’ils la conçoivent : une ville où tout est à sa place.

Les plus riches dans de grandes propriétés avec accès direct au lac, la classe moyenne supérieure dans des éco-quartiers berçant leurs habitantEs dans l’illusion du développement durable, la classe moyenne inférieure dans des quartiers satellites au loyers légèrement moins chers, les pauvres cachéEs près de l’aéroport et des bretelles d’autoroutes ou en France voisine, les étudiantEs à la CIGUE, les réfugiéES dans des foyers au fonctionnement toujours plus carcéral. Et la liste pourrait être encore longue.

Bien entendu, des infrastructres sont nécéssaires pour que tout cela fonctionne. Il faut des routes et des transports publics performants pour que nous puissions être à l’heure au travail tout en y habitant le plus loin possible : l’aménagement de CEVA est l’exemple le plus évident, suivi du projet jamais abandonné de la traversée de la rade. Des centres commerciaux et supermarchés pour que nous ne mourrions pas de faim – tout en entravant la production locale et autonome. De nouvelles écoles pour former les chômeurEUSEs de demain et les quelqu’unEs qui auront le privilège de les encadrer et les surveiller. Et de nouvelles prisons pour enfermer celles et ceux qui ne rentrent pas dans les plans des dominants.
A l’heure qu’il est la ville est pensée par et pour les plus riches et leurs entreprises. Elle assure leur sécurité. La crise du logement augmente la rentabilité de leurs biens immobiliers. Une grande partie des subventions à la culture vont au Grand Thêatre, symbole de la culture bourgeoise où nous ne mettrons jamais les pieds.Le centre-ville est vide de magasins de luxe laissant la vie de quartier au néant.

Leur ville est planifiée pour nous isoler, nous éloigner les unEs des autres. Les échanges humains y sont remplacés par des rapports commerciaux et des divertissements aux principes convenus, laissant le plus souvent une impression aigüe de frustration.

SeulEs au milieu de la foule, nous sommes ainsi réduitEs à devenir les rouages de la machine qui chaque jour nous broie un peu plus, car c’est là le rôle qui nous a été assigné pour la “bonne” marche de la société.

…n’est pas la notre

Force est de constater que la plupart d’entre nous n’avons rien à gagner à vivre dans une telle ville.
Les loyers y sont trop chers. Le centre ville est partagé entre enseignes commerciales plus ou moins luxueuses, hôtels de grand standing et bureaux d’affaires réunissant les pire racailles du monde capitaliste : banquiers, traders et autres. Les bistrots des quartiers populaires disparaissent pour laisser place à Starbucks ou aux cafés branchés bobos. Et si l’offre culturelle est abondante, elle reste relativement chère et désespérément institutionnalisée.
Malgré tout, quelques espaces subsistent au milieu de la grisaille. Des maisons collectives où la vie se construit ensemble. Une bouffe populaire sur une place aux Pâquis durant les beaux jours. Une biliothèque autogérée en exil depuis bien des années. Quelques bars et salles de concerts où la logique commerciale n’a pas encore pris le pas sur la joie de se rencontrer, d’expérimenter et une arcade par-ci ou par-là…

Mais aussi des espaces éphémères, mouvants. Des raves tous les weekends ou presque. Des thés devant les foyers et bunkers où l’ont partage un moment avec des personnes réfugiéEs en Suisse. Un bloc révolutionnaire dans le cortège du 1er mai. Un rendez-vous cycliste bihebdomadaire qui occupe la route. Ou encore une course de radeau auto-autorisée…
C’est cette ville là qui nous intéresse. Cette ville que nous voulons vivre et construire, investir de nos énergies et de nos projets.

Car ces espaces, bien qu’imparfaits et soumis aux contraintes de leurs contextes respectifs, amènent une bouffée d’air frais dans nos quotidiens. Nous sentons alors, parfois trop brièvement, que notre force collective est grande. Qu’il nous est possible de créer une différence, une interférence dans la routine mortifère de la ville. Nous prenons plaisir à rompre avec la passivité et la morosité générale.
Et, puisque nous nous sentons bien, plus vivantEs, puisque l’on s’amuse dans ces moments-là, nous en voulons plus. Et nous voulons les partager plus largement.

Nous ne voulons plus vivre cachéEs

Même rendues invisibles par la ville néo-libérale, nos envies d’autrement(s) ont bourgeonnés. Avec le temps, des affinités se sont créées et nous avons développés des combines individuelles et collectives pour les vivre. Nous nous sommes rassemblées en colocs’ et maisons collectives pour choisir avec qui habiter. Nous faisons des récups’ d’invendus pour manger moins cher. Nous ne travaillons pas trop, que ce soit à temps partiel ou sporadiquement. Des fêtes plus ou moins grandes, informelles et organisées prennent place dans nos lieux de vies. Et, comme mentionné plus haut, il existe encore quelques espaces où nous nous retrouvons en ville.
Ces combines nous ont permis de nous créer un confort relatif, voire précaire, dans un territoire hostile. Mais elles nous ont également marginalisé. Il nous est presque possible de vivre en circuit fermé, à l’écart de la réalité des autres habitantEs de la ville.
Cependant, vivre à l’écart est un facteur de faiblesse. Car pendant que nous nous efforçons de ne pas trop attirer l’attention, de peurs de représailles, les autorités et les magnats de l’immobilier abattent leurs cartes. Les lois se suivent et érigent le “tout-commercial” en finalité unique de l’espace publique. Et la gentrification [1] fait son oeuvre. Si bien que chacunE se sent obligéE d’accepter son sort lorsque son tour est venu, puisque faire front commun semble impensable.

Depuis trop longtemps, nous n’osons pas faire entendre nos voix. Par peur que seul le silence nous réponde. Depuis trop longtemps, nous évitons les espaces publics. Nous excusant presque de ne pas demander les autorisations que nous n’aurions pas obtenues.
Mais les choses changent. Nous ne nous sentons plus seulEs.

Bien qu’une dynamique contestataire se reconstruise à Genève depuis quelques années, l’attaque du Conseil d’Etat contre la maison de Malagnou a accéléré les choses. La volonté des habitantEs de la maison de ne pas se laisser marcher sur les pieds et d’exiger le respect des promesses faites a permis à la question du droit à la ville de réapparaître dans la discussion publique.

La stratégie du Conseil d’Etat, qui voulait opposer personnes migrantEs et étudiantEs tout en prétendant que tout cela n’était qu’une question administrative sans enjeu politique, a volé en éclats. Des liens ont commencés à se tisser entre des individuEs, associations, collectifs, lieux de fêtes et acteurices institutionnels qui ne se seraient jamais rencontréEs autrement. Nous sommes nombreusEs à vouloir une autre vie dans une autre ville. Nous sommes nombreusEs à nous opposer aux projets sans avenir du monde capitaliste. Nous sommes nombreusEs à vouloir construire autre chose, chacunEs avec nos motivations et nos contradictions mais toutEs prêtEs à y mettre du nôtre.
Nous ne voulons plus nous taire.
Et nous ne nous excuserons plus d’exister.

On est pas méchantEs (mais on est pas contentEs)

Face à la montée de ces voix dissonantes, l’Etat applique ses vieilles recettes : indifférence, mépris et répression. La presse bourgeoise, quant à elle, préfère le plus souvent rester silencieuse, rendant invisible les problématiques soulevées. Et même lorsque un article paraît, il déforme souvent la réalité, que se soit par des erreurs factuelles ou par l’usage de clichés ressassés.

Ainsi va le jeu médatique : si l’on ne peut pas nous rendre invisible, on nous discrédite.
Tant que nous restons innoffensivEs, nous sommes présentéEs comme de gentilLEs illuminéEs déconnectéEs de la réalité. Mais lorsque nous nous faisons entendre et parvenons à remettre en cause l’ordre établi le discours change du tout au tout. Nous devenons la lie de la société, des inconscientEs, des sauvages mettant en péril la république. Et la répression s’abat sur nous pour nous faire rentrer dans le rang.

Si cela peut parfois s’avérer frustrant, c’est compréhensible. Car reconnaître les problématiques que nous soulevons serait reconnaître que tout n’est pas parfait dans leur ville. Et pire encore, ce serait reconnaître que nous avons notre mot à dire. Que malgré tout les efforts faits pour nous isoler, nous avons un droit à la ville.

Et si le “nous” utilisé dans ce texte n’est pas clairement défini, il apparaît certain que nous ne faisons pas partie des gagnantEs de la ville néo-libérale. Nos intérêts ne sont pas toujours les mêmes et sont parfois divergents. Mais nous avons en commun d’être tenu à l’écart des prises de décisions nous concernant. D’être considéréEs comme quantité négligeable ou variables d’ajustement.

Nous sommes pauvres, prostituéEs, dealerEUSEs, précaires, pauméEs, punks, teuffeurEUSEs, féministes, kryptonnienNEs, migrantEs, graffeurEUSEs, trans, anarchistes, handicapéEs, mal habilléEs, fainéantEs, communistes,travailleureuses pendulaires, exploitéEs, queers, permacultrices, jardiniers du dimanche, rappeurEUSEs, autonomes, enragéEs, prolétaires, étudiantEs, apprentiEs, anticapitalistes, travailleurEUSEs socialEs, manifestantEs anti-tout, bonNEs à rien, hippies, révolutionnaires, diploméEs de l’école de la rue, fièvreuREUSes du samedi soir, traumatiséEs du lundi matin, incapables, angoisséEs, accuséEs, condamnéEs, voyageurEUSEs errantEs, sans-papiers, petites vieilles, grands enfants, erreurs sociales en tout genre, oppriméEs de tout bord et tant d’autres.

Nous ne sommes pas le commencement de la fin, mais bel et bien la suite du début. Et malgré tous les efforts des pouvoirs publics et privés, nos revendications résonnent toujours plus fort dans les rues et l’image faussée qu’ils veulent donner de nous a de plus en plus de mal à prendre. Leur mauvaise foi et leurs mensonges sont exposés à la vue de touTEs.

1er juiller, 7 octobre.. et après ?

Le 7 octobre, nous serons une nouvelle fois dans la rue.
Pour défendre la maison de Malagnou, soutenir la culture alternative et réaffirmer notre volonté de ne pas laisser la ville se construire sans nous. Pour défendre et réaffirmer notre droit à la ville. Mais même si nous aimerions bien le croire, il est peut probable que deux manifestations en trois mois pousse le Conseil d’Etat à céder aux revendications légitimes de Malagnou et à revoir sa politique urbaine. De même les projets privés continueront leur course au profit et à la rentabilité. Et les propriétaires ne déclareront pas une baisse de loyer générale.

Il nous faut donc nous poser la question : quelle suite donner à ce mouvement pour le droit à la ville ?

Que ferons nous si les manifestations pacifiques et autorisées sont ignorées par les autorités ?
Il y a aujourd’hui plus de 150’000m2 de bureaux vides à Genève et pourtant, on héberge les personnes en exil dans des foyers et bunkers invivables et excentrés, le peu d’espaces autogérés de la ville existent sous des conditions trop contraignantes et l’accès au logement est toujours plus difficile.

Tous les moyens sont bons pour reprendre possession de notre ville et comme nous pouvons l’observer dans d’autres endroits (ZAD, noTav par ex.), la diversité des pratiques fait souvent ses preuves. A nous donc de mettre en marche nos imaginations et créer nos réseaux. Trouvons nos forces et tissons les : recours juridiques, bouffes populaires, manifestations autorisées ou non-autorisées, conseils de quartier, occupations d’espaces, médias autonomes, …
Au-delà de ces quelques pistes, c’est le modèle capitaliste dans sa totalité et tous les systèmes oppressifs que nous devons rejeter et combattre. Pour cela, il nous faut construire des résaux de résistances et de solidarités, prendre en compte nos privilèges et les abandonner tant que possible, déconstruire les schémas oppressifs dans lesquels nous avons été éduquéEs, développer des outils d’organisation populaire et des canaux d’information, réfléchir à des stratégies collectives afin de pouvoir passer à l’offensive.

Que se passerait-il si nous étions 1500 à ouvrir des maisons pour les personnes en exil ou les gens sans argent ? Que se passerait-il si nous étions 1500 à nous investir dans des coopératives de logement ? Que se passerait-il si nous étions 1500 à faire à manger dans la rue ? Que se passerait-il si nous étions 1500 à ne pas payer nos loyers ? Que se passerait-il si nous étions 1500 à bloquer un chantier de centre fédéral ?

Nous étions 1500 à prendre la rue le 1er juillet, combien serons nous le 7 octobre ?
Il y a un temps pour l’expression de notre colère, puis celui de son application.
Nous sommes celleux qui n’abandonnent pas…

Collectif Autonome D

Notes

[1Processus par lequel des personnes plus aisées s’approprient un espace initialement occupé par des habitantEs ou usagerEs moins favoriséEs.

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