Féminismes - Genre - Sexualités Thème du mois

Sur la difficulté (surmontée) à se rencontrer, à s’élargir, avec Aurore Koechlin

Ce mois-ci, renversé invite le groupe Lecture & Formation, qui est une composante du centre de luttes autonomes Le Silure, à Genève. Il se réunit une semaine sur deux, depuis une année environ, pour partager des lectures et des tentatives d’écritures. En ce moment, le groupe se concentre sur le thème des obstacles à un projet politique hégémonique et sur la question de la pertinence d’un tel projet.

Avec les textes d’Aurore Koechlin et de Fatima Ouassak, nous voulions réfléchir à l’obstacle de l’entre-soi et de la difficulté de l’élargissement. Pour penser un projet hégémonique, il est nécessaire de parvenir à élargir les luttes, à créer des dynamiques de rencontre. Un obstacle lié est celui de l’individualisation du politique et la manière dont les groupes en arrivent à exclure sur certaines bases. Comment nous rendre conscient·e·s de nos mécanismes d’inclusion et d’exclusion ?

Les deux textes nous sont apparus comme très complémentaires en nous donnant à penser l’articulation entre les luttes dans la pratique et la possibilité de leur universalisation (pour reprendre un terme que Ouassak utilise). Tandis qu’une des grandes forces des textes de Ouassak est de montrer qu’il est possible de gagner quelque chose collectivement, tout en projetant cette lutte sur la longue durée, celui de Koechlin nous invite à penser les conditions de possibilité de l’élargissement en identifiant les facteurs d’empêchement à travers un bilan des luttes féministes. Un point commun entre les deux textes est une attention particulière accordée aux luttes passées, soit pour souligner l’importance de s’en saisir et de s’y référer (Ouassak), soit pour les appréhender de manière critique (Koechlin).

Aurore Koechlin et La révolution féministe

Militante féministe Aurore Koechlin est aussi doctorante en sociologie. Dans son livre La révolution féministe, elle tire un bilan politique et intellectuel de quarante ans de combats pour fournir une réflexion utile aux luttes présentes et futures. Elle explique la différence entre tactiques et stratégies. La tactique se place sur le terrain du quotidien de la politique, de la lutte ponctuelle. La stratégie renvoie au projet politique dans son ensemble et aux méthodes destinées à le faire triompher.
Le féminisme est traversé par des divergences stratégiques (matérialiste, différentialiste) qui ne sont pas toujours assumées comme telles. L’oubli des acquis stratégiques des mouvements a conduit à rejouer les mêmes écueils. Une rupture avec l’histoire - dans ce texte c’est la rupture entre mouvement ouvrier et mouvement féministe – a eu pour conséquence une rupture avec les questionnements stratégiques, notamment dans le rapport aux institutions.

« Enfin, personne ne fait le bilan d’un certain échec de la postérité de la deuxième vague, qui, par défaut de stratégie, n’a pas su empêcher une partie de ce qu’elle défendait d’être intégré aux institutions et de servir de caution aux politiques racistes et impérialistes de l’État. Comment expliquer cet « oubli » de la stratégie ? »

(p. 116)

Un des principaux obstacles induits par la stratégie réformiste est de croire qu’en investissant l’État il sera possible de rendre la société plus égalitaire. C’est une forme d’élargissement qui est en fait une impasse, parce que cela donne l’illusion que l’État peut être le moteur d’un changement (nouveaux droits, évolution des comportements) alors que la domination ne prendra fin qu’avec la mort du système capitaliste. Le deuxième problème de la stratégie réformiste est qu’il oublie que l’État n’est pas neutre. Il est au contraire « l’instrument central de la domination » (p. 121). C’est à travers lui et son exercice de la violence que les injustices sont imposées et reproduites au quotidien. Enfin, l’État instrumentalise aussi le féminisme pour justifier des politiques racistes, islamophobes, impérialistes. Le fémonationalisme est un principe de division : c’est la conjugaison des tendances néolibérales, nationalistes et d’une partie des féministes.

Un obstacle possible (qui n’apparait pas systématiquement) de la stratégie intersectionnelle soulevé par Koechlin est la tendance à l’individualisation de la politique. La formulation universitaire de l’intersectionnalité propose d’analyser ensemble les différents rapports d’oppression qui traversent la société, sans les hiérarchiser et sans les superposer. Sa transposition dans les milieux militants a pu induire un accent sur la question des privilèges des individu·e·s au sein des groupes politiques. La stratégie intersectionnelle reste féconde pour autant qu’elle ne conduise pas à une forme d’individualisation du politique, c’est-à-dire qu’au lieu de politiser le personnel, on personnalise le politique. Le pouvoir est avant tout dans les structures. « Les individu·e·s et leurs ‘’privilèges’’ ne sont qu’une matérialisation des structures, notamment pas la socialisation. » (p. 128).

L’analyse de Koechlin sur « la culture de la radicalité » donne des pistes pour identifier un obstacle à l’élargissement. Cette culture de la radicalité est celle d’une forme de distinction sociale qui conduit à créer un petit espace, très sélectif, où les membres peuvent se sentir bien. Mais là n’est pas notre objectif ultime. Le texte nous rappelle donc de ne oublier que le but est de changer la société, ce qui implique de ne pas se couper de tout le monde, mais plutôt d’élargir les gens avec qui on aimerait s’organiser collectivement.

Introduction du dernier chapitre de La révolution féministe de Aurore Koechelin

Le féminisme est trop souvent présenté comme un bloc unifié, et il semble l’être d’autant plus que, ces dernières années, une certaine hégémonie s’est imposée sur le mouvement féministe avec le développement de la troisième vague en France (on pourrait presque parler d’un « sens commun » intersectionnel dans certains milieux militants). Pourtant, nous avons vu que l’histoire du féminisme était complexe et présentait plusieurs positionnements. A fortiori aujourd’hui, différentes stratégies féministes définissent différents féminismes. Ces différences de stratégie sont fondamentales, mais elles ne sont presque jamais assumées comme telles. C’est là-dessus que voudrait revenir ce dernier chapitre. Quelles sont les différentes stratégies en présence aujourd’hui pour le mouvement féministe ? Et quelle stratégie adopter ? Deux préalables s’imposent : redéfinir ce qu’est une stratégie et souligner en quoi cette question, à rebours de la façon dont les féministes l’envisagent aujourd’hui, est décisive pour nous.

Les termes de stratégie et de tactique, issus du vocabulaire militaire, sont souvent utilisés comme synonymes dans le langage courant. Ils ont été définis par le stratège allemand Cari von Clausewitz dans De la guerre (1835), puis repris par les marxistes de la Troisième Internationale. En termes militaires, la tactique concerne une bataille et la stratégie la guerre dans son ensemble. En termes politiques, la stratégie, c’est un projet politique conscient global. Dans la tradition marxiste, c’est un projet pour la révolution, qui repose sur une hypothèse stratégique, c’est-à-dire sur l’intime conviction que telle méthode mènera à la révolution. A contrario, la tactique est plus ponctuelle : face à une situation donnée, à une actualité donnée, c’est le système de mesures et de moyens pris en ayant en tête la stratégie globale dont on s’est doté-e. Les tactiques sont le quotidien de la politique, alors que la stratégie est la vue d’ensemble de la politique. La stratégie ne peut pas être réduite à une seule tactique, elle est l’ensemble des tactiques orientées vers un même but (la prise du pouvoir révolutionnaire dans le cas des marxistes). L’extrême-gauche a été structurée et divisée par un ensemble de questions stratégiques et tactiques : s’il faut une révolution, qui la fera ? Quand faut-il la faire ? Dans quelles sociétés ? Par quels moyens ? Et jusqu’à aujourd’hui, les désaccords stratégiques et tactiques divisent et structurent l’extrême-gauche. On peut définir quatre grandes stratégies dans le mouvement ouvrier du xxe siècle : la guérilla, la grève générale insurrectionnelle, le réformisme et l’autonomisme [1].

Paradoxalement, le féminisme n’a pas assumé frontalement cette question de la stratégie. Pendant la deuxième vague, on l’a vu, il se divise sur la méthode d’analyse du patriarcat (matérialiste ou différentialiste) ou sur le lien entre patriarcat et capitalisme (matérialiste ou marxiste). Bien sûr, cela recoupe des clivages stratégiques, mais cela n’est presque jamais assumé comme tel. Peut-être les désaccords stratégiques précèdent-ils même les grandes séparations théoriques, les théories étant élaborées a posteriori pour justifier des positionnements stratégiques. Cela n’est pas un problème en soi : ce qui me semble l’être, c’est de ne pas le reconnaître. Ce n’est que par rapport au mouvement pour l’avortement en tant que tel qu’on voit se développer différentes tactiques, par exemple avec le MLF et le MLAC, mais même alors, ces différences sont insuffisamment théorisées. De la même façon, pendant la troisième vague, le féminisme se divise sur la question de son intégration aux institutions et sur son rapport à l’État. Mais là non plus cette question n’est jamais abordée frontalement comme une question stratégique : les féministes institutionnelles disent se battre pour les droits et l’émancipation des femmes, les féministes intersectionnelles pour le choix des concerné-e-s. Enfin, personne ne fait le bilan d’un certain échec de la postérité de la deuxième vague, qui, par défaut de stratégie, n’a pas su empêcher une partie de ce qu’elle défendait d’être intégré aux institutions et de servir de caution aux politiques racistes et impérialistes de l’Etat. Comment expliquer cet « oubli » de la stratégie ? Une hypothèse serait que la rupture (certes relative, nous l’avons vu) entre mouvement ouvrier et mouvement féministe a eu pour conséquence secondaire et imprévue d’effacer la question stratégique des débats féministes. La rupture avec une certaine histoire des luttes ouvrières se serait accompagnée d’une rupture avec ses questionnements stratégiques.

Mais cela n’empêche nullement que les désaccords stratégiques demeurent. Et c’est au contraire cet aveuglement qui nous interdit aujourd’hui de progresser dans notre compréhension de la situation. Pour pallier ce manque, je reviendrai sur les deux stratégies fondamentales en présence dans le féminisme contemporain, la stratégie réformiste et la stratégie « intersectionnelle », en utilisant le terme qui tend à s’imposer. Puis je montrerai comment ces deux stratégies, bien qu’elles soient loin d’être équivalentes, demeurent l’une et l’autre insuffisantes. Cela me permettra de dessiner les contours d’une troisième stratégie, révolutionnaire et marxiste.

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Documents joints

Notes

[1Danieï Bensatd définît les deux premières, « la guerre révolutionnaire prolongée » et « la grève générale insurrectionnelle », dans Stratégie et parti, introduit et commenté par Ugo Palheta et Julien Salîngue, Paris, Les Prairies ordinaires, 2016. Claudia Cinatti de la Fraction trotskyte-4e Internationale y ajoute ajuste titre à mon avis la « stratégie graduelliste » et l’« -autonomisme » dans son article « Quel parti pour quelle stratégie ? »,Estrategía International, n°24,2007-2008

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